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14/02/2013

"C'est en changeant tous un peu qu'on peut tout changer": le prévisible fiasco d'une réforme mensongère

 

Huit ans après sa mise en place, la Cour des Comptes dénonce la réforme du médecin traitant de 2005 comme un échec. Elle pointe son inefficacité économique, sa mutation en labyrinthe tarifaire, le caractère virtuel du rôle confié au médecin généraliste.

(Seul satisfecit : le fort pourcentage de patients ayant « adhéré au système » alors que son refus entraîne une forte pénalisation des remboursements !!!)

 

Huit ans…. La France a le triste privilège d’empiler ainsi les rapports émis par les Hauts Comités, les Haut Commissaires, et autres Comités des Sages.

 

Dès Décembre 2004, alors que le précédent système optionnel et efficace du médecin référent était rayé d’un trait de plume, il n’avait pas fallu HUIT JOURS à six généralistes pour autopsier cette réforme de tous les mensonges, mort-née avant même d’avoir vu le jour.

 

A l’époque, leur manifeste avait été écrit dans la colère et l’indignation pour prendre date, pour notifier que l’échec du système était d’emblée prévisible à toute personne honnête dotée d’un minimum d’intelligence. En l’espace de quelques semaines il recueillit 30.000 signatures, de médecins, de patients. Mais la machine de communication du gouvernement et de la Caisse Nationale d’Assurance-Maladie sous gouvernance d’un ancien dirigeant d’AXA s’était mise en marche, et rien ne pourrait l’arrêter, surtout pas six clampins de base criant au bord du cortège que le roi était nu. Souvenez-vous : « C’est en changeant tous un peu qu’on peut tout changer ! »

 

En voici le texte intégral :

 

La contre-réforme du système de santé est un tissu de mensonges

 

« A l’heure où le Ministre de la Santé va parader sur les ondes pour expliquer qu’il a présidé à la signature d’un accord historique sur le « médecin traitant », à l’heure où va se mettre en place une gigantesque campagne de communication de nature à persuader le public que le but poursuivi est la sauvegarde de l’Assurance-Maladie solidaire, que peuvent faire les acteurs de terrain que sont les généralistes pour alerter l’opinion et révéler que derrière les effets d’annonce dont ce gouvernement s’est fait le spécialiste en matière de cohésion sociale, la réalité nue est toute autre ?

 

Ce qui sera dit aux patients, c’est qu’un nouveau système de santé se met en place, un système vertueux qui les engage à choisir un médecin traitant, essentiellement un généraliste qui les soignera et les aidera à accéder de manière coordonnée aux avis des spécialistes si cela est nécessaire.

 

Ce qui sera dit aux patients, c’est que ce système mieux coordonné va générer des économies, et permettre de sauver la Sécu.

 

Ce qui sera caché aux patients, c’est que s’est déroulé lors de ce simulacre de négociation entre le proconsul nommé par le pouvoir en place et les syndicats médicaux les plus opposés à une vraie réforme du système de santé, le dépeçage en règle de la Sécu.

 

Ce qui sera caché aux patients, c’est que les économies virtuelles chiffrées et attendues ne seront jamais au rendez-vous, car aucun moyen n’a été donné aux généralistes pour s’acquitter de la fonction administrative supplémentaire qui leur est dévolue. Au point que le système du médecin référent, un système de coordinations de soins autofinancé, optionnel, volontaire, choisi depuis 1997 par près de 8000 médecins et de 1.5 millions de patients, associant rémunération forfaitaire pour les généralistes en échange d’une bonne tenue du dossier et d’une formation médicale indépendante des firmes pharmaceutiques, et tiers-payant pour les patients, a été volontairement détruit par les signataires de cette contre-réforme.

 

Ce qui sera caché aux patients, c’est que les « négociations » ont moins abordé les réelles difficultés de notre système de santé, que les augmentations tarifaires des spécialistes. Aussi justifiées qu’aient pu être les revalorisations des spécialistes de secteur 1 dont les honoraires étaient bloqués depuis de nombreuses années, on peut s’interroger sur le fait que les généralistes, dans leur ensemble, n’obtiennent rien, rien d’autre que la possibilité de pratiquer un abattage à la pièce en voyant disparaître les systèmes de rémunération forfaitaire qui pour la première fois valorisaient le travail fait hors-consultation ( coordination des soins, actions de prévention et d’éducation, formation médicale indépendante, mise à jour des dossiers et des bases de données informatiques, amélioration des pratiques…)

 

Ce qui sera caché aux patients, mais qu’ils découvriront rapidement, c’est que cet accord signé entre les syndicats de spécialistes et le porte-parole du gouvernement sous l’égide du Ministre de la Santé et de ses conseillers issus de ces mêmes syndicats de spécialistes,

ne met pas en place le système du médecin traitant, mais son contournement. Car une fois les généralistes, faute de moyens, mis dans l’impossibilité de faire fonctionner le système coordonné, l’accès direct au spécialiste sera facturé avec dépassement d’honoraires généralisé.

 

Au nom d’une mythique « unité du corps médical », le Ministre a déjà salué cet accord comme la première convention signée depuis dix ans. Alors qu’une convention médicale spécifique aux généralistes a existé pendant toutes ces années, qui les a vus s’investir massivement, malgré les difficultés, dans la maîtrise des outils informatiques, la formation continue, la prise en charge de pathologies complexes, la prescription en génériques puis en DCI, génératrice d’économies pour la Sécurité Sociale comme pour les mutuelles, et donc pour chaque patient, car l’augmentation des dépenses de prescription est l’une des causes majeures d’augmentation de tarif des mutuelles.

Mais cet accord ne concernait que les généralistes, les spécialistes de secteur 1 étant mal défendus, et les spécialistes à honoraires libres refusant de s’investir dans ces accords.

 

Ici le mépris des hommes politiques issus du sérail pyramidal de l’édifice médical rejoint la logique ultralibérale : le patient doit enfin comprendre que la santé est devenue une marchandise comme une autre ; il doit savoir, obsession des économistes libéraux « combien ça coûte ? », et sortir le chéquier doit devenir pour lui une habitude en passant dans la salle de consultation, quand certains rêvaient encore de prise en charge sanitaire solidaire, égale pour tous.

 

Cette contre-réforme libérale n’offre aux généralistes aucune perspective hormis la course à l’acte, nez sur le guidon. 

A l’heure où la médecine générale est enfin reconnue comme une spécialité à part entière à l’Université, cette contre réforme pose comme principe la supériorité de la médecine d’organe, de l’homme morcelé, sur la médecine générale, médecine de l’homme considéré dans sa globalité.

 

Aux jeunes généralistes, elle fera office de repoussoir. Confrontés à la difficulté de l’exercice quotidien, à la désertification des campagnes par tous les acteurs de santé ( généralistes, infirmières, kinésithérapeutes), à la disparition du système du médecin référent qui correspondait en partie à leurs attentes de sortie du seul paiement à l’acte, ils donneront la préférence à des postes salariés ou s’installeront ailleurs en Europe, dans des pays où les politiques savent quelle est la spécificité du médecin généraliste, la prise en charge du patient dans sa globalité, sur le long terme, et non la distribution de bons pour accès au spécialiste.

 

Aux patients, elle réserve toute sa cruauté, avec la mise en place d’un accès aux soins dépendant des revenus.

 

A l’industrie pharmaceutique, elle offre un boulevard : entre des généralistes pressurés dont tous les efforts de prescription raisonnée n’auront servi qu’à réévaluer les spécialistes, et des spécialistes à honoraires libres parmi les plus opposés à la prescription hors-marque ( DCI et génériques), le coût réel des médicaments va exploser.

 

Au final, il faudra constater l’échec de cette contre-réforme, en faire porter la responsabilité aux lampistes que sont les généralistes, et ouvrir la porte aux assurances privées, d’un air désolé, en disant que la Sécu, bien malade, n’a pu être sauvée.

 

Les communicants du Ministre sauront très bien faire.

 

Premiers signataires du Manifeste :

 

Sandrine Buscail est Président du Syndicat National des Jeunes Médecins Généralistes

Philippe Foucras est médecin généraliste, fondateur du Formindep, collectif   "pour une formation médicale indépendante au service des seuls professionnels de santé et des patients"

Christian Lehmann et Martin Winckler sont médecins généralistes et romanciers

Philippe Le Rouzo est Président du Syndicat Départemental des Médecins Généralistes du Morbihan MG56

Franck Wilmart est médecin généraliste en milieu rural »

 

 

Huit ans après cette mise en garde formulée dans l’urgence par des généralistes sur le terrain, le pouvoir politique s’émeut de l’échec prévisible de cette réforme. Cet échec est pourtant parfaitement explicable.

 

Courant 2004, Jacques Chirac, ami de trente ans du PDG d’AXA Claude Bébéar, nomme à la tête de l’Assurance-Maladie Frédéric Van Roekeghem, ancien cadre d’AXA qui vient de préparer les grandes lignes de la réforme de 2005 au sein du cabinet de Philippe Douste-Blazy. Cette réforme a pour objectif annoncé de mieux organiser le parcours de soins des patients en en confiant la gestion au médecin généraliste, comme dans nombre de pays européens.

 

Deux syndicalistes médicaux s’y opposent et vont plaider leur cause auprès des politiques : le Docteur Michel Chassang de la CSMF et le docteur Dinorino Cabrera du SML, bien en cours à l’UMP, menacent et tempêtent. A l’époque, avant le CPE, avant même l’annonce de la candidature Sarkozy, deux clans s’affrontent au sein de l’UMP, et les chiraquiens craignent que ces deux syndicats majoritairement acquis à la droite ne viennent se ranger du côté du trublion conçu comme un ultra-libéral par ces hommes qui se targuent encore de gaullisme social.

 

La CSMF et le SML acceptent de soutenir la réforme… à une seule condition : que la nouvelle convention médicale qui s’annonce entérine la mort d’un système optionnel de coordination des soins destiné aux médecins généralistes, l’option médecin référent. Cette option qui octroie au généraliste la somme de 45 euros par dossier patient en échange d’une formation médicale indépendante des firmes pharmaceutiques et du tiers-payant aux patients, ils la combattent depuis des années, voyant dans ce système les prémisses d’une montée en puissance des généralistes au sein de la médecine de ville. Le généraliste « médecin traitant », ils l’acceptent, à condition qu’il n’ait aucun moyen matériel d’organiser le parcours du patient. A l’UMP, personne ne tique sur cette exigence, ce point de détail qui pourtant enterre définitivement la réforme. Comme toujours dans ce domaine, les petits arrangements politiques entre amis priment sur la santé publique : patients et généralistes en feront les frais. Le clan chiraquien pourra ainsi se féliciter d’avoir torpillé la médecine générale en France et, en prime, d’avoir perdu les élections : Nicolas Sarkozy ralliera tous les suffrages à l’UMP, les syndicats médicaux se rangeront à ses côtés, et Xavier Bertrand lui-même, artisan en sous-main de la réforme et lui-même ancien cadre d’AXA, passera avec armes et bagages du côté de Nicolas Sarkozy, y gagnant le surnom de « traître sans couilles » décerné par Dominique De Villepin.

 

Huit ans après, sur les six généralistes qui ont signé le manifeste :

 

Martin Winckler a quitté la France pour le Canada

 

Sandrine Buscail, ancienne présidente du Syndicat National des Jeunes Médecins Généralistes, ne s’est pas installée et a choisi un poste salarié dans une agence sanitaire

 

Christian Lehmann, Philippe Foucras, Philippe Le Rouzo et Franck Wilmart, quinquagénaires, continuent à exercer malgré la mise en difficulté économique de leurs cabinets en secteur 1 suite à la perte de l’option référent.

 

 

Huit ans après, du côté des signataires de la « réforme » :

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Dinorino Cabrera coule une retraite  qu’on espère heureuse en République Dominicaine.

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Michel Chassang, médaillé de la Légion d’Honneur sous Nicolas Sarkozy, toujours Président de la CSMF, vient d’être élu Président de l’Union Nationale des Professions Libérales.

 

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Philippe Douste-Blazy est Président d’UNITAID et donne des cours d’économie de la santé.

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Xavier Bertrand, deux fois ministre de la Santé, juppéiste puis chiraquien puis sarkozyste puis filloniste, s’imagine un destin national.

 

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Frédéric Van Roekeghem est toujours Président de l’Union Nationale des Caisses d’Assurance-Maladie. Le taux d’installation des jeunes médecins généralistes à la sortie de leurs études est tombé à 5%, nombre de généralistes installés, dont l’âge moyen est de 54 ans,  dévissent leur plaque pour s’installer dans des postes salariés, parfois sans lien direct avec le soin, d’autres songent à quitter le secteur conventionnel. Le désert médical avance. L’Assurance-Maladie met en place des systèmes d’éducation thérapeutique coûteux, à l’évaluation indigente, dénoncés par la Cour des Comptes, et plus récemment des centres de coaching-santé. Cette dérive assurantielle lui vaut d’être conforté par le gouvernement socialiste, et considéré par une députée socialiste comme « un grand représentant de l’Etat ». Le Président de la République appelle de ses vœux « une complémentaire pour tous ».

 

Le dépeçage de la Sécurité Sociale est sur les rails.

 

 

Christian Lehmann est l’auteur du livre « Les Fossoyeurs, notre santé les intéresse »

Livre disponible sous forme électronique ( format Amazon Kindle):  3 euros

Livre disponible sous forme papier ( Lulu.com):   14,90 euros


23/11/2012

JE VOUS DEMANDE DE NE PAS VOUS ARRETER... ( Ceci vous concerne tous, à moins d'être immortel)

 

Je pourrais me réjouir de la situation à l'UMP, je pourrais me réjouir de voir ce qui fut dénoncé ici ( et ailleurs), la faillite morale de l'UMP, la responsabilité écrasante de Nicolas Sarkozy et de son entourage dans cette dérive, arriver au stade ultime de la déliquescence, mais j'ai mieux à faire, maintenant qu'un tas de suivistes qui applaudissaient en larmoyant les prestations de la marionnette d'Henri Guaino se découvrent soudain, comme Roselyne Bachelot mais avec moins de talent dans l'opportunisme et dans l'anticipation du retournage de veste, effarés.

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LES FOSSOYEURS, LE RETOUR

Je voudrais vous parler de quelque chose qui vous concerne tous, de gauche, de droite, du centre, de toute orientation sexuelle ou genre. Je voudrais vous parler de ce qui est en train de se passer en douce, ou presque, dans le domaine de la santé. Pendant de longues années j'ai joué le rôle peu enviable de Cassandre, de vigie sur le pont du Titanic. En 2004 quand il a fallu dénoncer les mensonges de la réforme Douste-Blazy ( "C'est en changeant tous un peu qu'on peut tout changer"), en 2007 quand il a fallu dénoncer la mise en place des franchises sur les soins, sur le dos des plus faibles, des malades.

La gauche arrivée au pouvoir, j'ai espéré, quelques mois, que la course effrénée à la marchandisation de l'humain, à la marchandisation du soin, soit stoppée. Un temps. J'avais confiance, sinon en la gauche, au moins en l'image de "normalité" bonhomme que renvoyait François Hollande. Une confiance modérée, vigilante, mais une vraie confiance.

Aujourd'hui, la seule question qui me taraude encore, comme avec la droite en son temps, est celle-ci: "Quelle est la part de cynisme, et quelle est la part d'incompétence?"

 

Alors pour cette nouvelle plongée en eaux troubles dans les méandres de ces gens, assureurs, économistes, mutualistes, médecins médiatiques, syndicalistes professionnels, politiciens, que votre santé intéresse tant... commençons par un petit rappel.

Ce chapitre extrait de mon livre de 2007, LES FOSSOYEURS, qui raconte comment les assureurs montèrent les premières tentatives de réseaux de soins. Je vous demande de ne pas vous arrêter. De droite, de gauche, vous trouverez au fil de ces posts de quoi vous indigner. A moins que vous ne soyez conquis par la loi des temps modernes, qui veut que l'autre soit une marchandise.

 

Marie-Chantal en rêvait, les AGF l’ont fait

C’est un communiqué de presse du groupe Mederic, en date du 1er Septembre 2006. On y lit que : « A l'occasion de sa prise de fonctions, Guillaume Sarkozy a indiqué être « fier de prendre la direction de Médéric, un acteur historique majeur de la protection sociale. Mon ambition est que Médéric relève les défis des réformes à venir qui transformeront profondément l'intervention des acteurs complémentaires, notamment dans le domaine de la santé, pour jouer un rôle de premier plan dans l'amélioration des services de protection sociale.»

Mais ce n’est pas, et de loin, le seul indice de ce qui se profile. En Avril 2006, les AGF lançaient un nouveau concept haut-de-gamme. Voici ce que j’en écrivais dans les Inrocks à l’époque :

« La marchandisation de la santé est en marche, cette transformation apparemment inexorable de la relation patient-soignant en une relation de service client-prestataire de soins. Poussant cette logique à fond, les AGF innovent, en proposant un produit haut-de-gamme, Excellence Santé, qu’on croirait tout droit sorti d’une pub de Terry Gilliam restée sur le sol de la salle de montage du film Brazil : « Vous êtes riche ! Méga-riche ! ( harpe céleste) Riche au-delà des rêves les plus fous de la plèbe que vous exploitez !!! Et pourtant, face à la maladie ( scie de violons angoissants, à la Bernard Hermann dans Psychose), votre argent ne vous est d’aucune utilité ! Face à la maladie (coup de tonnerre brutal dans un ciel serein) vos actions, vos business-plans ne vous protègent en rien ! Livrés aux caprices de brancardiers trotskystes en mal de RTT, de généralistes conventionnés sourds à votre détresse, vous voici soudain condamné à la promiscuité de salles d’attente tiers-mondistes ! Heureusement ( re harpe céleste), AGF est là. Grâce à Excellence Santé, comme un millier de dirigeants d’entreprise française à très gros revenus, vous bénéficierez, pour une modique cotisation annuelle de douze mille euros, d’un accès privilégié pour toute notre gamme de services : bilans de santé, coaching administratif et médical hyper-tendance, mais surtout, en cas de maladie, prise en charge haut-de-gamme ! Finie la médecine partageuse, finis les délais d’attente insupportables! Grâce à Excellence Santé, vous passerez avant les gueux ! Existe aussi en version femme ou maîtresse – 4000 euros, et 2000 euros par enfant à charge. » Ainsi les AGF ont-elles dressé contrat avec la crème de la crème des patrons, pour offrir aux riches un passe-droit, et ce dans un contexte de démographie médicale déclinante, de fragilisation d’un système à bout de souffle. La polémique naissant actuellement autour de ce projet politiquement incorrect jusqu’au surréalisme risquerait pourtant de passer sous silence un point crucial : ce que Gilles Johanet, directeur de la branche Santé, théorise aux AGF existe déjà en France, depuis bien longtemps, et sans que l’Ordre des Médecins s’en émeuve plus que cela. Depuis des décennies, les patients prenant rendez-vous à l’hôpital public se voient proposer des délais plus ou moins longs, selon qu’ils choisissent la consultation publique ou la consultation privée du praticien, seule la hauteur de leur rémunération servant alors de critère au zèle médical. Excellence Santé, c’est donc la rencontre finalement assez cohérente de deux logiques d’exclusion, la médecine-Loréal : « Un dépassement parce que je le vaux bien » pacsant à ciel ouvert avec la société ultralibérale : « Ma carte Gold vaut mieux que ta Vitale ». Difficile de suivre le cheminement de Gilles Johanet dans cette affaire : lui qui avait avec d’autres porté au sein de la CNAM un vrai projet qualité en médecine générale, le médecin référent, doté d’un cahier des charges social autant que médical : égal accès aux soins grâce à la dispense d’avance de frais, respect des tarifs conventionnés, limitation du nombre d’actes, formation des médecins indépendante des firmes pharmaceutiques… se retrouve, dans un système bloqué ( où le médecin référent a été enterré vivant avec la « réforme ») à proposer un produit basé sur la seule notoriété de praticiens leaders d’opinion, cooptés selon des règles échappant à toute transparence, et sans qu’on sache bien ce que le patient friqué gagnera à passer dans les mains de ces médecins « vus à la télé ». Quel est leur cahier des charges ? Quels sont leurs liens avec l’industrie pharmaceutique, quand on sait que les firmes cherchent constamment à s’attacher les services de grands patrons, pour lancer tel ou tel produit « innovant », comme l’affaire du Vioxx nous l’a hélas rappelé ? Si le but recherché est de faire bouger les lignes, d’ouvrir demain des contrats de qualité à l’ensemble de la population, comme AGF et d’autres ont tenté de le faire en chirurgie dentaire, pourquoi diable commencer par un projet aussi caricaturalement élitiste ? La réforme Douste-Blazy, sous couvert de sauvegarder l’essentiel, a consisté en un petit arrangement tarifaire entre amis, UMP d’un côté, syndicats de spécialistes adeptes des dépassements tarifaires de l’autre. La solidarité n’est plus qu’un concept vidé de son sens, quand l’actuel directeur de la Sécu, ancien d’AXA placé par Chirac à la présidence de la CNAM, entérine une prime au mérite des médecins conseils afin de promouvoir une logique d’entreprise au détriment de la prise en charge des patients. La Sécu est mourante, et dans ses soubresauts, n’en doutons pas, nous verrons ressurgir pas mal d’hydres jusque là inavouables. »

Le tollé médiatique fut tel, que le projet de Gilles Johanet fut remballé dans les cartons. Pour un temps. (*)

Note de bas de page (*) : Un fin connaisseur du dossier me fit remarquer que ce type de contrat ressurgirait un jour ou l’autre : « Tu comprends, avec le scandale que font les gauchistes autour des stock-options, ce serait un moyen idéal pour permettre aux entreprises de remercier les hauts salaires les plus méritants sans encourir la vindicte publique. »

La boîte de Pandore est ouverte. En Octobre 2006, c’est au tour des Mutuelles du Mans Assurances ( MMA, assurance privée malgré son nom trompeur), de lancer une nouvelle formule « Santé Double Effet », en proposant, moyennant une majoration de 15% de la cotisation de base, un remboursement de la moitié de la surprime versée si les dépenses de santé de l’assuré pendant la période sont faibles ou nulles. Le but, comme l’explique le Président des MMA, est d’attirer une clientèle jeune qui rechigne à souscrire une complémentaire : « Nous sommes au début d'un remaniement de l'offre d'assurance en matière de santé. Le produit de base qui rembourse la consultation chez le médecin devient inadapté face à l'envolée des coûts et l'accroissement des transferts sur le budget des familles. Si on ne rebâtit pas une offre cohérente, les jeunes vont cesser de s'assurer et les cadres qui cotisaient pour une chambre privée en cas d'hospitalisation, pour des lentilles ou des couronnes en céramique, vont chercher à faire des économies et baisser en gamme. »

Du côté des mutuelles et des associations de patients, on dénonce le mauvais coup porté à la notion même de solidarité, de mutualisation des risques.

Jean-Pierre Davant, Président de la Mutualité Française, condamne l’initiative : « Ce type de mesure vise à augmenter de 15 % les primes des malades. Seuls les assurés n'ayant pas été souffrants seront remboursés d'une partie de leur cotisation. Ce n'est pas en pénalisant les malades que l'on améliorera le système de santé. Vous risquez d'avoir des gens confrontés à des moments difficiles, qui éviteront de se faire soigner pour récupérer leur prime. Cette proposition est dangereuse sur le fond. En poussant les assurés à se couvrir en fonction de leurs besoins, on met à mal le principe de la solidarité. C'est un rude coup porté au régime obligatoire et à l'assurance complémentaire. »

Même son de cloche chez Que Choisir : « Au nom de la liberté individuelle, on introduit dans la santé le bonus-malus de l'assurance automobile. Mais à chaque fois qu'on individualise, on engendre des effets pervers. Le risque est que l'individu pourrait ne plus aller consulter un médecin de peur de ne pas récupérer la moitié de sa prime. »

 

Xavier Bertrand, le Ministre de la Santé, n’est pas en reste, qui écrit au président des MMA pour l’informer que son projet va : « à l'encontre des principes de solidarité et de mutualisation qui sous-tendent l'organisation de l'assurance-maladie », alors que les MMA ne font que s’adapter à la situation créée par la convention, à coût de déremboursements et de forfaits divers.

Certains penseront qu’après tout, confier une partie de la gouvernance du système aux assurances privées, si l’on se réfère aux lois du marché, est une excellente chose. Car le dogme est formel : la concurrence tire les tarifs vers le bas…

Hélas, ce n’est pas le cas aux USA, loin de là. Le système d’assurance-maladie, essentiellement privatisé, n’est certes pas déficitaire. La variable d’ajustement y est d’une autre nature : une masse grandissante d’Américains, près de 46 millions aujourd’hui, dénués de toute protection sociale…
Et pour les autres, un surcoût non négligeable lié à deux facteurs jamais pris en compte par les chantres de la concurrence à tout và.

Le premier, c’est, bien entendu, la nécessité de rendre le secteur profitable à l’actionnaire. Il n’est pas ici question d’atteindre simplement l’équilibre, mais de dégager une marge bénéficiaire à deux chiffres chaque année. C’est cela de plus que paiera l’assuré.

Le second surcoût, c’est la nécessité, dans cette foire d’empoigne que devient la chasse au client, d’augmenter de manière conséquente le budget de promotion et de publicité destiné à ferrer le chaland, avec un surcoût estimé de 20% pour ce seul poste marketing. Car la libéralisation du secteur, comme lors de l’introduction des Two Two You Two dans le renseignement téléphonique, s’accompagnera d’une féroce bataille publicitaire entre complémentaires, dont la note, in fine, sera payée par l’assuré.

 

Alors, bien sûr, les petits malins se diront que le meilleur moyen de s’en sortir est encore d’anticiper le mouvement, de devenir actionnaire d’un groupe assurantiel privé. Bien vu ? Non, désolé. Tout faux. Parce qu’au royaume des grands fauves, on est toujours mangé par plus gros carnassier que soi.

 

Novembre 1999 : les ministres de 134 états-membres se rencontrent à Seattle, USA, pour un nouveau round de discussions de l’Organisation Mondiale du Commerce. Parmi les sujets brûlants, le projet prioritaire de l’OMC : la privatisation des secteurs de l’éducation, de la santé, de la protection sociale, du transport et du logement social. Le but de l’OMC est alors d’étendre l’économie de marché aux services traditionnellement public. Dès 1999, la Coalition des Industries de Service américaine, alias USCSI, affiche ses espoirs quand aux négociations du GATT : « Nous pensons pouvoir progresser largement dans les négociations afin de dégager les opportunités pour les compagnies américaines de s’implanter sur les marchés des systèmes de soins étrangers… Historiquement, les services de santé dans de nombreux pays étrangers ont largement été sous la responsabilité du secteur public. Cette appartenance au secteur public a rendu difficile l’implantation marchande des industries de service du secteur privé US dans ces pays étrangers… »

Continuons dans la voie tracée par les néolibéraux, et attendons-nous, demain, à ce que notre système de santé serve à financer les retraites et les fonds de pension aux USA…

 

PS: Ceci a été écrit en 2006, publié en 2007, bien avant la faillite du système bancaire. La suite, avec en guest-stars le Parti Socialiste et les mutuelles solidaaaaaaaiiiiiiiiires ( puisqu'on vous le dit, bordel...), la prochaine fois.

24/04/2012

Cinq ans de sarkozysme... et un système de santé à terre

 

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Si Nicolas Sarkozy a largement contribué à mettre à genoux le système de santé français, la destruction de la sécurité sociale solidaire avait été largement entamée par ses prédécesseurs.

Dès 2004, Jacques Chirac avait nommé à la tête de l’Assurance maladie Frédéric Van Roekeghem, ancien directeur à l’audit du groupe AXA. Ayant tout pouvoir, ce proconsul s’entoura de zélotes libéraux qui, sous couvert de «sauver la Sécu», la métamorphosèrent en utilisant le management du privé : fermetures de centres, transfert non rémunéré de la saisie des feuilles de soins aux soignants, primes d’intéressement des médecins conseils, falsification des chiffres d’arrêts de travail injustifiés.

Dès 2005, au ministère de la Santé, agissant en back-office de Philippe Douste-Blazy, Xavier Bertrand, ancien assureur chez AXA, organisait entre les syndicats médicaux les plus réactionnaires et l’Assurance maladie new-look une convention surchargeant les généralistes de travail administratif sans même leur octroyer les moyens de payer un secrétariat, désespérant leur relève éventuelle, hâtant leur disparition. En échange d’un «parcours de soins» transformé en labyrinthe tarifaire, ces syndicalistes obtenaient l’élargissement des dépassements d’honoraires des spécialistes et la mise à mort de l’option référent, seule avancée financière et conceptuelle de la médecine générale en vingt ans.

Dans le même temps, à l’hôpital, se mettait en place, au nom de la culture du chiffre, la tarification à l’activité. Les vieux atteints de pathologies lourdes nécessitant trop de «temps soignant», devaient être refoulés de l’hôpital pour équilibrer les budgets. Déjà pénalisés par l’usine à gaz de la convention 2005, les patients subirent dès 2007 les franchises, lubie sarkozyste. «Y a-t-il une seule assurance sans franchise ? C’est la seule façon de res-pon-sa-bi-li-ser les patients.»Responsabiliser les cancéreux, les diabétiques et les accidentés du travail, voilà au moins une promesse que Nicolas Sarkozy peut fièrement se vanter d’avoir tenue. A l’époque, la Cour des comptes avait proposé, plutôt que de piocher ainsi 850 millions d’euros dans la poche des malades, de taxer les stock-options à l’égal des salaires, ce qui aurait rapporté 3,5 milliards d’euros par an. Nicolas Sarkozy, en gestionnaire avisé, trancha pour la finance. Au bout de cinq ans, le constat est accablant. A défaut de responsabiliser les patients, les franchises auront aggravé le renoncement aux soins, certains patients devant aujourd’hui choisir entre se soigner ou payer leur loyer.

Mais ce n’est pas tout. Dès 2005, Frédéric Van Roekeghem, dans ce sabir qu’aurait goûté George Orwell, s’était juré de «redéfinir le périmètre des affections de longue durée». En clair, l’idée, lumineuse, était de ne plus prendre en charge à 100% les pathologies chroniques qu’au stade des complications. Ayant déclenché un tollé, cette mesure fut mise sous le boisseau et ressortie après l’élection. Plus fort que les rois médiévaux censés guérir les écrouelles : sous Sarkozy, du jour au lendemain, l’hypertension artérielle sévère n’est plus une affection de longue durée. Dans un pays où l’espérance de vie d’un ouvrier est de sept ans moindre que celle d’un cadre, ceci aggrave encore le différentiel entre ceux qui peuvent prendre en charge les soins de prévention et les autres.

Passons brièvement sur le calamiteux épisode de la grippe H1N1, éclairant exemple de cette médecine sans médecins que dessinent année après année les fossoyeurs du système : Roselyne Bachelot fut grandiose de bout en bout, commandant des vaccins par lots de dix en quantité invraisemblable, niant les compétences des infirmiers et généralistes «incapables de respecter la chaîne du froid», surjouant la dramatisation. Entourée d’«experts» prédisant l’Apocalypse, elle mit en place des vaccinodromes dispendieux que louèrent sans grande lucidité aussi bien François Chérèque, persuadé que les généralistes voulaient vacciner par appât du gain, que Jean-Luc Mélenchon, fasciné par la «résurgence du collectif» quand les vaccinodromes en gymnase signaient la défaite de la pensée scientifique indépendante.

En 2010, de déremboursements en franchises, l’Assurance maladie ne remboursait plus que 50% des soins ambulatoires, tandis que le pourcentage d’étudiants en médecine s’installant en ville passait de 14% à 9%. Sommés d’injonctions contradictoires par les nouveaux benchmarkers de la Sécu, menacés dans certains départements pour avoir octroyé à leurs patients le tiers payant, les soignants dévissaient leur plaque par centaines chaque année.

Dans le même temps, Xavier Bertrand, pour faire oublier aussi bien l’amitié de trente ans entre Jacques Servier et Nicolas Sarkozy que ses nombreux conseillers issus de Big Pharma ou le saccage du Fonds d’orientation pour l’information médicale indépendante (son premier acte en tant que secrétaire d’Etat), lançait après le scandale du Mediator une opération mains blanches : «Puisque ces mystères nous dépassent, feignons d’en être l’organisateur». Et nous voilà ce soir, comme dirait Jacques Brel. Année après année, la pratique de la médecine générale est devenue plus difficile. Le désert avance, et les solutions de remplacement incohérentes pondues ici et là : médecins itinérants en roulottes, généralistes à la porte des urgences, vétérinaires ruraux enrôlés pour piquer les vieux, font fi du réel et de la particularité du système français, qui faisait une large place à l’humain, à la médecine de l’individu.

Le président qui vient aura le choix : accompagner le mouvement largement entamé par les fossoyeurs, instrumentaliser les dépassements pour pénaliser l’ensemble des professionnels en invoquant les «défaillances» d’une médecine de proximité exsangue, saupoudrer quelques maisons médicales pour faire branché, ou tendre la main aux médecins et infirmiers de terrain pour reconstruire avec eux une politique de santé solidaire.

Il est minuit, docteur Hollande.

 

( Ce texte a été publié dans les pages Rebonds de LIBERATION le 20/04/2012)

17/10/2011

Jean-François Copé, responsabilisateur de macchabées depuis 2007

Sarkozy et Copé responsabilisent les patients. Même morts. C'est l'humanisme à la mode UMP, sans doute.

 

François Hollande serait "le champion de l'ambiguïté" et du "manque de courage".

Dixit Jean-François Copé, le sémillant chef de clique UMP qui martelait ses petits poings rageurs sur le veston des présentateurs télé en gémissant après cinq ans d'omniprésence médiatique sarkozyste qu'il n'y en ait plus que pour les socialistes, avec cette primaire.

Primaire remportée par François Hollande, l'un des seuls candidats à ne pas considérer que du fait même de mon métier, médecin généraliste ( je rappelle pour ceux qui suivent avec difficulté), je serais obligatoirement un ennemi de classe à rééduquer d'urgence dans le riant paradis des amours enfantines de Martine et Ségo, où l'hôpital ( 55% des dépenses, 1% des patients) doit être remis au coeur du système.

Mais bon, laissons là la liesse post-primaire, courbons l'échine, attendons mai 2012 et l'occasion de virer la droite. D'autant que nous allons maintenant voir squatter les plateaux télé par des perdreaux de l'année, des Roland Dumas, des Jack Lang... ( Apparté: Il paraît que le troisième volet de la Momie est nettement moins bon que les précédents, est-ce lié à la défection de Rachel Weisz?)

Une solution: ne jamais regarder la télé.

 

Je reviens à Jean-François Copé, champion international toutes catégories du parler vrai, puisque comme il le disait lui-même dans un ... livre ( enfin un objet rectangulaire en carton avec des pages dedans, c'est tout comme) "J'arrête la langue de bois".

Rappelons au sémillant Copé qu'il y a quatre ans à peine, le 26 Octobre 2007, il cornaquait le troupeau UMP, avec difficulté, ramenant le bétail dans l'enceinte de l'Assemblée Nationale pour leur faire voter les franchises sur les soins du président convulsif à lui qu'il a. Si les députés traînaient des pieds, énonça t'il alors sans ambiguïté... c'était "pour un tas de raisons pratiques". En clair, même les députés UMP renaclaient à voter la lubie du prince, tant elle apparaissait à l'évidence comme inutile et injuste. Il y aurait, avais-je écrit à l'époque, un prix politique à payer pour cette dégueulasserie. Le temps est long en politique. Enfin, ces quatre ans m'ont paru très long. Mais aujourd'hui, les députés UMP sont aux portes de l'abattoir, et ce n'est pas trop tôt. Pas trop tôt pour 30% des Français qui renoncent à des soins.

Tiens, mon petit Jean-François, spéciale dédicace pour toi. Pour toi et ton Président, qui réussissent à responsabiliser les patients, même au-delà de la mort. C'est l'humanisme à la mode UMP, sans doute. Chapeau bas!

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Pour ceux et celles d'entre vous qui sous le quinquennat Sarkozy auraient dû renoncer à la lunetterie, il s'agit d'une lettre transmise aux héritiers d'un patient décédé pour récupérer les franchises sur les soins. Avec les sincères condoléances de la CNAM.

"Patients décédés, mais patients responsabilisés, c'est en changeant tous un peu qu'on peut tout changer!"

01/10/2011

Martine Aubry sur la santé? Plus "primaire" que socialiste...

2012 approche, et la dernière chance d'éviter à nos enfants et au pays cinq années de plus d'un régime où l'abject l'a disputé au ridicule. 

Tout dépend donc, dans le rapport de forces actuel, du candidat "socialiste" qui émergera des primaires.

2012 approche, et la dernière chance d'éviter à nos enfants et au pays cinq années de plus d'un régime où l'abject l'a disputé au ridicule.

A cette heure, il n'est pas certain que l'actuel titulaire du poste ( le millionnaire coaché par Guaino et Guéant qui saluait la France des clochers en chaussant les bésicles de Jaurès, et commisérait sur la France des travailleurs pauvres en foulant du pied les cendres de Guy Moquet sur le chemin du Fouquet's) soit candidat, quoiqu'on imagine mal le ramassis de prébendaires qui l'ont mis en place avoir le cran, collectivement, de mettre à bas un homme à qui ils ont confié tous les pouvoirs...

Serait-il candidat, il n'est pas certain non plus qu'une Marine Le Pen, à qui lui et son clan ont servi d'idiots utiles, ne le devancerait pas au soir du premier tour.

Tout dépend donc, dans le rapport de forces actuel, du candidat "socialiste" qui émergera des primaires. 

Comme l’écrivent les supporters de Martine Aubry: «Les 9 et 16 octobre prochain se jouent non seulement le choix d'une personnalité mais aussi et surtout une stratégie et un projet politiques. La future majorité présidentielle n'aura ni le même périmètre ni le même contenu selon que telle ou tel sera élu(e) le 16 octobre. »

Ayant vécu une fois déjà le naufrage de la candidate des médias Ségolène Royal, je n'ai pas envie de me retrouver dans la même situation une deuxième fois ( même si avec une bravitude confondante l'impétrante répète benoîtement que François Mitterrand a échoué deux fois avant d'être élu, sous-entendant donc que nous devrions la choisir pour son échec passé, se manger à nouveau cinq ans de Sarkozy, pour enfin vivre dans le royaume joli des enfants polis, et des policières à pantoufle de vair raccompagnées en calèche après leur service...)

Et donc... Martine Aubry ne passera pas par moi.

Je vais faire de la peine, j'en ai conscience, au-delà des habituels hiérarques cumulards à gauche le temps d'une élection,  à des militants pour qui j'ai de l'estime, comme le courageux Gérard Filoche, inspecteur du travail; des militants qui voient en Martine Aubry une vraie socialiste, une vraie femme de gauche.

Je ne m'exprimerai pas ici sur ses prises de position dans des domaines que je ne maîtrise pas: la finance, les banques, l'éducation, mais dans mon seul domaine de prédilection, la santé. Et dans ce domaine, les annonces de Martine Aubry sont irrecevables, comme elles l'ont toujours été. 

Irrecevables pour le médecin généraliste que je suis, et irrecevables, en dehors de ma "corporation", pour ce qu'elles révèlent d'un prêt-à-penser d'un autre âge, totalement déconnecté du réel, continuellement véhiculé par la même classe dérivante "socialiste", trop heureuse de pouvoir taper, -comme le fit le sénateur Mélenchon pendant la grippe H1N1 avec le talent et la vision scientifique qu'on lui imagine "Devant les campagnes de santé publique, on fait d'abord la campagne, on discute après, pas l'inverse..."- sur un ennemi de classe désigné, le médecin de ville.

 

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Car chez ces gens-là, monsieur, si on aime et défend viscéralement ( ce qui est très bien) l'hôpital public ( et ses emplois ), il est de bon ton de fustiger la médiocrité présumée et l'absence de sens civique du médecin de ville, sa qualification de "libéral" conventionné aux ordres de l'Assurance-Maladie (dirigée depuis des années selon les normes du privé par un ancien cadre d'AXA)  lui permettant de cumuler à la fois les brimades, le bench-marking et l'opprobre. 

Au début des années 2000, alors Ministre aux Affaires Sociales, Martine Aubry, la dame des 35 heures, s'était illustrée, quelques années après s'être félicitée de la mise en place du repos compensateur à l'hôpital - permettant à un médecin ayant effectué une garde de 24 heures de ne pas travailler le lendemain-  en menaçant, aux côtés d'un aéropage de pontes du Conseil National de l'Ordre des Médecins, les généralistes qui refuseraient de travailler jour et nuit d'affilée. Ce qui aurait valu les prud'hommes ou la paille humide des cachots à un patron d'entreprise de transport était benoîtement assumé par la Ministre, droite dans ses bottes. Le généraliste étant un sous-homme, pourquoi aspirerait-il à des conditions de travail plus humaines, voire simplement normales?

Dix ans plus tard, Martine Aubry n'a pas changé. 

En visite de campagne dans un hôpital de Grenoble, elle lâche avec l'habileté, la sensibilité et l'exquis sens de la nuance qui la caractérisent quelques perles d'anthologie:

"On ne peut pas accepter que les urgences soient encombrées par des cas qui pourraient être traités par les médecins généralistes si le système de garde était mieux organisé."

" Les médecins ont la chance que les citoyens financent 11 ou 12 ans leurs études. Il y a des zones entières où il n'y a pas de professionnels de santé et le problème de réside pas seulement dans l'incitation financière."

Que du rude bon sens, on croirait entendre Nicolas Sarkozy... ( si ce n'est qu'à la rue, le locataire de l'Elysée fait actuellement moults moulinets de bras en direction de ceux qu'il considère à tort comme son électorat naturel parce qu'il compte de longue date sur les petits arrangements entre amis que concocte son "fidèle" Xavier Bertrand avec des syndicalistes médaillés qui feraient même honte à François Chérèque...)

Le même "bon sens", les mêmes platitudes démagogiques, la même inadéquation totale avec la réalité vécue par les acteurs sur le terrain.

Je passe, parce que je n'ai pas le verbatim exact, sur l'habituel couplet sur l'air de "Quand on fait médecine, ce n'est pas pour gagner de l'argent mais pour aider les gens", degré zéro de la réflexion, qui absoudrait les politiques de leurs erreurs répétées dans la gestion du système de santé en France en postulant un nécessaire et indispensable sacerdoce des professionnels. 

On sent bien dans les annonces de Martine Aubry la tentation de la schlague. Le système de garde "mieux organisé", c'est le fantasme du retour aux gardes de nuit obligatoires... alors que toutes les études montrent que 80% des personnes se présentant aux urgences le font... aux horaires d'ouverture usuels des cabinets médicaux de ville, et que 80% des cas traités aux urgences n'ont pas grand chose à y faire.

Le problème n'est donc pas celui de l'organisation de gardes de nuit d'autant plus impossibles à remettre en place qu'en médecine de ville, outre le veillissement "normal" de la population des généralistes, nous vivons une véritable hémorragie liée aux conditions de travail et au mépris des politiques et des institutions.

Le problème, c'est justement cette disparition accélérée des médecins généralistes, les jeunes refusant de s'installer dans les conditions actuelles ( on est passé en 5 ans de 14% d'installations en ville dans les nouvelles promotions issues de la faculté... à 9% sous la férule de Roselyne Bachelot et Xavier Bertrand, qu'on applaudira bien fort) et les médecins plus âgés dévissant leur plaque avant l'heure de la retraite pour "fuir" vers des emplois salariés, moins contraignants en terme d'horaire et de pression.

La débâcle de la médecine de ville est en grande partie liée aux diverses conventions signées par les syndicats proches de l'UMP avec l'ancien dirigeant d'AXA mis à la tête de la vieille "Sécu" par Jacques Chirac en 2004. De celà, la gauche n'est pas responsable.

Elle est responsable, par contre, du mépris constamment affiché envers les généralistes, la même Martine Aubry s'étant illustrée par un cri du coeur dans les années 2000: "20 euros pour un généraliste, c'est beaucoup trop!" Elle est responsable de cette cécité volontaire, profondément pathologique, qui lui fait défendre l'hôpital, ses patrons -y compris les grands défenseurs du service public en public, adeptes des consultations privées en privé...-, et conchier complaisamment le clampin de base, jamais assez bien formé, jamais assez présent, et jamais installé "là où on a besoin d'eux". S'essuyer les pieds sur les médecins généralistes est un sport national chez les politiques.

Venons-en à cette tarte à la crème de la désertification médicale. La disparition de la médecine rurale est un corollaire du désengagement de l'Etat dans ces territoires. Dans ces conditions, imaginer qu'un professionnel de santé isolé pourra tenir le fort un peu comme le personnage joué par Kevin Costner dans "Danse avec les Loups", c'est se foutre du monde. Les adeptes de la coercition font montre d'une absence de sens politique consternante. En clair, ils ne veulent pas se poser la question du "pourquoi?" mais seulement imposer aux professionnels de santé des installations forcées dans des territoires que ceux-ci fuient parce que l'exercice tel qu'il est actuellement encadré et tarifé y est impossible.

Avec la petite remarque poujadiste sur ces médecins qui devraient déjà être bien contents que la collectivité finance leurs 11 ans d'étude, Martine Aubry se fout du monde.  A t'elle la moindre idée des sacrifices que représentent 11 ans d'études médicales, surtout de nos jours, vu la condition lamentable de nos universités? Amphis bondés lors des premières années d'études, préparations privées payantes devenues indispensables pour avoir une chance de passer le concours, puis des années et des années de troisième cycle pendant lesquelles les jeunes médecins "remboursent" largement l'Etat en travaillant dans les hôpitaux publics et en faisant tourner les services sur une base horaire inférieure au SMIC  pour 11 demi-journées hebdomadaires de temps de travail hors gardes, elles-mêmes rémunérées moins de 8,50 euros brut de l'heure ... 

Soyons clair. Après avoir consacré 11 ou 12 ans à ses études ( payées par la collectivité, comme le sont les traitements des cancéreux à l'hôpital, mais à part Nicolas Sarkozy et sa clique, personne ne pense que ceux-ci doivent donc en être redevables ou responsabilisés...) , un jeune diplômé en médecine, ayant dépassé la trentaine, et majoritairement de sexe féminin, a le droit de ne pas avoir envie de s'installer avec un conjoint qui y trouvera difficilement du travail ( à la différence des énarques ou normaliens que cite Martine Aubry... qui bénéficient eux du statut de fonctionnaire et d'une aide à la mobilité accordée au conjoint qui suit un agent déplacé...) sur un territoire où l'Etat a fermé les hôpitaux locaux, la Poste, les maternités, les crèches et les écoles.

La question de la désertification médicale rurale est donc avant tout une question de courage politique, d'aménagement global des territoires, et ne peut être résolue avec la fausse solution de faire porter le joug aux jeunes générations.

Aujourd'hui seuls 9% des jeunes diplômés s'installent en ville... Martine Aubry veut-elle voir ce pourcentage tangenter le zéro? Les postes salariés libérés chaque année ( y compris, et c'est là le comble de l'ubuesque, les postes non-soignants, les postes de médecin contrôleur, etc...) pourraient aisément absorber l'intégralité des nouvelles promotions. Donner de la schlague, je veux bien, mais sur qui? La fille de Jacques Delors ne sait-elle pas qu'il existe de nombreux pays en Europe qui traitent leurs généralistes avec plus de respect, et les problèmes des soins de premier recours avec moins de démagogie?

Dans la volonté affichée d'imposer un "service civique" de deux ans à des jeunes hommes ou femmes ayant déjà consacré 12 ans à leurs études, se lit aussi clairement pour qui sait ce qu'est la médecine générale la crasse nullité de nos élites dérivantes sur ces sujets. En clair, la médecine générale, c'est la prise en charge de tout individu, quelle que soit sa pathologie, sur le long terme. 

Quand je suis sur un point de garde locale un dimanche pour "rendre service" et "dépanner" les patients de la ville ou du secteur qui se retrouvent un dimanche ou un jour férié avec un enfant hyperfébrile ou une douleur abdominale ou une autre pathologie aigüe, je ne fais pas DE LA MEDECINE GENERALE, mais DES ACTES DE MEDECINE GENERALE.

La différence est essentielle, et ceux qui font le parallèle avec la prise en charge aux urgences et la prise en charge par les généralistes n'y prêtent jamais attention parce que cela les dépasse.

La médecine générale, c'est faire DES ACTES DE MEDECINE GENERALE, PENDANT DES ANNEES, sur une patientèle qui, malgré les déménagements, les malades perdus de vue  temporairement ou définitivement, reste assez stable, ce qui permet de mettre en place une relation individualisée durable aussi confortable que profitable aux deux parties, médecin et patient. Et les patients en milieu rural, en milieu "désertifié" ( car le désert avance même aujourd'hui à la périphérie des grandes villes et à l'intérieur de celles-ci quand les tarifs immobiliers rendent impossible l'installation dans le contexte tarifaire actuel) ont LE DROIT A UN MEDECIN, un médecin qui restera sur place des années parce qu'il aura des conditions de travail décentes, et pas à un "commis d'office" qui subirait sa servitude avant de partir vers des territoires moins difficiles.

Députés et sénateurs de droite et de gauche ont ainsi copieusement étalé leur méconnaissance de ce qu'est la médecine générale et de ce qu'elle apporte à un patient suivi sur le long terme, en tentant ces dernières années d'imposer aux médecins installés dans des zones surdenses - qui n'existent plus depuis longtemps que dans l'esprit des politiques-, de consulter deux jours par semaine hors de leur cabinet pour résorber la pénurie et contenter momentanément l'électeur... Ainsi plus aucun patient, ni en zone de densité "normale" ( c'est à dire faible) ni en zone de désertification, ne pourrait plus "compter" sur son médecin traitant...

 

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On me reprochera certainement de ne m'être intéressé qu'à un "infime" segment des propositions et annonces de la candidate Aubry. J'en conviens. A la différence des experts de plateaux-télé et autres Zemmour, je ne parle que de ce que je connais.

Dans le secteur santé, les prises de position de Martine Aubry sur la médecine de première ligne sont non seulement irrecevables et aptes à aggraver les  problèmes actuels plutôt qu'à les résoudre, mais caractéristiques, selon moi, d'un mode de pensée et de gestion des humains archaïque et condamné à l'échec. L'intransigeance, la démagogie, le populisme et la brutalité font bon ménage, et mauvaise politique.

Comme le disait l'humoriste américain H.L.Mencken: "Pour chaque problème complexe il existe une solution simple, évidente, et fausse"

Martine Aubry? Plus "primaire" que socialiste. Elle ne passera pas par moi.

 

 

Christian Lehmann.  

Médecin généraliste et écrivain, initiateur en 2007 de l'Appel contre la franchise sur les soins.

 

 

 

 

 

 

 

 
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