Avertir le modérateur

07/06/2013

No Pasaran: "Dans ce vivier de haines recuites..."

 

connards.jpg

"Longtemps cantonné au rôle de pitbull de la politique, le vieux leader d’extrême-droite avait confié six mois plus tôt les rênes à sa fille Marianne, charge à celle-ci de «nettoyer» l’image du parti, ce dont elle s’était empressée avec zèle, faisant d’une pierre deux coups. Roger Castaing ne s’était jamais embarrassé de trier ses militants. Ultracatholiques coincés et nazillons païens, zélateurs du beau langage d’une France Eternelle et alcooliques tatoués fiers d’appartenir à la race blanche, Castaing les avait tous amalgamé sous sa bannière, faisant taire les dissensions, écrasant les prétendants au trône et les «traîtres» avec une égale férocité. Son dernier coup de maître avait consisté à passer le flambeau à sa propre fille, évinçant son bras droit de toujours, Bruno Veerninckx, un universitaire brillant qui avait longtemps servi de caution intellectuelle aux dérives antisémites du parti.

Avec le soutien tacite de son père et une maîtrise de la communication que son adversaire ne pouvait soupçonner, Marianne avait fait entrer Patrie et Renouveau dans le vingt-et-unième siècle. Les blagues douteuses sur les fours crématoires, le négationnisme bonhomme de son père, avaient été relégués aux poubelles de l’Histoire. Sur une radio de confession juive, Marianne Castaing avait réaffirmé «s’il en était besoin», que la Shoah avait constitué une infamie, un moment atroce de l’histoire de l’humanité. Et s’était empressée de cibler son discours sur un bouc-émissaire plus acceptable, l’Immigré. Un moment déboussolées, ses troupes avaient rapidement entendu le message. L’Immigré, l’Arabe, c’était un ennemi à leur portée, un ennemi qu’ils pouvaient croiser au quotidien, un ennemi sur lequel ils pouvaient à loisir, aiguillonnés par tout ce que le gouvernement comptait de ministres gommeux, de secrétaires d’Etat frelatés, reporter leurs frustrations,  qu’ils pouvaient accuser de tous les maux: chômage, inflation, bientôt même la hausse du prix de l’essence.

Les nostalgiques de l’Ordre Ancien, ceux qui pendant des décennies avaient traqué et dénoncé le Juif, moquant les commémorations de la Shoah, discréditant les survivants, mettant en doute la réalité des camps, ceux-là avaient fait leur temps. Ceux qui n’acceptaient pas de mettre en veilleuse leur haine, ceux qui ne comprenaient pas qu’il était devenu nécessaire, beaucoup moins dangereux politiquement, et beaucoup plus porteur, de concentrer leur fiel sur l’Arabe, devaient être exclus.

Le coup de maître de Marianne Castaing avait été de pratiquer ces exclusions publiquement, quand souvent son père s’était contenté de mises à l’écart discrètes. A chaque skinhead dévoilé sur Facebook avec le bras tendu dans une arrière-salle de brasserie, Marianne Castaing organisait une conférence de presse, dénonçant devant des journalistes médusés qui ne voyaient pas plus loin que le bout de leur nez l’insupportable déviance que représentait cet affront aux victimes du nazisme, et l’incompatibilité de ce comportement avec les «valeurs» que portait depuis toujours Patrie et Renouveau. Cette purge pratiquée au grand jour, sous l’oeil même de média complaisants, lui permettait de gagner sur tous les tableaux, en rassurant l’électorat de droite modérée par sa prise de distance avec les extrêmistes, et en pratiquant au sein même du Parti, sans la moindre hésitation, le bannissement de tous ceux qui étaient restés fidèles à la ligne que représentait Bruno Veerninckx."

marinesourit.jpg

 

"Sur l’écran, une cinquantaine de jeunes gens au cheveu court, le visage masqué d’un foulard pour certains d’entre eux, défilaient dans les rues de Rennes en brandissant des croix blanches, derrière une banderole: Non à la trahison de notre nation!

Josselin Sorel arrêta la video, zooma sur l’image, qu’il étudia quelques instants avant de réaliser une capture d’écran. Il pianota sur le clavier, fit glisser l’image dans un dossier marqué RF-activistes. Il avait reconnu deux des participants, dont il était probablement l’un des seuls dans la police à connaître la véritable identité et leur pseudonyme de forum internet. De temps en temps, quand il butait sur un écueil, il quittait les forums nationalistes et identitaires pour écumer les sites antifascistes, qui dévoilaient régulièrement les coordonnées d’activistes d’extrême-droite. Cette guerre larvée amusait Josselin Sorel, qui existait sur les forums d’extrême-droite sous le pseudo FilsdOdin, et sur Fafwatch sous le pseudo Bienpublic. Il visionnait un nouvel article de Rivarol à la gloire de Xavier Vallat, ancien commissaire général aux Questions Juives sous Vichy, lorsque son portable vibra....

ayoub.jpg

.......  Sur l’écran, un rassemblement d’identitaires devant une église parisienne, portant oriflammes et flambeaux, face à un orateur au verbe haut. Lorsque l’homme se tut, l’assemblée se mit à chanter: «Claquez bannières de chrétienté, notre honneur est fidélité, chez nous Dieu est premier servi, Travail Famille Patrie, Demain nous irons au combat, la croix celtique guidera nos pas, que crèvent marxistes et capitalistes, au rythme des hauts tambours des lansquenets.»

Sorel tenta de repérer des connaissances, sans succès. La vidéo était de trop mauvaise qualité, et il était préoccupé. Il avait promis à Robert Salaun de ne pas quitter d’une semelle Louis-Ferdinand, sa créature de Frankenstein, comme disait le chef. Il avait mis sur la filature deux hommes de confiance, à qui il avait simplement décrit LF comme un contact potentiel en France d’un groupe islamiste. Ignorants de ses liens avec Robert Salaun, de son appartenance occulte au groupement Sécurité de Patrie et Renouveau, Blanquard et Rouillier s’étaient acquittés de leur tâche sans jamais se douter, comme Louis-Ferdinand avant eux, de l’identité de leur véritable commanditaire.

Un instant, il songea à appeler Salaun pour l’en avertir, mais renonça. Cela ne servirait qu’à inquiéter le chef, et Sorel pouvait espérer que LF n’avait pas repéré la surveillance policière et rentrerait directement à son domicile avec son panier de la ménagère.

Il prépare une bombe artisanale, songea Sorel. Sur les forums, avant de disparaître récemment, LF avait posé des questions à ce sujet, récoltant des fiches cuisines et des liens internet complaisamment fournis par des néo-nazis de comptoir qui n’imaginaient pas une seconde à qui ils s’adressaient derrière le pseudo HH88BL. Josselin Sorel, qui, sous couvert de son activité de policier, surveillait depuis dix-huit mois pour Robert Salaun  les groupuscules d’extrême-droite, était fasciné par la perméabilité de ce milieu. Lui qui connaissait la véritable identité de Louis-Ferdinand, et de nombre de ses contacts internet, ne pouvait qu’éprouver une jouissance d’esthète à les voir ainsi se questionner, se répondre, échanger des informations comme des amibes aveugles sous l’oeil d’un microscope. C’était son laboratoire à lui, son vivarium à ciel ouvert. Il avait, au fil des mois, aiguillé certains d’entre eux, encouragé d’autres, en fonction des directives que lui passait Robert Salaun. Et au fur et à mesure que la réorganisation interne du parti mettait sur le côté de la route d’anciens militants nationalistes, poussait à la sédition les ultras, Julien Sorel avait jubilé de voir ce petit monde s’agiter sous son oeil complice. Antisémites, intégristes catholiques, païens revendiqués, nostalgiques de Vichy, se croisaient, s’engueulaient, divergeaient sur la stratégie à tenir. Dans de longs articles, la stratégie de dédiabolisation de la nouvelle présidente de Patrie et Renouveau était analysée, décortiquée. «En contrepartie d’un hypothétique soutien financier à sa misérable personne», écrivait l’un, «Marianne Castaing est prête à renier son père et à présenter officiellement des excuses pour la déportation de Juifs pendant la seconde guerre mondiale». Un autre contre-attaquait: «Marianne Castaing a parfaitement raison: à la guerre comme à la guerre! Les ennemis de mes ennemis sont mes amis! De toutes manières, avec les Arabes, une seule politique est possible, c’est celle de la trique et du coup de pied au cul. Ils ne comprennent et ne respectent que la force. Xavier Vallat, à la fin de sa vie, comme Drieu La Rochelle, comme Rebatet, a pris fait et cause pour Israel, car il avait compris que les Juifs seraient notre rempart contre les Arabes. Lucien Rebatet, qui écrivait en 1944: J’admire Hitler!, et qui fut condamné à mort puis gracié en 1947, déclarait en 1967, lors de la Guerre des Six Jours, qu’il eut été «bien étonné si l’on m’eut prophétisé en 1939 que je ferais un jour des voeux pour la victoire d’une armée sioniste.» Et Drieu La Rochelle:  «Je meurs antisémite ( respectueux des juifs sionistes). J’aime les races d’ailleurs, chez elles; j’aurais sincèrement aimé les Juifs chez eux. Cela ferait un beau peuple».

 

crane.jpg

 

"Dans ce vivier de haines recuites, Sorel s’ébrouait dans l’ombre, notant le parcours de chacun, remontant à Robert Salaun les éléments informatiques permettant de confondre les ennemis de la Présidente, sans jamais se lasser de l’enchevêtrement de plus en plus complexe de réseaux microscopiques que leurs contorsions idéologiques amenaient à s’entre-déchirer. Certains sites dénonçaient la nouvelle Présidente du Parti comme un traître, un fossoyeur, d’autres priaient pour que son père la répudie, ou fasse le ménage dans son entourage. Les accusations qu’autrefois les différents clans avaient porté contre leurs ennemis: francs-maçons, enjuivés, capitulards, dhimmis, métissés; ils se les envoyaient maintenant à la figure entre eux, et Sorel, de son poste d’observation, tenait une carte maritime chaque jour retravaillée des courants, des haines, des règlements de comptes entre factions. L’époque était propice aux dérapages, aux manipulations aussi. Le désespoir poussait les plus tarés à des actes de violence, qu’il fallait pouvoir canaliser, utiliser à bon escient. C’était à ce titre que Robert Salaun l’avait intégré à la division Vigilance et Action du Parti, une branche secrète du service de Sécurité du vieux leader. Pendant près de deux ans, Josselin Sorel avait dragué sur Internet des militants isolés, des groupuscules fanatisés, et leur avait fourni, de manière anonyme, les moyens de leurs exactions: ratonnades, infiltrations de manifestations lycéennes, profanations diverses. Prenant soin à chaque fois de n’utiliser que des éléments non encartés au Parti, afin de préserver une présomption d’innocence, mais aussi afin de «tenir» ensuite les auteurs de ces délits divers."

 

 

LehmannNoPasaranEndgameOK.jpeg

 

extraits de "NO PASARAN, ENDGAME", la suite et fin de la trilogie "NO PASARAN", Christian Lehmann, editions de l'Ecole des Loisirs, publication novembre 2012.

 

clement meric.jpg

"Je cherche la région cruciale de l'âme, où le Mal absolu s'oppose à la fraternité"

André Malraux.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu