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24/02/2018

"Un minimum de dignité, est-ce trop demander aux fossoyeurs de la médecine générale?"

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C'est un courrier des lecteurs comme il y en a tant, s'offusquant du manque de médecins et de l'incapacité à trouver un médecin traitant, ou à obtenir une visite à domicile. A classer dans la catégorie bien connue des médecins encore en exercice #OnPeutMourir.

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Mais ce courrier-là n'est pas publié n'importe où, et pas par n'importe qui. Il est publié dans un hebdomadaire médical, Le Généraliste, par Dinorino Cabrera, ancien syndicaliste, Président du Syndicat de la Médecine Libérale de 1981 à 2008, qui coule aujourd'hui une retraite qu'on espère ensoleillée en République Dominicaine.

 

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Pour ceux d'entre nous, médecins généralistes, qui approchons de la fin de notre carrière, le nom de Dinorino Cabrera n'est pas inconnu. Nous l'avons subi pendant un quart de siècle. Mais en le lisant, il me semble injuste que la jeune génération médicale, qu'il fustige, ainsi que le grand public, ignore ce que lui doit le système de santé français. Ce n'est pas tous les jours qu'un des fossoyeurs de la médecine générale en France vient se plaindre du désastre qu'il a contribué à créer. Mais, comme le soulignait Michel Audiard: "Les cons, ça ose tout, c'est à ça qu'on les reconnaît"

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Longtemps la médecine générale a été le parent pauvre de la médecine de ville. Taillables et corvéables à merci, dénigrés par la nomenklatura médicale, les généralistes n'étaient alors bons à rien le jour, et soudain parés de toutes les vertus quand tombaient la nuit et les gardes obligatoires. Une génération de Français n'a vu de généraliste qu'à trois heures du matin, pauvre type blafard montant l'escalier avec sa mallette pour la fièvre du petit entre deux journées de travail sans repos compensateur. Au mi-temps des années 90, la Caisse Nationale d'Assurance-Maladie, pas encore sous la coupe des assureurs, mit en place un système innovant, le système du médecin référent. Sans refaire le match,rappelons que le référent respectait les tarifs conventionnels, pratiquait le tiers-payant ( tiers-payant simplifié car la Sécu se chargeait de le payer et d'obtenir ensuite remboursement auprès des complémentaires), tenait pour chaque patient un dossier informatisé et se formait indépendamment des firmes pharmaceutiques. En contrepartie, le généraliste recevait une somme de 45 euros par an et par patient optant ( car le référent était une option, pas une obligation) sensée lui permettre de mettre son outil de travail aux normes et rémunérer le travail de coordination hors-consultation. En 2004, seuls 15% des médecins avaient choisi l'option référent, en grande partie du fait du tir de barrage des opposants, menés par deux syndicats réactionnaires, la CSMF du Docteur Michel Chassang, et le SML du Docteur Dinorino Cabrera. Pour le faire simple, et court, la CSMF défendait les intérêts des médecins spécialistes, le SML défendait le secteur 2 avec dépassements d'honoraires. 

L'existence d'un corps de généralistes bien rémunérés, à même de coordonner peu à peu les soins de leurs patients optants, était pour ces deux syndicats une hérésie. 

En 2004, Jacques Chirac nomma à la tête de l'Assurance Maladie Frédéric Van Roekeghem. Ce proconsul, ancien directeur d'audit chez AXA ( et qui ses forfaits accomplis retournerait dans le giron de l'assurance-privée), avait tout pouvoir décisionnaire, placé comme il l'était au-dessus des représentants des syndicats médicaux et des syndicats de salariés. C'est sous sa présidence que Philippe Douste-Blazy ( tête de gondole à mèche juste bonne à passer dans les média et totalement ignorant de la médecine de ville) et son âme damnée d'alors, Xavier Bertrand ( lui-même ancien assureur chez AXA, promu à de hautes fonctions par la suite) mirent en place la réforme dite "du médecin traitant". Sur le papier, cette réforme obligeait chaque patient à désigner un médecin traitant afin que ses soins soient correctement remboursés. Dans la réalité, ce système présenté comme une simple extension du médecin référent à l'ensemble de la population souffrait d'une faille énorme: l'absence de toute rémunération forfaitaire. Michel Chassang et Dinorino Cabrera avaient longtemps bataillé sur ce point, et obtenu gain de cause. Pour Frédéric Van Roekeghem, c'était l'assurance ( ah ah) de dépenses en moins. Pour les deux syndicalistes, c'était une victoire à la Pyrrhus. 

Après avoir dissuadé, pendant des années, les généralistes de rejoindre un système optionnel, incitatif, rémunéré et non pénalisant pour les patients, Chassang et Cabrera avaient bataillé ferme pour le détruire, à la veille de mettre en place un système obligatoire, non rémunéré et pénalisant pour les patients.

Dans un éditorial de sa revue, "Médecin de France", Michel Chassang pérorait: "Jusqu'au dernier moment il a fallu batailler ferme pour que nos interlocuteurs acceptent de renoncer au médecin référent au profit du médecin traitant".

Dinorino Cabrera, dans une lettre à ses adhérents, n'était pas en reste: "Nous avons dû batailler ferme et tenir bon ( la collaboration CSMF-SML et Alliance a été efficace et sans faille, puisque nous n'avons pas cédé). Tout le monde doit prendre conscience que le médecin référent constituait une menace grave, dont nous devions nous débarrasser".

Je le répète tant la formulation est singulière, provenant d'un président de syndicat parlant de certains de ses collègues: "Une menace grave, dont nous devions nous débarrasser".

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                                                                      Dinorino Cabrera

 

Confrontés à la réforme de 2005, destinés à devenir "médecin traitant" sans rémunération adaptée à cette fonction, nombre de généralistes qui avaient aveuglément suivi les consignes de la CSMF et du SML pendant des années restaient quelque peu perplexes, réalisant, mais un peu tard, qu'on leur imposait gratuitement une fonction proche de celles que leurs syndicats avaient conspué pendant des années lors qu'elle était rémunérée, au prétexte fallacieux de ne pas aliéner leur statut libéral.

Qu'importe. La "menace" était éloignée. Sans rémunération adaptée, le système du médecin traitant était destiné à ne pas fonctionner, à devenir une simple usine à gaz de remboursement. La coordination des soins vantée en paroles avait été reléguée aux oubliettes.

Dans les années qui suivirent, j'ai vu nombre de mes confrères et consoeurs dévisser, déplaquer: ceux qui s'étaient investi dans le système référent, qui avaient opté pour une médecine différente, plus lente, moins dispendieuse ( sur  le seul poste pharmaceutique, l'Assurance Maladie économisait 20.000 euros par an par médecin référent, en tenant compte de la rémunération de celui-ci); ceux qui avaient cru et espéré exercer leur art différemment étaient relancés dans la course à l'acte et à la prescription. J'ai leurs noms. J'ai les noms de ceux qui économiquement n'ont pas survécu à cette grande première syndicale en France, comme le souligne Jean-Paul Hamon, Président de la Fédération des Médecins de France ( FMF) : "supprimer un avantage acquis sans contrepartie et léser des confrères". Philippe F... Pierre C... Bernard B...Catherine D... Jacques M... Patrice M... J'ai les noms de ceux qui ont abandonné la médecine de ville pour se recaser dans des postes administratifs. Je fais partie de ceux qui se sont adaptés à ce nouvel environnement, sans gloire. La médecine générale que je voulais exercer, celle à laquelle aspirait la jeune génération, ces fossoyeurs l'ont assassinée en 2005.

Chassang et Cabrera voulaient une médecine générale à genoux, des généralistes le nez sur le guidon, incapables de  coordonner l'accès aux soins des patients. Sans chef d'orchestre, pensaient-ils, la médecine spécialisée serait libérée de contraintes d'organisation du système de soins. Evidemment, l'inverse eût lieu.

La médecine générale, déjà peu attrayante de par la charge de travail et les horaires, gagna en complexité administrative. Sans les moyens de rémunérer un secrétariat, nombre de médecins âgés accélérèrent leur départ en retraite. Le manque d'attractivité de cette profession, dont les actes étaient moins rémunérés et la charge administrative plus lourde, dissuada les jeunes de s'installer comme généraliste. Ce qui était prévisible dès 2005 est aujourd'hui notre réalité quotidienne. Le nombre de généralistes diminue, rapidement. La moyenne d'âge est élevée, la pyramide des âges tient sur la pointe, en l'absence de renouvellement. Chaque année, dans des grandes villes comme à la campagne, des médecins partent sans remplaçant, aggravant la charge de travail de ceux qui restent, et qui pour beaucoup sont quinqua ou sexagénaires. 

Et dans ce désastre qu'il a contribué à créer, depuis sa retraite dorée en République Dominicaine, Dinorino Cabrera, ce fossoyeur tout droit sorti d'un sketch d'Audiard, interpelle les survivants: 

"Il n'est pas normal que la profession libérale ne s'organise pas pour suivre et prendre en charge les personnes âgées qui ne peuvent pas se déplacer. Les Yvelines ne sont pourtant pas un désert médical !"

L'homme qui a contribué à désorganiser la médecine générale et à dissuader les jeunes de s'installer vient nous faire la morale... Les Yvelines, j'y exerce. C'est un désert médical, dans l'un des départements les plus riches de France, à 20 kilomètres de Paris. Le Chesnay, ce n'est effectivement pas dans la Creuse. 

Et ce final, qui ne manque pas de panache: "J'ai envie de dire à la profession, il faut que vous vous réveilliez ! Organisez-vous au plus vite notamment par des délégations ou transfert de charges. (Peu importe l’expression). Ou il ne faudra pas s'étonner si les politiques cognent !"

L'homme qui a mis la médecine générale à terre menace les survivants de la schlague bien méritée. Imagine-t'on un coach sportif trancher les jarrets de ses joueurs puis leur reprocher de ne pas courir assez vite? On croit rêver, mais c'est un cauchemar. 

Si je m'adressais à Dinorino Cabrera ( mais ma réserve de métoclopramide est dangereusement basse), je lui dirais:

"Cher confrère,

Vous récoltez ce que vous avez semé. Vous vouliez des généralistes sans moyens, courant après l'acte sans jamais relever la tête. Vous pensiez que cela laisserait toute liberté aux médecins spécialistes, et aux dépassements d'honoraires. Vous avez mis la médecine générale à terre, et en l'absence de première ligne de soins en ville, la médecine spécialisée de ville a suivi, parce que la population s'est tournée vers l'hôpital, le surchargeant de demandes.

Dans le même temps, les jeunes ont fui la médecine libérale, optant pour un travail en maison de santé, sous la tutelle hélas d'agences administratives aujourd'hui, d'assureurs demain, qui imposeront leurs conditions, comme l'Assurance-maladie, grâce à vous, impose aux médecins une rémunération à la performance sur des indicateurs parfois médicalement ridicules. La dernière chance d'auto-organisation indépendante de la médecine de ville, vous l'avez étouffée dans l'oeuf.

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J'ai commencé avec Audiard, je finirai avec Ridley Scott, et le personnage de Maximus, interprété par Russel Crowe: "Ce que l'on fait dans sa vie résonne dans l'éternité". Oh, je sais que l'éternité est bien trop vaste pour un fossoyeur de votre espèce. Mais j'aurais été sincèrement peiné que vous n'ayez pas vous aussi votre quart d'heure de gloire warholien. Que les Français, et parmi eux mes jeunes collègues médecins, oublient ce qu'ils vous doivent:  la mise à genoux de la profession, la désorganisation du système de soins français, la main-mise progressive des assureurs sur la médecine, la désertification médicale et ses drames.

La médecine générale a été poignardée en 2005. Vos empreintes sont sur le manche. Est-ce trop vous demander de montrer un minimum de dignité au-dessus de son cadavre agonisant, et de vous taire?

Bien confraternellement"

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Docteur Christian Lehmann

 
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