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12/10/2016

Orgueil et préjugés: Martin Winckler et les brutes en blanc

 

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Nous nous sommes rencontrés pour la première fois dans les studios de France-Culture, c’était en Janvier 2002. L’émission nous avait confrontés, généralistes-écrivains, à Gabriel Cohn-Bendit, frère de l’autre, qui dans une tribune de Libération avait qualifié de preneurs d'otages les généralistes en  grève des gardes de nuit . J’avais renvoyé l’idiot utile dans ses buts, et devant l’ampleur inattendue du mouvement, France-Culture nous avait invités. On ne se connaissait pas alors, ou seulement par livres interposés. Chacun de nous tournait autour des ouvrages de l’autre, partagé entre la curiosité, l’approbation et la jalousie. Cette rencontre a scellé le début de notre amitié

Au terme de l'émission, celui qui avait dénoncé notre grève de nantis irresponsables changea soudain de registre:

-Ah, vous êtes vraiment deux médecins humanistes et formidables. Si tous les autres étaient comme vous, quel merveilleux système de santé nous aurions! Mais force est de reconnaître qu’hélas vous êtes vraiment des êtres exceptionnels!

Je l’ai coupé assez sèchement, tant cette tentative de connivence médiatique me dégoûta. Je dis que c’était faux, que la seule différence entre nous deux et grand nombre de nos collègues qui à cette-heure là roulaient sur des routes de campagne entre deux visites ou faisaient face à une salle d’attente pleine, c’est qu’ils ne travaillaient pas en région parisienne et que la station ne possédait pas en mémoire leur zéro-six… Ce que nous proposait Cohn-Bendit, en fait, c’était d’accéder au wagon de tête, d’accepter la main tendue, de quitter le bordel des anonymes aux semelles crottées pour être adoubés généralistes-humanistes-portant-beau-dans-les-média. De manière instinctive, je l’ai envoyé chier. On n’achète pas sa place au soleil en poignardant ceux qui espèrent que peut-être enfin quelqu’un portera leur voix.

 

Les années qui ont suivi ont été fertiles en livres, et en combats divers. Nous avions des modes d’exercice différents, des compétences complémentaires. Tu connaissais la santé des femmes, tu combattais le mandarinat, je connaissais le monde du médicament, la cardiologie, je combattais la main-mise grandissante de la finance sur le soin. Nous avons lancé des pétitions, alerté, fait oeuvre de vigie, parfois de Cassandre. Les années ont passé, avec leur cortège de réformes débiles, de pénalisation des patients, de franchises sur les soins, d’affaires pharmaceutiques. Nous avons tenté de ne pas devenir des pétitionnaires professionnels, mais par la force des choses on nous a collé cette image de lanceurs d’alerte à grande gueule.

 

Nous devions notre légitimité, non seulement à nos écrits, mais aussi à ceux qui nous suivaient, qui nous épaulaient dans nos combats. Dix ans avant que le professeur Even se réinvente en lanceur d’alerte, nous avons ensemble écrit une tribune sur le cholestérol, refusée par tous les grands quotidiens français. Tu en as fait une chronique radiophonique qui a attiré sur toi les foudres de l’industrie. Lorsque tu as été viré de France-Inter du jour au lendemain par Jean-Luc Hees en 2003 et qu’à la place de ta chronique un matin nous avons eu droit à un gluant droit de réponse de Big Pharma, j’ai failli faire une sortie de route sur le chemin du cabinet. Une consoeur m’a dit qu’elle avait dû arrêter sa voiture sur le bas-côté parce qu’elle avait été saisie d’une crise de larmes. Quand Paul Moreira a révélé quelques années plus tard sur Canal Plus que Jean-Luc Hees faisait des ménages pour les firmes, de nombreux médecins ont eu le sentiment que tu avais été vengé, et eux avec.

 

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Tu as quitté la France, ayant trouvé au Québec un environnement plus propice à ta vision de ce que devrait devenir l’enseignement de la médecine. Ce n’était pas « déserter », comme je l’entends parfois. Chacun mène sa vie comme il l’entend, comme il le peut. J’ai moi-même souvent hésité à partir, mais finalement je suis toujours là, 32 ans et près de 150.000 consultations plus tard, dans le même cabinet de médecine générale. Tu connais le dicton: « Dans le miroir d’un homme de 58 ans, il y a un homme de 26 ans qui se demande ce qui s’est passé. » Je ne te dirais pas comment j’ai exercé pendant ces trente-deux années, un ami l’a fait pour moi.

 

Au fil des ans, tu avais affronté l’industrie pharmaceutique, les mandarins, tous ceux qui voyaient d’un mauvais oeil « un petit médecin » comme avait déclaré Jean-Luc Hees, les emmerder, remettre en cause leurs certitudes. Je te lisais toujours, mais souvent j’étais surpris du ton que tu adoptais. Sur ton blog, où tu recevais des témoignages de patients ou de patientes, tu commençais à t'ériger en donneur de leçons, tu publiais un décalogue à l’attention de tes confrères, tu dressais un bestiaire de médecins malfaisants, plus infâmes les uns que les autres. Tu te laissais aller à des généralisations que je trouvais insupportables. J’avais l’impression de me retrouver dans ce studio de France-Culture, des années plus tôt. « Les médecins sont corrompus par l’industrie », disais-tu. Je répondais « Tu ne peux pas dire ça. Tu ne peux pas dire LES médecins et passer par pertes et profits celui ou celle qui dans son coin refuse de recevoir la visite médicale, affronte la colère d’un mandarin local parce qu’il a refusé de renouveler telle ou telle molécule inutile ou dangereuse » Tu répondais: « Le lien à l’industrie est quand même très ancré dans le corps médical. Ce que je dénonce, c’est une tendance générale ». Nos discussions avaient quelque chose de biblique. Tu brandissais les tables de la Loi, moi je te demandais si tu daignerais sauver Gomorrhe si j’y trouvais dix soignants de bonne volonté. Au fil du temps, et avec quelques rechutes, il m’avait semblé que je t’avais convaincu d’être plus prudent, de ne pas écrire « LES médecins », généralisation hâtive, quand tu dénonçais le comportement de CERTAINS médecins.

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Il y a quelques mois, tu m’as parlé de ton prochain livre: « Les brutes en blanc », dont tu avais posté la couverture sur les réseaux sociaux, avec un bandeau accablant: « Pourquoi les médecins nous maltraitent-ils? » Interrogé, tu m’avais expliqué que le bandeau n’était pas de toi, mais de ton éditrice, Muriel Hees…( le monde est petit) , et que justement la réaction outragée ( et légitime) des médecins amènerait à modifier le bandeau « Pourquoi y-a t-il tant de médecins maltraitants ? ». Tu m’avais demandé d’attendre, pour juger sur pièces.

 

Ton livre est paru après tes premiers interviews, qui m’ont attristé, atterré.

Je t’ai questionné, t’ai demandé si ton propos avait été trahi. Tu m’as envoyé le livre. Je l’ai lu.

Mon désarroi est intact. Désarroi, parce que je partage certains des constats que tu fais, que nous sommes nombreux à faire, depuis longtemps. Mais tant d'eau a passé sous les ponts depuis que nous étions étudiants sur les bancs de la fac, Martin. Le monde a changé, Internet a bouleversé la donne, permettant aux médecins qui le souhaitaient, et ils sont nombreux, d’échanger, de bousculer leurs certitudes, de s’épauler et de partager leurs savoirs. Je ne remets pas en cause le nombre de mails que tu dis avoir reçu dénonçant des situations de maltraitance, ni la nécessité d’y mettre un terme, mais ta tendance à généraliser nuit à ton propos. Tu sembles considérer que le soignant a par nature un crime à se faire pardonner, une absolution à demander PARCE QU’IL EST SOIGNANT. Nous savons tous que le cadre de la relation médecin-patient est asymétrique: l’un a un pouvoir, lié à son savoir ( qui lui donne des devoirs); l’autre est souvent en situation de faiblesse et/ou d’angoisse. Que certains en abusent, ou émoussent au fil des ans, plus ou moins vite, leur empathie et leur humanité, c’est certain. Mais tu sembles considérer que c’est le cas de la majorité, voire de la quasi-totalité des soignants. Dans les discussions sur les réseaux sociaux, je lis des choses surréalistes, que la bienveillance, c’est pour les patients uniquement, que les médecins, parce que soigner c’est leur job, doivent tout assumer, tout encaisser. Je crois l’inverse. Je crois qu’on a beau être soignant ( ce qui n’est pas un crime ni une perversion), on est aussi et avant tout un être humain et que l’empathie et la bienveillance, c’est la base de toute relation humaine.

 

Tu te poses en juge, en accusateur, entraînant derrière toi un curieux aréopage, dans lequel au milieu de patients légitimement blessés par ce qu’ils ont subi se glissent quelques fameux maltraitants, du genre à légitimer la violence aux urgences, par exemple, ou à nier aux soignants leur humanité.

 

A de nombreuses reprises, dans ton livre, tu fustiges la médiocrité de tes confrères. Et tu t’ériges en exemple. Avec des contresens fameux, comme ce passage sur la tension artérielle: 

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Laisse-moi t’expliquer un truc. "Les médecins" français connaissent l’effet blouse-blanche, depuis une quinzaine d’années au bas mot. S’enquérir des résultats de l’auto-mesure du patient à domicile est très utile, surtout pour les patients visiblement stressés en milieu médical, mais écrire que la VRAIE tension est la tension à la maison est un non-sens. Il n'y a pas de vraie tension. La tension artérielle varie tout le temps, et les études ( sur lesquelles on peut revenir et argumenter) ont dressé une corrélation entre la tension artérielle prise au cabinet dans des conditions standardisées et le risque de mortalité ou d’accident cardiovasculaire. Hormis les cas de patients stressés en milieu médical, c’est donc sur cette mesure que l’on se basera pour déterminer si un individu est considéré hypertendu ou normotendu. Ce n’est pas LA VRAIE TENSION, c’est le chiffre de tension au cabinet dans des conditions standard, corrélé à un risque de mortalité.

 

A de multiples reprises, tu expliques ce que tu sais toi, et que la majorité des autres ne savent pas…

 

Tu expliques que la France est affreusement en retard, et qu’aucune place n’est donnée aux patients dans l’enseignement… avant d’être contredit par les étudiants eux-mêmes

 

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Tu assènes que les médecins français interrompent leurs patients au bout de vingt-trois secondes. Les cons! Les cons paternalistes odieux!

 

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Pour ta gouverne, sache que les deux auteurs de ce livre, à ma connaissance, n’ont mené aucune recherche en France sur ce sujet mais se sont référées à une unique étude basée sur l'interrogatoire de généralistes... en milieu semi-rural aux Etats-Unis en... 1999  

D’où t’est venu ce mépris des confrères, des consoeurs? Où est passée ta responsabilité envers ceux qui n’ont pas accès aux média, ceux qui oeuvrent honnêtement et difficilement dans l’anonymat, loin des plateaux de télé?

Tu me répondras que ton code moral personnel fait de toi avant toute chose un avocat de la cause des patients, leur défenseur envers et contre tous. Tu l’affirmes d’ailleurs avec force au début de ton livre. Tu n’interviens pas en tant que médecin mais en tant que patient, fils de patient, père de patient, arrière-petit-neveu de patient…

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Mais à qui veux-tu faire croire ça, Martin, dans un livre où tu ne cesses de mettre en avant ton expérience personnelle de médecin, et souvent de pointer tes compétences personnelles???

 

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A ce stade, je vais avouer quelque chose. A quelques rares exceptions près, je n’ai pas eu à subir de maltraitance pendant ma formation. Sur dix ans, je compte sur les doigts d’une main les chefs de services, les assistants, qui se sont mal comportés avec moi ou avec mes collègues externes. Autant je suis d’accord avec toi que la formation à notre époque était surannée, apprenant le rabâchage et la répétition plutôt que la remise en question, autant je suis en désaccord avec ton présupposé que TOUS les médecins auraient subi la même formation maltraitante, qui aurait engendré une répétition de cette maltraitance. D’ailleurs, parlons-en, de la formation. J’ai coutume de dire que j’ai appris la médecine malgré mes études. J’ai appris la médecine auprès d’autres soignants, auprès des patients, à l’hôpital, en situation. Sur un sujet qui te touchera, celui des infections urinaires de la femme, « pain quotidien » de la médecine générale, je n’ai eu en tout et pour tout que sept minutes de cours, avec un vieux chef de service qui nous a expliqué, en gros, que l’appareil génital des femmes était assez mal foutu avec la poche à urine s’abouchant dans une cavité fermée, une sorte de cloaque ( alors que le robinet masculin pissait dru à l’air libre), et que donc les infections urinaires étaient une fatalité naturelle. J’ai fouiné, j’ai acheté un livre édité par une association américaine de patientes, « Understanding Cystitis », et j’ai appris comment les femmes pouvaient au mieux se protéger de ces récidives. Imaginer, postuler, qu’un médecin n’est que la résultante de sa formation forcément maltraitante est un non-sens. Tu n’es pas, Martin, je ne suis pas, le seul soignant doué de réflexion et de curiosité.

Nous avons tous les deux une culture anglo-saxonne. Tu expliques à quel point le schisme entre la royauté et l’église, la capacité anglo-saxonne à penser contre le dogme, contre les pouvoirs établis, a différencié le mode d’apprentissage, en France et ailleurs. C’est possible. Mais je vois plein de jeunes confrères ici, qui n’ont pas cette double culture, et qui fonctionnent cependant de manière empathique, ouverte, non normative vis-à-vis des patients. Imaginer que tous les jeunes médecins français terrorisent les patients avec leur taux de cholestérol, ou que nul médecin américain ne dépiste annuellement l’antigène spécifique de la prostate, est un non-sens.

 

Parfois un soignant trouve grâce à tes yeux. Ainsi dans cet extrait les jeunes soignants sont-ils gentils et humanistes… mais un peu cons quand même.

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Les gentils sont très crédules et influençables ( à part toi, bien sûr), mais la majorité est maltraitante par indifférence, sembles-tu dire. Ainsi dans ce passage sur le traitement de la douleur:

 

 

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La réalité est toute autre. L’hôpital a crée des consultations anti-douleur, a survendu ces consultations comme ZE PLACE TO BE pour traiter la douleur. Les files d’attente s’allongent pendant des mois, pour aboutir dans la plupart des cas à modifier à la marge les traitements instaurés en médecine de ville. Comment peux-tu asséner que pour la majorité de tes confrères, la douleur n’est qu’un symptôme utile au diagnostic, pas « une souffrance à soulager »?

 

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Où as tu fait tes études? A l’université Marcel Petiot?

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Je n’ai pas entendu parler de « beaux diagnostics » avec gourmandise et inhumanité depuis… 1979 ( et ça m'avait choqué, évidemment). Sur les réseaux sociaux, les médecins s'épaulent quotidiennement quand l'un ou l'autre, confronté à la dégradation ou à la mort d'un patient, partage sa souffrance.

 

A de nombreuses reprises, tu accables les soignants en général, tout en te ménageant, à toi, et à toi seul, une porte de sortie. Ainsi dans l'Humanité: tu assènes: "Les préjugés des médecins sont des préjugés de classe"

 

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En résumé:

Tous les médecins sont issus de la bourgeoisie ( faux)

D’où leur mépris de classe, assumé ou inconscient. ( Et s'ils le nient, c'est encore pire)

Moi-même Martin Winckler je suis issu de la bourgeoisie.

MAIS MOI, MA GRAND-MERE FAISAIT LE MENAGE

Donc je suis sauvé du lot.

Mais dis-moi, Moïse, crois-tu être le seul dont la grand-mère passait la serpillière, le seul dont le père ou la mère pointait à l’usine, le seul à avoir enquillé les gardes d’infirmier de nuit entre deux journées d’externe?

 

Ce qui me désole, c’est que sur de nombreux sujets, la surmédicalisation, la maltraitance institutionnalisée de certains diktats de prévention, nous sommes en accord, et de très nombreux confrères et consoeurs aussi. Mais en reniant leur humanité et leur compétence, en les livrant au soupçon généralisé, en les dénigrant, crois-tu servir la cause des patients?

 Le passage qui m'avait alerté lors d'un de tes premiers interviews, dans le Figaro, c'est celui-ci:

 

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Questionné à ce sujet, tu m’as fait l’habituelle réponse, qu’il fallait juger le livre. J’y retrouve peu ou prou les mêmes affirmations.

 

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Les mots ont un sens. Je ne peux pas imaginer une seconde que tu crois vraiment ce que tu écris là, Martin. Tu fais le buzz, tu provoques ( tu l’as admis sur Twitter), tu généralises en te disant qu’au final cela fera connaître et lire le livre. Et bien laisse-moi te dire que tous les moyens ne sont pas bons. Que tu insultes et maltraites des confrères et des consoeurs qui n’en ont pas besoin. La profession ( comme beaucoup d’autres) est en grande souffrance, sa mission de soins mise à mal par l’appétit des financeurs privés, des assureurs, et le désengagement sournois des politiques pour qui la prise en charge solidaire de la santé entame notre compétitivité à l’international. S’y rajoute une gouvernance bureaucratique qui ne cesse de dénoncer les travers supposés du corps médical pour asseoir, au nom de sa supposée supériorité morale ( ah les ronds-de-cuir de la bienveillance en guise de plan de carrière!), la maîtrise comptable, étouffer les soignants sous les protocoles les plus stupides et les plus retors, et créer une situation d’injonction paradoxale dont beaucoup ne s’échappent que par le burn-out ou le suicide.

Tu me répondras qu'à de multiples reprises, dans le livre, et dans les interviews au fur et à mesure que monte la colère, tu précises quand même que tu ne parles pas de tous les médecins. Mais c'est pourtant ce que tu as écrit, répété, insinué, maintes et maintes fois dans le même livre. Parce que généraliser sert le propos, amène des média à embrayer: "Les médecins sont-ils méchants?" "Faut-il avoir peur de nos médecins?" "Une réalité crue frappe pourtant de plus en plus de patients: la maltraitance médicale". Toujours cette confusion entretenue à dessein entre "LES" et "DES", afin de souligner l'ampleur du phénomène. Nous en avons parlé tant de fois, je n'imagine pas que tu ne connaisses pas le poids des mots. Alors, comme tu le dis très bien:

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Tu es agressé en retour, verbalement, par des confrères qui répondent à ta violence symbolique injustifiée par l’insulte. D’une certaine façon, cela a pour toi valeur d’exemplarité: cette profession dans son ensemble ne supporte pas d'être remise en question, CQFD. Tu es défendu par quelques médecins qui t’aiment, qui ont confiance en toi, et qui cherchent désespérément, du fait de ton aura, à être reconnus dignes, adoubés, sauvés du lot commun. Les « gentils » médecins non maltraitants qui protestent feraient preuve d’une susceptibilité inappropriée, probablement parce qu’ils rêvent de faire partie d’un mythique « corps médical ». Alors même que tu accuses l’ensemble des médecins en bloc, certains cherchent auprès de toi un signe de rédemption. Je n’en suis pas. Je refuse. Tu me cites dans ton livre, tu me remercies à la fin, mais je n’en suis pas. Comme il y a quinze ans dans les locaux de France-Culture, et bien que chaque patient ait toujours été pour moi un être unique et irremplaçable, je refuse de monter dans le wagon de tête. Je refuse de me singulariser de la plèbe des soignants anonymes, de ceux que tu maltraites pour faire avancer ta cause.

S’ils sont coupables parce qu’ils sont médecins, je suis médecin, donc je suis coupable.

 

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Christian Lehmann est médecin généraliste et écrivain

 

 

 

 

22/12/2014

Loi Santé, Grèves des médecins: de quoi Marisol Touraine est-elle le nom?

 

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"Etre de gauche, c'est concilier réforme économique et progrès social..."

 

Inlassablement, à chaque apparition dans les média, Marisol Touraine répète qu’elle est de gauche. C’est sa petite litanie à elle, version cheap de la fameuse anaphore de François Hollande : « Moi président ». « Etre de gauche », martèle Marisol Touraine, c’est offrir de nouveaux droits aux patients. « Etre de gauche », c’est mettre en place le tiers-payant généralisé, car trop de personnes renoncent encore aux soins en France. « Etre de gauche », c'est concilier réforme économique et progrès social...« Etre de gauche », etc etc etc…

 

Au-delà de cet affichage, de quoi Marisol Touraine est-elle le nom ?

 

En quoi cette grande bourgeoise membre du club d’élite autoproclamée qu’est le Siècle, en quoi cette strauss-kahnienne qui s’enorgueillit de ne jamais avoir milité–« Je n'ai jamais collé d'affiches, je suis ce qu'on appelle un expert, au PS»- est-elle de gauche, et quelle est sa place dans le gouvernement de l’homme qui affirmait être l’ennemi de la Finance et, jour après jour, nous prouve le contraire, rognant le droit du travail, les congés parentaux, les retraites, augmentant les impôts des ménages au bénéfice des actionnaires des grandes entreprises, plaçant à Bercy Emmanuel Macron, un ancien banquier daffaires richissime membre de la dream-team du parvenu Jacques Attali ?

 

La loi de Santé pondue par les énarques et portée aujourd’hui par Marisol Touraine a un double but : mettre les professionnels de santé, et particulièrement les médecins de ville, sous la coupe d’administratifs ne connaissant rien au soin, mais tout à la gestion des coûts, et, sous couvert de faciliter l’accès aux soins, poursuivre le désengagement de la Sécurité Sociale solidaire vers les complémentaires, assurances et mutuelles alléchées par ce gigantesque marché.

 

Marisol Touraine répète inlassablement que le tiers-payant facilitera l’accès aux soins des plus démunis, quand le tiers-payant est déjà largement utilisé pour les patients en affection longue durée, et pour les patients couverts par la CMU. Elle répète que les Français renoncent aux soins pour des raisons financières… alors que c’est dans le domaine de l’optique et dans le domaine des soins dentaires, dont la Sécurité Sociale s’est désengagée, que le renoncement est le plus flagrant. Le tiers-payant n’y changera rien, parce que la Sécurité Sociale ne prend pas, ou très peu en charge ces soins. Le but de Marisol Touraine est double : brandir une mesure à caractère apparemment social, pour promulguer une Loi de Santé fourre-tout comportant des mesures profondément attentatoires à la qualité des soins aux patients et à l’indépendance des médecins.

 

Les limites techniques du tiers-payant sont liées au désengagement de la Sécurité Sociale

Je ne suis pas opposé au tiers-payant, comme je l’ai déjà expliqué longuement.

Tiers-payant  généralisé: ce que cache l'efet d'annonce de Marisol Touraine ( Juin 2014)

Mais le pratiquant depuis des années, j’en connais les difficultés et les limitations techniques. Le tiers-payant a été complexifié depuis une dizaine d’années suite à la mort du système du médecin référent et à la mise en place du système du médecin traitant, avec un système de pénalités pour les patients considérés comme consultant « hors-parcours de soins », une usine à gaz tarifaire, auxquels se sont greffées les fameuses franchises sur les soins de Nicolas Sarkozy, minable tour de passe-passe consistant à piocher dans la poche des cancéreux et des diabétiques, des cardiaques et des Alzheimer, pour les res-pon-sa-bi-li-ser. Notons que Marisol Touraine, « épidermiquement de gauche »pour paraphraser Carla Bruni, n’avait pas de mots assez durs pour fustiger les franchises quand elle était dans l’opposition. Comme François Hollande, Jean-Marc Ayrault, et toute une cohorte de députés prétendument « socialistes »qui s’accommodent parfaitement du maintien de cette « inique mesure de droite »maintenant qu’ils sont aux affaires, et au service de la Finance.

 

Marisol Touraine, une fausse générosité payée par d'autres

Dans les centres de santé, la gestion du tiers-payant a un coût moyen de 4.38 euro par acte, du fait de la complexité du système et du grand nombre de situations administratives entraînant des refus de paiement aux professionnels de santé. Marisol Touraine s’assied sur ce coût, le nie. En dame patronnesse, elle n’a cure des difficultés que causerait aux médecins un tiers-payant obligatoire. ELLE a décidé une mesure « généreuse », qui ne lui coûtera rien, mais dont D’AUTRES feront les frais. Preuve, s’il en est, qu’elle a parfaitement sa place dans le gouvernement de François Hollande.

 

Marisol Touraine prise en flagrant délit de mensonge, une fois de plus...

Devant la fronde médicale, la ministre de la Santé est obligée de lâcher du lest. Elle promet de nouvelles discussions, quand les palabres de l’an passé ont consisté à inviter les représentants des médecins et à leur asséner les vérités révélées des administratifs des ARS, sans tenir aucun compte de leur retour de terrain. Elle promet un système simple et efficace où le paiement aux médecins serait garanti. Un peu comme, en Juillet 2014, aux côtés de Michel Sapin et de Benoît Hamon, elle se portait garante des remboursements des soins aux étudiants par la calamiteuse LMDE ( La Mutuelle Des Etudiants) , rejeton de la MNEF qui nourrit grassement pendant de nombreuses années bien des hiérarques solfériniens. A ce jour, la LMDE est en pleine déroute financière, les témoignages des étudiants floués s’accumulent sur les réseaux sociaux, et la ministre fait profil bas. Quelle crédibilité ont ses garanties réitérées, quand on voit à quel point ces réassurances de Juillet 2014 ont conduit des étudiants dans le mur ?

 

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( merci à Xavier Gouyou-Beauchamps, de l'UCDF)

 

Retour sur investissement

Marisol Touraine réussit avec sa Loi de Santé un exploit inédit : lever la quasi-totalité des médecins du pays contre elle. Paraît alors dans Libération le 8 décembre 2014 un article écrit par la Présidente du CISS, collectif d’associations de patients. Sous le titre : « Santé : des patients soutiennent la loi Touraine », Danièle Desclerc-Dulac, ancienne directrice-adjointe de la Caissse Primaire du Loiret, et présidente du CISS ( financéà 80% par la DGS et la CNAM),  affirme son soutien résolu et personnel à la Loi Touraine. Elle défend avec justesse le tiers-payant des accusations de « surconsommation des soins », mais sans répondre à la question majeure de la faisabilité technique du dispositif ni de son coût global. Elle moque la crainte de perte d’indépendance des médecins, rappelant que la précédente loi HPST de Roselyne Bachelot avait donné lieu aux mêmes griefs, et que « ni la médecine libérale ni les établissements de soins privés n’ont disparu ». Elle ne rappelle pas le soutien affirmé du président du CISS de l’époque, Christian Saout, à cette loi qui a fragilisé un peu plus les hôpitaux comme la situation des médecins de ville, et ne commente pas non plus l’aggravation constante de la désertification médicale liée entre autre à cette accumulation de lois kafkaïennes qui jamais ne posent la question de la viabilité économique des cabinets médicaux dans un système où le tarif de remboursement des consultations stagne à un des plus bas niveaux de l’Union Européenne tandis que les charges continuent leur augmentation. Elle pointe certains éléments positifs de la Loi, comme la mise en place d’un service public d’information en santé similaire à celui du National Health Service anglais. C’est d’ailleurs une des forces de l’entourage de Marisol Touraine d’avoir amalgamé tant de mesures différentes dans la Loi Santé qu’il est toujours possible d’y trouver une petite avancée que l’on peut utiliser pour masquer le caractère globalement délétère de l’ensemble. Ainsi à l’époque où nous luttions contre les franchises, le ministère Bachelot avait-il tenté de faire miroiter à mon camarade Bruno-Pascal Chevalier ( militant contre les franchises ayant pratiqué une grève des soins pour alerter l’opinion)  et aux autres associations de patients qui participaient au mouvement leur projet d « éducation thérapeutique »sensé libérer les patients du magistère médical. A l’époque, ni Bruno-Pascal ni ses amis n’étaient tombés dans le panneau, refusant en vrais militants de l’accès aux soins de jouer les idiots utiles pour la ministre.

 

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Décédé le 17 Décembre 2012, Bruno-Pascal Chevalier était un militant, pas un Playmobil

 

Deux jours après publication de l’article passé relativement inaperçu parmi le cortège de prises de position négatives contre sa Loi, Marisol Touraine se retrouve obligée de signaler elle-même sur Twitter l’existence de l’article, non sans commettre un très gros mensonge (de plus) :

 

« 40 associations de patients publient une tribune dans @libe pour soutenir le projet de loi santé: http://bit.ly/1wgW6m4 « 

 

Le rapport à la réalité de Marisol Touraine se révélant apparemment fluctuant, il n’est pas possible d’affirmer qu’elle ment comme elle respire. Mais elle fait passer la tribune d’un individu pour une prise de position collective. Comme si elle ne connaissait pas la différence entre une tribune et une pétition. Comme si elle avait oublié ce 4 Mars 2009 où Bruno-Pascal Chevalier, décédé aujourd’hui, était venu symboliquement déposer à l’Assemblée Nationale les centaines de milliers de signatures contre les franchises sur les soins qu’elle se faisait un devoir de supprimer dès l’arrivée de la gauche aux affaires…

 Dans cette vidéo, Marisol Touraine, à 15'40", ment effrontément à Bruno-Pascal Chevalier

 

Comment privatiser la Sécu en loucedé...

 

Ce qui se joue dans la Loi Santé, c’est un pan crucial de l’exercice médical, l’indépendance du médecin par rapport au financeur. En fragilisant l’Assurance-Maladie solidaire depuis des années, en la livrant à un assureur d’AXA qui a réussi à désorganiser profondément la médecine de ville et à instaurer au sein de la CNAM les pires méthodes de management du privé au nom du slogan orwellien : « C’est en changeant tous un peu qu’on peut tout changer », la droite chiraquienne puis sarkozyste, sous Douste-Blazy, Bertrand et Bachelot, puis la gauche hollandaise, sous Touraine, poursuivent le même but : démanteler la protection sociale de manière plus ou moins occulte pour « plaire aux marchés »et « améliorer la compétitivité de la France ».

 

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Quatre ministres et un enterrement: celui de la Sécurité Sociale...

 

Pour se faire, un seul moyen : par glissements successifs, substituer à la prise en charge Sécu la prise en charge par les complémentaires. Les Français paieront alors deux fois pour un seul service. D’où ce cortège de louanges dans sa majorité l’an dernier quand François Hollande mit en place avec l’accord National Interentreprises, une « mutuelle pour tous »obligatoire. Qui pointa alors que cette pseudo-avancée était en fait un recul ? Que dans un pays où l’Assurance-maladie prendrait correctement en charge les soins, il ne serait pas besoin de complémentaire ?

 

 

D’autant que non content de forcer les citoyens à souscrire à une assurance au travers de leur employeur, le gouvernement socialiste ouvrait dans le même temps la possibilité pour les assureurs de mettre en place des réseaux de soins, comme aux Etats-Unis. Sous couvert de maîtriser les coûts, il s’agissait en fait d’assujettir les professionnels de santé aux assurances, ceux là-même que Jacques Attali désignait lors d’un colloque comme « les futurs maîtres »de la santé, auxquels dans son fameux rapport il désirait confier les campagnes de prévention…ainsi qu’aux firmes pharmaceutiques !

 

François Hollande sacrifie la santé au fondamentalisme de marché

Incapables de gérer le pays, obnubilés par la nécessité d’obéir au « fondamentalisme de marché »de l’Union Européenne, François Hollande et ses ministres sont prêts à brader le système de santé aux assureurs pour diminuer fictivement le coût de la protection sociale en France en le transférant sur les complémentaires, et donc sur chaque citoyen. Le  dogme européen « d’un marché intérieur où la concurrence est libre et non faussée »amène à sacrifier les droits acquis en matière de santé, de travail, de protection sociale, en individualisant leur prise en charge par chaque citoyen. L’Etat n’est plus garant de rien, mais fait semblant de gérer en imposant une pléthore de règles administratives aux effecteurs de terrain.

 

Obéir aux ordres plutôt que soigner des individus: le nouveau paradigme est en marche

Nulle part dans la Loi de Santé n’est abordée la question de la viabilité des tarifs actuels de remboursement de l’Assurance-Maladie, ce qu’on appelle le « tarif opposable ». Marisol Touraine ne cesse de répéter que les médecins sont correctement rémunérés, accumulant les mensonges sur les nouveaux modes de rémunération forfaitaire, le « paiement à la performance » instauré par l’ancien assureur qui a dirigé la Sécurité Sociale pendant dix ans. Outre que ce forfait ne couvre pas l’érosion monétaire de la valeur de la consultation, certains des items qui le composent sont scientifiquement très discutables. Mais peu importe à la ministre de la Santé : le dogme prime sur la science. Le dépistage systématique du cancer du sein par mammographie est remis en cause dans de nombreuses études à cause du risque de surdiagnostic pouvant conduire à la mutilation inutile de femmes dépistées par excès. La prescription systématique de statines chez le diabétique est remise en cause par des études pointant l’effet diabétogène de ces statines. Qu’importe ! Ce qui compte, pour les évaluateurs, pour les ARS, pour les énarques, et demain pour les assureurs, c’est que les médecins cochent les bonnes cases, qu’ils obéissent, qu’ils courbent l’échine. A l’autre bout de l’échiquier politique, Jean-Luc Mélenchon ne disait pas autrement, lorsqu’en plein fiasco vaccinal H1N1, il volait au secours de l’incompétente Roselyne Bachelot en fustigeant les médecins qui refusaient de vacciner sous contrainte en vaccinodrome : « Devant les campagnes de santé publique, on fait d’abord la campagne on discute après, pas l’inverse… »La haine et le mépris qu’éprouve le personnel politique pour le médecin, petit artisan de la santé, est liée àla confiance que lui accordent ses patients, citoyens-électeurs écoeurés et désabusés, et à son indépendance, qui peut encore, pour l’instant s’opposer aux mots d’ordre incohérents des ARS et des assureurs. Mais pour combien de temps ?

 

De Sarkozy à Hollande, la même vision purement comptable de la santé publique

Asphyxiés par les charges, assommés de contraintes administratives, les médecins de ville croulent sous le joug. Beaucoup de jeunes diplômés ne s’installent pas, préférant des postes administratifs moins exposés, et les médecins plus âgés ( la moyenne d’âge des médecins de ville est de 55 ans!!!) dévissent leur plaque ou burn-outent en silence. Le désert avance, et la marquise Touraine explique que « Tout va bien ». Alors que tous les audits des centres de santé pointent l’impossibilité de faire fonctionner sans subventions une structure au tarif actuel de la consultation, sans elle continue à claironner que la revalorisation des consultations des médecins n’est pas à l’ordre du jour. Demain, elle rasera gratis. Les consultations seront en tiers payant obligatoire…dans la limite des stocks de médecins disponibles. Sauvegarder l’accès aux soins des Français, ce n’est pas imposer un tiers-payant obligatoire techniquement impossible actuellement. C’est permettre aux médecins, de ville comme à l’hôpital, de travailler correctement. La Loi de Santé de Marisol Touraine prend un tout autre chemin : faire basculer la protection sociale de l’Assurance maladie solidaire vers les assurances privées, de manière occulte, pour obéir aux diktats de la finance. Gérer la santé publique « à la grecque »pour une population délibérément précarisée, mais, ministre « de gauche »oblige, sans que cela se voie. L’une des preuves les plus éclatantes du total mépris que portent Marisol Touraine et François Hollande aux questions de santé publique est leur refus de réintégrer l’hypertension artérielle sévère dans le cadre des affections de longue durée prises en charge à 100%. Sous Nicolas Sarkozy, l’assureur dirigeant la Sécu avait rayé l’HTA des affections de longue durée, dans le seul but de faire des économies. Les parlementaires de gauche, et François Hollande lui-même, avaient fustigé ce recul. Les patients « vasculaires »n’étaient dorénavant pris en charge à 100% qu’une fois atteint le seuil des complications quasiment inéluctables d’une hypertension négligée: accident vasculaire cérébral, infarctus, amputation…Dans un pays où l’espérance de vie d’un ouvrier est de sept ans inférieure àcelle d’un cadre, et où les maladies vasculaires sont la première cause de mortalité, leur renoncement aujourd’hui a valeur d’exemple. Derrière les déclarations de principe, l’économie prime sur la santé.

 

Ce qui se joue ici, c’est une certaine façon d’exercer la médecine. C’est la destruction d’une médecine de l’individu, au profit d’une industrie de santé adossée aux appétits des assureurs et des actionnaires. Il y a deux ans, l’énoncer clairement aurait soulevé l’incompréhension. Mais après deux ans de règne de François Hollande, de reniement en reniement, il n’est pas difficile de constater que l’ennemi de la finance est en fait son meilleur ami, et que pour passer sous les fourches caudines de la Commission Européenne, il est prêt à brader la santé et le système de protection sociale français en les livrant aux assureurs et aux financiers pour bien montrer sa capacité de « réformes »antisociales. Financiarisation du secteur santé, perte d’indépendance des professionnels…Si la finance n’a pas de visage, elle a un gouvernement.

 

Christian Lehmann

médecin généraliste, écrivain, initiateur de la pétition contre les franchises sur les soins

 

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PS: Je suis médecin généraliste depuis plus de trente ans. Trente années pendant lesquelles j’ai vu naître, grandir, vieillir, mourir, un grand nombre de patients. J’ai été le médecin généraliste de chacun d’entre eux, considéré comme un individu, et non pas une ligne de bilan comptable. Comme j’ai refusé hier d’être le larbin de l’industrie pharmaceutique, je refuserai demain d’être le larbin d’un assureur, fût-il caché sous le mot-valise « mutualiste ».

 

 

28/11/2012

Si vous avez moins de trente ans, vous connaissez probablement "No Pasaràn"...

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Si vous avez moins de trente ans, vous connaissez probablement No Pasaràn pour l’avoir lu, et peut-être même étudié, au cours de votre scolarité. Ce que vous ne savez probablement pas, c’est que ce livre a connu une suite en 2005, intitulée Andreas, le retour. La trilogie se conclut cette année avec la parution de No Pasaràn, Endgame. L’occasion de (re)découvrir une œuvre qui mérite qu’on s’y attarde.

Lorsque Thierry, Eric et Andreas s’échappent lors d’une sortie scolaire à Londres, ils sont loin de se douter des conséquences de leur geste. A la vue d’un insigne présent sur le blouson d’Andreas, le propriétaire d’une mystérieuse boutique de jeux vidéo leur remet une étrange disquette : L’Expérience Ultime. Mais il ne s’agit pas d’un simple jeu…

De ce point de départ somme toute assez classique, l’auteur déploie une trame narrative très cohérente qui s’appuie sur des personnages forts. Impossible de ne pas retrouver notre moi adolescent dans les trois personnages principaux, dont les préoccupations sont très terre-à-terre : entre les jeux vidéos, les filles et le prochain contrôle de maths, on se croirait de retour au collège.
Mais ces enfants (à 15 ans, le sont-ils encore vraiment ?) vont être brusquement confrontés au monde des adultes à travers sa plus terrible incarnation : la guerre.

De la Première Guerre Mondiale à l’Irak en passant par la Guerre Civile Espagnole (dont provient le titre du livre), l’Expérience Ultime transportera Thierry, Eric et Andreas au cœur des pires horreurs, leur révélant ce qu’ils sont au fond d’eux-mêmes. Forcés de devenir des hommes pour affronter le monstre qui se cache parmi eux, les trois amis n’en sortiront pas indemnes.

Le jeu vidéo constitue la porte d’entrée de l’univers de No Pasaràn, et on sent que l’auteur est aussi un joueur : entre les passages à la première personne de Doom et les caractéristiques techniques des ordinateurs des collégiens, on est véritablement plongé tête la première dans le jeu.
Si le livre nous passionne autant, c’est parce qu’il nous montre un univers que nous connaissons bien de manière crédible, ce que les autres livres exploitant le jeu vidéo n’ont jamais réussi à faire. Bien sûr, on ne peut réprimer un sourire quand Andreas se demande ce que donnera le jeu sur « son écran géant de 17 pouces », la technologie ayant évolué depuis 1996, mais on réalise également que les problématiques liées au média n’ont pas changées.

Il aura fallu seize ans pour que la trilogie No pasaràn s’achève. Seize ans qu’il est impossible de sentir passer au fil de la lecture tant l’écriture de l’auteur est constante, mesurée, précise tout au long des pages qui défilent sans qu’on s’en rende compte.
Les jeux vidéos, la peur de l’autre, le rejet de la différence, la famille… autant de thème abordés avec justesse par l’auteur, qui agrandit sa galerie de personnages au fur et à mesure de l’histoire sans jamais perdre en cohérence. Les diverses pistes scénaristiques finissent par converger dans un final qui sublime l’ensemble de la trilogie en ne laissant rien au hasard.

No Pasaràn est un livre essentiel. Non seulement parce qu’il se montre intransigeant avec son lecteur, mais surtout parce que son message est aussi simple que trop vite oublié : l’Histoire n’est que le reflet de l’humanité, et il ne tient qu’à nous d’apprendre de nos erreurs. Christian Lehmann désirait « viser haut et frapper fort ». Pari réussi.

Par Cyril Martin

 

photographie originale de Maria Ginesta sur le toit de l’Hôtel Colon à Barcelone en 1936, par Juan Guzman. Maria Ginesta est toujours vivante, à Paris, en 2012.

No Pasaràn, Maria!

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06/11/2012

« Il est passé minuit, docteur Hollande » : Lettre Ouverte d'un médecin généraliste à un Président que j’appelais de mes vœux

 

« Il est passé minuit, docteur Hollande » : Lettre Ouverte d'un médecin généraliste à un Président que j’appelais de mes vœux

 

Monsieur le Président,

Je te fais une lettre que tu liras peut-être si tu en trouves le temps.

Apparemment, tu étais occupé courant Avril dernier ( je sais ce que c’est, j’ai moi aussi un boulot très prenant), et la missive que je t’avais adressée dans LIBERATION (1) n’a pas dû te parvenir.

Pour mémoire, je me permets de t’en citer la conclusion :

« Le président qui vient aura le choix : accompagner le mouvement largement entamé par les fossoyeurs, instrumentaliser les dépassements pour pénaliser l’ensemble des professionnels en invoquant les «défaillances» d’une médecine de proximité exsangue, saupoudrer quelques maisons médicales pour faire branché, ou tendre la main aux médecins et infirmiers de terrain pour reconstruire avec eux une politique de santé solidaire. Il est minuit, docteur Hollande. »

Si je me permets de te tutoyer, c’est en souvenir de cette heure passée à discuter du système de santé en France, il y a sept ans, rue de Solferino. Tu avais plein de soucis à l’époque, il te fallait gérer le parti, les courants, les ambitions démesurées des unes et des autres ( je sais ce que c’est, j’ai moi aussi un boulot très prenant). Pourtant, de tous les politiques qu’il m’avait été donné d’alerter sur la situation préoccupante du système de santé, tu m’avais semblé l’un des plus curieux, l’un des plus attentifs.

 

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Ensuite on ne s’est pas beaucoup vus, pendant des années. Pourtant ça m’aurait fait rudement plaisir d’avoir ta visite, quand avec Bruno-Pascal Chevalier, qui à l’époque avait arrêté ses traitements pour dénoncer les franchises sur les soins de ton prédécesseur, on enchaînait manifestation sur manifestation devant le Ministère de la Santé pour dénoncer le recul de l’accès aux soins (2). Nous étions là, mois après mois, avec les mêmes patients courageux, les mêmes médecins engagés, les mêmes militants d’Act-Up qui se faisaient embarquer.

 

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Enfin tu as été en position d’accéder aux responsabilités suprêmes, et j’ai voté pour toi. J’ai voté aux primaires, j’ai voté à la présidentielle, j’ai même accepté une procuration, un copain étant en vacances ( moi je ne pouvais pas, j’ai un boulot très prenant).

 

Un peu avant l’élection, un hebdomadaire médical m’avait appelé pour poser une question aux deux candidats en lice. J’étais un peu le gaucho de service, le trublion, il en faut dans toute bonne émission. « Le Dr Christian Lehmann est installé à Poissy (Yvelines) avec une associée. Fer de lance de l’opposition aux franchises médicales, il est aussi écrivain. » annonçait  Le Généraliste. J’ai posé ma question :

« Ces dernières années, des franchises sur les soins, qui n’ont rien de médicales, ont été inventées dans le but de « responsabiliser » le patient avec, pour conséquence, le recul de l’accès aux soins. Dans le même temps, on a décrété que certaines maladies ne l’étaient plus, comme l’HTA, HyperTension Artérielle sévère, sortie des Affections de Longue Durée… Le président qui viendra continuera t-il dans cette direction ? »

 Sarkozy a récité, comme d’habitude, des éléments de langage à tonalité comptable : « Les dépenses de santé augmentent, mais il ne faut jamais oublier que la santé est financée par la solidarité nationale. Cela justifie une nécessaire responsabilité de chaque acteur, patients, professionnels de santé et responsables politiques. Depuis 2007, le taux de prise en charge par l’Assurance-maladie n’a pas varié, se maintenant à 75%. Notre système demeure l’un des plus généreux du monde. Sur les deux dernières années, nous avons respecté l’objectif national des dépenses de santé. Ce n’était jamais arrivé. Sous le gouvernement socialiste, on votait des ONDAM(3) à 3,5% et on faisait 7-8% de dépenses en creusant les déficits. J’assume notre politique. Si nous voulons conserver un système solidaire et continuer à financer notre système de santé, il faut faire des choix. Le nôtre repose sur l’efficience, chaque euro doit être bien utilisé. »

 

Toi, mon futur Président que j’appelais de mes vœux, tu m’as répondu : « J’ai toujours exprimé ma ferme opposition à cette idée de soi-disant responsabilisation, qui est en réalité une sanction et une culpabilisation du malade. Ce concept a par ailleurs démontré sa totale inefficacité pour rétablir les comptes de l’assurance-maladie. Ainsi, la suppression de l’HTA de la liste des ALD me semble aussi choquante socialement que dangereuse pour la santé publique. Si les Français me font confiance, je prends l’engagement de réexaminer cette décision. Par ailleurs, il faudra revoir l’ensemble de la question du reste à charge : ma première mesure concernera le plafonnement des dépassements d’honoraires. Je veux par ailleurs revoir la définition des contrats des complémentaires, et supprimer la taxe sur les contrats solidaires des mutuelles. Tout cela aura un impact direct pour les Français. »

 

Le Généraliste, c’est assez rare dans la presse pour le signaler, nous a donné un droit de suite, permettant aux six médecins qui avaient posé des questions de conclure, ce que j’ai fait : « Nicolas Sarkozy n’a pas du tout répondu à ma question sur la sortie de l’HTA des Affections de Longue Durée. Nous sommes toujours dans un pseudo-discours sur la responsabilisation et la crise de la dette qu’apprécierait fortement l’agence de notation Standard and Poors. Bravo à François Hollande pour la réponse sur l’HTA sur laquelle il a dit qu’il allait revenir, mais sur les franchises, on ne sait toujours pas ce qu’il va faire ».

 

Sur les franchises, j’ai vite été renseigné, remarque. Tu n’as touché à rien.

Pas de marge de manœuvre financière, ai-je cru comprendre. Dommage. Philippe Seguin, en son temps, avait fait le calcul : les franchises sur les soins piquaient 850 millions d’euros par an dans la poche des malades, une taxation des stock-options à hauteur de la taxation des salaires rapporterait 3.5 millards par an. Sarkozy avait fait un choix, tu ne le remettais pas en cause, soit…

 

Sur l’hypertension artérielle sévère, j’ai attendu six mois.

J’avais confiance. Revenir sur l’absurde décision sarkozyste était simple, cohérent, et enverrait aux patients et aux médecins un signal fort : finies les manipulations purement comptables, place à une vraie politique de santé, respectueuse de l’humain.

Au bout de six mois, le verdict du Conseil d’Etat est tombé, confirmant l’exclusion de l’HTA sévère du champ des affections prises en charge à 100%. En pratique, cela signifiait que dans un pays où l’espérance de vie d’un ouvrier est inférieure de sept ans à celle d’un cadre, l’Assurance-Maladie attendrait le stade des graves complications de l’hypertension ( infarctus, accident vasculaire cérébral, etc…) pour prendre en charge cette pathologie. Tant pis pour les populations fragilisées, pour les démunis, pour les personnes âgées avec des petites retraites, dont la cotisation pour une complémentaire peut atteindre 10% de leur pension mensuelle(4). La requête des associations de patients était rejetée, l’Etat ( c’est-à-dire toi, François, personne d’autre) ayant maintenu son opposition. La mesure que, candidat, tu avais trouvé « aussi choquante socialement que dangereuse pour la santé publique », ne te gênait apparemment plus, une fois aux affaires. Elle ne gênait pas non plus ta ministre.

Parlons-en, de ta ministre…

Depuis son arrivée aux affaires, Marisol Touraine martelait qu’elle entrait en croisade contre les dépassements d’honoraires. Soit. C’était un angle comme un autre pour réformer le système de santé, exsangue, à condition de tirer les constats de la situation actuelle et de ne pas se cantonner à l’affichage politique.

 

Je ne pratique pas de dépassement, ce qui signifie que ma rémunération est tributaire du tarif fixé par l’Assurance-Maladie, un tarif en gros de 50% inférieur au tarif moyen de la consultation médicale d’un généraliste européen. Freiner les dépassements d’honoraires, c’était aussi, me semblait-il, poser la question des tarifs opposables, de leur grandissante inadéquation avec la réalité économique d’une petite entreprise comme peut l’être un cabinet médical. Que nenni ! Ayant monté en épingle les dépassements de quelques pontes hospitaliers, Marisol Touraine réalisa, un peu tard, que se posait soudain la question cruciale : « Mais que rembourse l’Assurance-Maladie ? Quelle valeur accorde t’elle à la consultation d’un médecin ? »

 

Pour éviter de voir la réalité en face, d’admettre que certains « petits dépasseurs » utilisaient ce complément d’honoraires pour maintenir la viabilité de leur cabinet et payer leurs charges, il fallut alors à Marisol Touraine forcer le trait, asséner sur tous les plateaux que contrairement à la réalité qui affleurait jusque dans les colonnes de journaux guère tendres habituellement avec la gent médicale, les médecins en secteur 1, à tarif opposable, n’étaient guère à plaindre. « Pour arriver à une rémunération correcte, les généralistes travaillent beaucoup, près de soixante heures par semaine », lui signalait une journaliste à la télévision. « Certains d’entre eux travaillent beaucoup… pas tous ! Pas tous ! », ironisait la Ministre, qu’on soupçonnait alors de tenir prête dans sa poche une liste de branleurs généralistes habitués des terrains de golf. Un autre intervenant, dans une autre émission, lui signalait que le généraliste français se situait dans la moyenne basse européenne. « Ils sont dans la moyenne, ils sont dans la moyenne ! » scandait-elle alors, hautaine. Comment dire sans trop vexer la mal-calculante, François ?Par rapport à ses confrères allemands ou anglais, les moyens dont dispose le généraliste français sont deux à trois fois moindres…Et au tarif du secteur 1, mêmes les centres de santé mutualistes menacent de mettre la clé sous la porte, malgré les subventions qui leur sont allouées, et auxquelles bien entendu le médecin libéral en ville ne saurait prétendre…

 

Je mets en parallèle ces deux observations, ta non-intervention sur la remise en cause de la prise en charge de l’hypertension artérielle sévère, et ton soutien à la politique d’une ministre qui refuse systématiquement de comprendre que la désertification médicale et la grève d’installation des jeunes diplômés ( seuls 8% des arrivants s’installent en médecine de ville ) sont essentiellement liées à la déconnexion des tarifs opposables de toute réalité économique. Je mets ces deux observations en parallèle parce qu’elles pointent vers une unique, et terrible, conclusion : Le changement, c’est pas demain la veille.

 

Tu as décidé, ton gouvernement a décidé, ta ministre a décidé, de poursuivre l’entreprise de démolition du système de santé français largement entamée par tes prédécesseurs.

 

J’en veux pour preuve que Frederic Van Roekeghem, le très libéral directeur de l’Assurance-maladie , l’homme qui en 2004 a détruit l’option médecin-référent avec l’aide des syndicalistes les plus réactionnaires de la profession ( que le pouvoir UMP a ensuite médaillé pour services rendus), l’homme qui a mis en place sans sourciller les franchises sur les soins ( contre lesquelles s’élevaient avec vigueur les parlementaires socialistes… avant d’arriver aux affaires), l’homme qui en 2008 proposait de ne plus rembourser les médicaments dits « de confort » aux cancéreux, l’homme qui organise la chasse aux arrêts de travail prétendument injustifiés en harcelant les médecins généralistes et en falsifiant les chiffres, l’homme venu du directoire d’AXA qui utilise les techniques de management du privé au sein même de ce qui fut la « Sécurité Sociale »… cet homme, ancien directeur de cabinet de Philippe Douste-Blazy, est aujourd’hui considéré par une députée socialiste ( et pas la plus bête) comme » un grand serviteur de l'Etat, avec qui il est très agréable de travailler », et par les journalistes du sérail,  très clairement, comme « le véritable ministre délégué à la Santé »…(5)

 

 

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 Quand deux assureurs se rencontrent, de quoi discutent-ils? D'histoires d'assureurs.

( merci à l'UCDF)

 

Cela ne choque pas Marisol Touraine, et cela ne te choque pas, toi qui nous as fait le coup de Jaurès s’opposant au monde de la finance. J’imagine que ça ne choque guère non plus ton ami de toujours, Henri de Castries, président d’AXA et accessoirement du Bilderberg Group. Mais moi cela m’embête un peu. Parce qu’à chaque fois que Marisol Touraine entame son refrain sur les médecins qui, même en secteur 1, n’ont vraiment pas à se plaindre, je me demande si vous ne vous moquez pas un peu de moi, en fait (6). Je me demande si je ne suis pas voué, pendant encore des années, à tenir le fort en entendant de belles paroles sur « le généraliste, pivot du système de santé », pendant que la ministre se rend aux dîners du Siècle avec vos amis assureurs.

 

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Car, j’oubliais de le dire, s’il y a un changement dans la politique menée, c’est une accélération, une accélération de l’entrée des complémentaires dans le système de santé français. Je dis « complémentaires » pour que les Français comprennent bien, parce qu’en général, Marisol Touraine et toi, comme Sarkozy avant vous, vous parlez de « mutuelles ». C’est au congrès de la Mutualité Française que vous vous rendez pour annoncer fièrement que vous allez donner plus de poids aux complémentaires dans le management du système. C’est sûr, faire ce genre d’annonce au congrès d’AXA, de Groupama ou de Mederic aurait peut-être fait jaser. Déjà, j’avais tiqué comme beaucoup de confrères sur l’annonce proprement hallucinante faite par Marisol Touraine à ce même congrès, du report d’un an de l’obligation de publication des frais de gestion pour les complémentaires. Une obligation de publication des comptes « dont nous connaissons les difficultés qu’elle créait pour vous », dit-elle avec dans sa voix une compassion larmoyante que je ne lui avais jamais entendue auparavant quand elle s’adressait aux médecins…

 

Alors si le changement, maintenant, François, c’est d’enterrer le système de sécurité sociale né de 1945 en intégrant clairement les complémentaires dans la gestion du système, comme cela s’est longtemps fait aux USA du fait de l’absence d’une assurance maladie solidaire, pourquoi pas ? Si les caisses sont à sec, si l’Assurance-Maladie sous gouvernance est incapable de financer correctement le système, pourquoi pas ? Mais dans ce cas, pour un Président de gauche, le courage serait de le dire franchement aux citoyens, ceux qui t’ont élu, et les autres. Que les premiers sachent qu’ils se sont fait berner, et que certains des autres puissent poser leur réservation au Fouquet’s.

 

Christian Lehmann est médecin généraliste et écrivain

 

(1) http://www.liberation.fr/societe/2012/04/19/cinq-ans-de-sarkozysme-et-un-systeme-de-sante-a-terre_812941

 

(2) http://www.dailymotion.com/video/x43jng_franchises-sur-les-soins-interview_news?search_algo=2

 

(3) Objectif National de Dépenses d’Assurance-Maladie

 

(4) Notons que ton prédécesseur, ne souhaitant pas gêner un électorat globalement âgé qu’il estimait lui être favorable, a réussi ce tour de force de décréter que les renouvellements d’affection longue durée échapperaient à ce couperet, créant ainsi une discrimination entre français : ceux dont l’HTA sévère a été constatée et reconnue avant juin 2011 sont pris en charge, ceux qui présentent les mêmes symptômes et les mêmes risques après juin 2011 ne sont pas exonérés. Ca s’appelle comment, en droit, ce différentiel entre citoyens français ? La discrimination rétroactive ?

 

 

(5) http://www.lemonde.fr/sante/article/2012/10/08/rocky-le-ministre-bis-de-la-sante_1771640_1651302.html

 

(6) Dans l’avenant à la convention médicale que Marisol Touraine qualifie d’historique, ( alors qu’il entérine les dépassements d’honoraires jusqu’à 250% du tarif opposable, révélant bien qu’Assurance-Maladie et gouvernement considèrent que celui-ci n’est plus tenable), une obole de cinq euros par an et par patient est accordée sous condition au généraliste secteur 1 pour une partie de sa patientèle. Avec ces cinq euros, le généraliste est sensé coordonner un système qui dépense 3600 euros par an et par patient. Rien que ça. Touchez ma bosse, Monseigneur…

31/01/2008

Les franchises sur les soins ne sont pas une fatalité


 

 

Les franchises sur les soins ne sont pas une fatalité.

 

Les franchises sur les soins sont entrées en application le 1er janvier 2008.

 

Malgré l’appel lancé sur Internet dès le mois de Mars 2007, malgré le relai pris par un collectif d’organisations contre les franchises*, malgré le travail militant pour expliquer et dénoncer cette mesure, les franchises sur les soins que Nicolas Sarkozy appelait de ses vœux depuis de nombreuses années sont entrées en vigueur après que le principe en ait été voté le 26 octobre à l’Assemblée par les députés UMP, qui choisirent ainsi de « responsabiliser » les cancéreux, les dialysés, les diabétiques et les accidentés du travail.

 

Tout juste notera t’on que le projet initial de franchise sèche sur les 50 ou 100 premiers euros de dépenses annuelles, qui aurait exclu de tout remboursement 27% des assurés sociaux ( les plus jeunes, les moins malades ) avait été finalement abandonné par Nicolas Sarkozy, au grand dam des assureurs privés** qui attendaient ce signal pour fragiliser encore vis-à-vis de ce public le système solidaire.

Le principe des franchises : une retenue de 50 centimes d’euros sur chaque boîte de médicaments, sur chaque acte infirmier ou de kinésithérapie, sur chaque prise de sang, et une retenue de 2 euros sur chaque transport sanitaire, à concurrence de 50 euros par an, pour l’instant***. ( en supplément des forfaits de 50 euros par an sur les consultations médicales,  déjà en vigueur depuis la réforme Douste-Blazy de 2005)

Au prétexte de « responsabiliser » les malades, puis de financer l’Alzheimer ( en taxant en priorité les patients les plus fragiles et dépendants), le gouvernement a choisi de mettre à mal encore une fois le principe d’assurance-maladie solidaire hérité du pacte de 1945.

Pourtant, au moment où cette mesure entre en application, le réel se rappelle au bon souvenir du Président. Des patients fragilisés découvrent au jour le jour la réalité des franchises. Contrairement à ce qui a longtemps été claironné par le Ministère de la Santé, les pauvres paient les franchises sur les soins. Le seuil de pauvreté en France est de 817 euros, et seuls sont exemptés ( hormis les femmes enceintes et les enfants), les personnes subsistant avec moins de 610 euros par mois.

Dans ce contexte de détresse et de colère, la grève de soins de Bruno-Pascal Chevalier****, travailleur social de 45 ans, atteint du SIDA, représente hélas l’aboutissement inéluctable d’une logique purement financière, d’une lubie présidentielle. Les médias se tournent alors vers lui en masse, s’intéressent à la question des franchises, certains pour la première fois. Et de nombreux Français découvrent aujourd’hui, bien tardivement, la question des franchises sur les soins, qui met en difficulté de nombreuses personnes âgées, invalides, atteintes d'affections de longue durée, mais aussi de plus en plus de personnes et de familles à faibles revenus qui ne peuvent déjà plus faire face aux dépenses de santé et ne se soignent plus qu'en repoussant à plus tard leurs démarches de soins.



L’appel contre la franchise a ainsi engrangé au courant du mois de Janvier plus de 5000 signatures en une après-midi après un sujet au Journal télévisé de France 2, et près de 30.000 signatures supplémentaires en quinze jours.

L’appel contre la franchise, ainsi que les initiatives locales et nationales, restent d’actualité. Signez la pétition, faites la signer.

Les franchises sur les soins ne sont pas une fatalité.

Inutiles économiquement, dangereuses médicalement, injustes moralement, elles témoignent d’une étrange politique de civilisation, qu’il nous revient de combattre, et de sanctionner.

Christian Lehmann

www.appelcontrelafranchise.org

* Un collectif national regroupant partis politiques, associations, syndicats, s’est créé pour amplifier le mouvement initié par la pétition, à l’adresse : www.contre-les-franchises.org

** « Sarkozy a tué l’idée de mettre en place une vraie franchise, qui aurait consisté à ne pas prendre en charge du tout les 50 ou 100 premiers euros de dépense, puis à faire varier ce seuil en fonction des besoins de financement de la Sécu. A présent, la grogne est telle que cette mesure ne verra jamais le jour» soupire un courageux expert  anonyme, artisan de ces réformes. L’Expansion, Novembre 2007, Stéphanie Benz.

 

*** Seul le principe des franchises a été voté par les parlementaires. Le montant en a été fixé par décret, et peut être révisé à tout moment par le fait du Prince. Comme le disait Nicolas Sarkozy en Juin 2006 : « Si les dépenses augmentent, et donc le déficit augmente, on pourrait alors augmenter le montant de la franchise. »

 

**** www.grevedesoins.fr

 

NOTE IMPORTANTE AU NIVEAU DES LISTES DE SIGNATAIRES ET DES PETITIONS PAPIER :

 

1-Toutes les signatures sont comptabilisées. Beaucoup aimeraient pouvoir retrouver facilement leur nom sur la liste mais le nombre de signataires rend ceci très difficile.

2-Sur le site, vous trouverez un modèle de pétition papier à signer. Il n’existe pas d’adresse postale où envoyer cette liste… pour une bonne raison. Nous n’avons pas les moyens matériels d’entrer à la main des milliers de signatures. Nous vous demandons donc d’aller au bout de votre geste militant et d’intégrer ces signatures à la liste, en notant éventuellement *.* si vous n’avez pas l’adresse mail du signataire.

 

Pour les initiateurs de l’Appel contre la Franchise
Christian Lehmann et Martin Winckler

 
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