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22/01/2013

Media et scandales du médicament: "Une plainte sinon rien!!!"

La plainte déposée par une jeune femme, Marion Larat, victime d’un accident vasculaire cérébral, a été l’occasion de la prise de conscience du risque modéré mais réel des contraceptifs oraux. Elle a été aussi l’occasion de révéler le scandale des pilules de 3ème et 4èmegénération qui majorent le risque d’embolie pulmonaire sans bénéfice par ailleurs.

Les média s'emparent alors du "bon sujet" et les révélations pleuvent: techniques marketing des firmes, experts aux liens d'intérêt longs comme le bras, infantilisation des patientes, paresse et aveuglement coupable des agences sanitaires elles-mêmes engluées dans leurs conflits d'intérêt...

abraham simpson.jpg


Il y a deux ans déjà, le 4 Janvier 2011, dans MEDIAPART, j'alertais sur le prochain scandale sanitaire à venir, celui des Anti-Alzheimer. 

http://enattendanth5n1.20minutes-blogs.fr/archive/2011/01...

Le schema est similaire: médicaments inutiles, inefficaces, faisant vivre un secteur entier de la médecine dans lequel trop peu de soignants imaginent se passer de prescription médicamenteuse, quand bien même depuis des années il est avéré que ces médicaments, qui ne ralentissent pas la progression de la maladie, qui ne retardent pas l'entrée en établissement, dont les effets positifs, s'ils existent, sont modestes et transitoires, exposent les patients à de graves troubles du rythme cardiaque.

Les preuves sont là. Il suffit de se baisser, de lire la revue Prescrire, les revues internationales, de questionner les médecins indépendants, les lanceurs d'alerte, de colliger les informations et de les mettre en perspective, d'interviewer Philippe Nicot, le généraliste dont le remarquable travail à la HAS a permis (enfin!!!) de diminuer le niveau de Service Médical rendu de ces médicaments qui devraient être retirés du commerce si les habituelles voies de l'omerta médicale, les liens d'intérêts d'experts refusant de se déjuger, la tendance habituelle à préférer la lente diminution de prescription sans faire de vague au retrait pur et simple, décision politique courageuse de santé publique, ne contribuaient à leur survie.

Il n'y aura pas de Marion Larat de 84 ans pour porter plainte, parce qu' à cet âge là, monsieur, on ne porte pas plainte. Qu'à cet âge-là, les familles, déboussolées, épuisées, se rangeront aux explications qu'on leur donnera: "Elle avait bien vécu. A cet âge-là, ce sont des choses qui arrivent. " Etc... etc... Mais moi je sais. Mes collègues, à la Revue Prescrire, au Formindep, savent.

Que vous-faut il, messieurs et mesdames les journalistes, pour faire votre boulot, simplement? Plutôt que de reproduire les dépêches AFP sur le dernier discours du Directeur de l'ANSM, ou de la Ministre de la Santé, que vous faut-il pour agir?


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PS: Comme pour mieux illustrer mon propos, cet article de Damien Mascret publié dans le FIGARO du 21/01/2013 ( après la rédaction de ce post )

http://sante.lefigaro.fr/actualite/2013/01/21/19723-alzhe...

qui prend prétexte d'une plainte de consommateurs américains pour aborder enfin la question de l'inutilité des Anti-Alzheimer ( sans même aborder leurs effets indésirables graves), et en ouvrant comme d'habitude sur les "perspectives thérapeutiques" prochaines que les zélateurs agitent à chaque fois devant les patients comme une nouvelle chimère, en insistant pour "une intervention la plus précoce possible", sans aucun mea culpa sur les faux espoirs passés. "Du passé faisons table rase...", en somme...

Cerise sur le gâteau, le journaliste précise qu'une nouvelle étude est en cours, et donne les coordonnées téléphoniques pour le recrutement. "Indispensable, si l'on veut imaginer des traitements précoces, voire préventifs"... Et tournez manège...


Christian Lehmann est médecin généraliste et écrivain.

23/09/2011

ALZHEIMER: UN DESASTRE INTELLECTUEL ET MORAL

 

 

Dans les médias, je l'ai dit, les grrrrands spécialistes se répandent pour défendre, derrière les médicaments anti-Alzheimer, leur "boutique".

Le but: tout faire pour que ces médicaments n'obtiennent pas lors de leur réévaluation en cours à la Commission de Transparence une note de Service Médical rendu "insuffisante", qui amènerait à leur déremboursement , entraînant la ruine de la filière et la décrédibilisation des prescripteurs, mais seulement une note de Service Médical Rendu "faible", permettant en jouant avec les mots de sauver la face et de continuer à prescrire, mais en baissant progressivement la voilure, ces médicaments présentés jusqu'ici par les grrrrands professeurs comme utiles voire indispensables.

Ce petit extrait d'une émission diffusée en 2008, dans laquelle interviennent le professeur Bruno Dubois et le docteur Dominique Dupagne, est ahurissante. Allez, ça dure 1 minute 43, faites-moi plaisir, écoutez-ça...

http://www.youtube.com/watch?v=wNDrASRaGTY&feature=youtu.be

 

Alors que le généraliste explique les graves effets indésirables de ces médicaments, le spécialiste ( qui fait actuellement le tour des média sans que ses liens d'intérêt n'apparaissent bien clairement...) avoue benoîtement ( en insistant, qui plus est ) que les médicaments ne ralentissent pas l'évolution de la maladie ( "je crois", renchérit-il même" qu'il y a eu une communication excessive en disant que ça ralentit la maladie, non, ça ne ralentit pas la maladie, on est d'accord"), avant d'expliquer que les médicaments ont permis de faire déplacer les patients et de faire vivre et fructifier la filière gériatrique et neurologique. Des médicaments, soulignons-le, dont le professeur Dubois lui-même vient quelques secondes auparavant de souligner l'inefficacité ( sans même parler des effets indésirables). Qu'importe, du moment qu'on a structuré la maladie ( concept aberrant)... Mais est-ce que ces gens s'entendent parler? Comment peut-on reconnaître attirer des patients dans des services de neurologie ou des consultations de la mémoire au moyen de médicaments potentiellement dangereux dont on a parfaitement conscience ("on est bien d'accord") de l'inefficacité??? Mon parallèle avec Charcot et son musée pathologique vivant me semble chaque jour qui passe plus juste et plus terrifiant...

 

A ce stade, les bras me tombent. Parfois j'ai envie de m'asseoir et pleurer, franchement.

Alzheimer, c'est un désastre intellectuel et moral. Mais pas seulement chez les patients.

 

 

22/09/2011

Knock Knock... il y a quelqu'un?

jouvet_knock.jpg

 

Lorsque la poussière retombera sur les "médicaments anti-Alzheimer", lorsqu'il sera enfin avéré que leurs effets indésirables graves ne sont contrebalancés par aucune efficacité réelle, on ne trouvera plus personne pour les défendre, ou même se souvenir en avoir prescrit.

Ce fut déjà le cas avec le Mediator, et avec le Vioxx, ce sera le cas demain avec le Protelos.

Les grrrrands spécialistes poussent des hauts cris, puis se terrent, rasent les murs, se font oublier un temps. Et pour les lanceurs d'alerte, c'est l'écoeurement, à chaque fois, de voir comment le système prend les mêmes et recommence...

Mais ne soyons pas triste, même au milieu de ce marasme il y a de quoi rigoler un peu. Ainsi l'innénarrable Dominique Dupagne a t'il déniché un document fort intéressant sur le confrère qui a pondu dans le Monde son plaidoyer pour la sauvegarde de la filière gériatrique, en vilipendant les "confrères médiatiques" et la revue Prescrire, qui mettent en doute l'utilité des médicaments anti-Alzheimer.

http://www.atoute.org/n/article227.html

A défaut de notoriété médiatique, on y apprend que les conférences du confrère sont sponsorisées par d'émouvants mécènes, en toute transparence. Rappelons que tout médecin intervenant sur le domaine du médicament dans un média grand public ( genre... les colonnes du Monde... ) est sensé révéler ses éventuels liens d'intérêt. C'est la loi, que voulez-vous... et ce serait plutôt utile pour savoir d'où on parle, et de qui on se fait, éventuellement, le porte-voix.

Rappelons pour enfoncer le clou qu'à l'heure actuelle, la Commission de Transparence ( excusez-moi, j'ai failli m'étouffer de rire) a refilé aux seuls industriels ses conclusions, pour leur permettre de se défendre, j'imagine. D'où la vertueuse levée de boucliers des grrrands spécialistes...

Je clôturerai aujourd'hui avec ce post d'un petit généraliste à 23 euros. Seul dans son coin il remarque que le chiffre des patients atteints de la maladie en France lui semble artificiellement gonflé, et il décrypte la manip. Ne vous inquiétez pas. Il n'est pas expert, il n'émarge pas à la HAS, il ne dîne pas avec Servier ( Grosselime non plus, paraît-il) et donc de son témoignage personne n'aura rien à foutre. On ne va tout de même pas écouter un enfant de cinq ans qui crie que le monsieur est tout nu, alors même que tous les conseillers admirent les oripeaux du roi...

"Le nombre de patients atteints de maladie d'Alzheimer n'est pas du tout
connu et on nous bassine avec un nombre variant selon les journalistes
de 850 000 à 1 000 000.
Or il n'y en a "que" 350 000 environ admis en Affection Longue Durée pour ce motif...
N'y a-t-il pas un problème?
Nos chercheurs se basent pour les estimations plus hautes sur l'étude
Paquid qui a un biais majeur, c'est qu'elle a supposé que le taux
d'hospitalisation des patients atteints d'un Alzheimer ne différait pas
de celui des autres patients. Or cela et faux. Nous hospitalisons plus souvent, plus
facilement un patient dont les fonctions cérébrales sont détériorées car
il ne pourra pas gérer le traitement en ambulatoire pendant une
infection par exemple. Donc le jour du comptage de Paquid, il est
possible que les patients atteints de cette démence aient été plus présents
dans les hôpitaux, proportionnellement, que les autres patients.

Il y a deux ou trois ans une étude du réseau Sentinelle nous demandait
le nombre de patients Alzheimer dans notre patientèle et en concluait...
qu'on ne savait pas les diagnostiquer car on en avait moins que ce que
l'étude prévoyait.
J'avais eu de longues discussions avec les auteurs de l'article sur
cette possibilité mais ils n'en ont pas démordu, si on en a moins dans
nos cabinet que les prévisions, c'est qu'on ne sait pas les
diagnostiquer et qu'il faut donc envoyer tous les vieux en consultation
mémoire....

A ce propos, le chercheur ne savait pas qu'un MMS ou d'autres tests de mémoire se
pratiquaient couramment dans un cabinet de MG...

Un stage en MG de ville devrait être obligatoire pour tous les PU-PH. ( praticiens hospitaliers)"

 

 

21/09/2011

L'Alzheimer, ça eût payé...

KNOCK_1950.jpg

 

A l'approche de la journée de l'Alzheimer, et alors que notre petit président à nous qu'on a a fait des pieds et des mains ( surtout des mains) pendant des années pour tenter de convaincre qu'il s'intéressait à cette maladie, au point de pondre un indigent Plan Alzheimer financé ( cherchez l'erreur) par les franchises... que paient les malades Alzheimer..., le petit monde des grrrrands spécialistes de la maladie s'affole, et monte au créneau.

C'est qu'après le retoquage ( grâce au Formindep, collectif de soignants et de citoyens indépendants) pour conflits d'experts à gogo par la Haute Autorité de Santé ( énième agence dont l'intitulé même prêterait à sourire dans la Roumanie de Ceaucescu)  de sa lamentable recommandation sur la prise en charge de la maladie ( qui stipulait en gros que les médicaments servaient surtout à faire exister la "filière" de prise en charge de la maladie...), et dans un environnement financier contraint, la poursuite du remboursement de médicaments largement prescrits et promus par ces mêmes grrrrands spécialistes de la spécialité est aujourd'hui en danger. A cause de la revue Prescrire, et de "certains médecins médiatiques", à cause de la dissémination sur Internet de thèses médicales mettant en évidence la supercherie orchestrée jusque-là en toute impunité par les pontes de la spécialité, le rapport bénéfice-risque de ces médicaments inutiles et pourvoyeurs de graves effets indésirables n'est plus assuré. Et c'est Billancourt qu'on désespère, toute la filière Alzheimer qui crie au meurtre.

Les grrrands spécialistes expliquent à des journalistes bouche bée qu'il n'y a pas de débat sur l'efficacité de ces médicaments chez les grrrrrands spécialistes ( mais c'est bien ce qu'on vous reproche, crétins!). Certains expliquent benoîtement qu'on pourrait ( si certains de ces foutus généralistes ne freinaient pas des quatre fers) améliorer nettement le dépistage précoce, et ainsi créer une cohorte de pauvres gens à qui on annoncerait dix ans plus tôt qu'ils sont prédestinés à développer une maladie contre laquelle il n'y a pas de traitement à l'heure actuelle...( Je ne sais pas pourquoi, mais cela me fait penser au professeur Charcot, qui vivait dans "son" monde à la Salpétrière à la fin du 19ème siècle entouré de ce qu'il appelait avec gourmandise "mon musée pathologique vivant"...)

Et les zélateurs des traitements, sans même se relire, écrivent des articles qui feront date, comme celui-ci, tiré du Monde, insistant sur le "rôle structurant" de médicaments inefficaces sur l'évolution de la maladie et dotés d'effets secondaires:

http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/09/19/bientot-plus-de-malades-d-alzheimer-en-france_1574305_3232.html

On vérifiera avec plaisir dans les réactions à l'article que les confrères ou les simples citoyens sont moins crédules ou moins aveuglés que l'espérerait "la filière":

http://www.lemonde.fr/idees/reactions/2011/09/19/bientot-plus-de-malades-d-alzheimer-en-france_1574305_3232.html

Ce dont les malades d'Alzheimer ont besoin, ce ne sont pas des médicaments aux graves effets indésirables vasculaires, mais d'être entourés d'aidants, d'accompagnants, d'humains. L'avoir "oublié" pour faire fonctionner la filière médicale et pharmaceutique est une honte.

 

13/01/2011

"Après le MEDIATOR, le scandale à venir est celui des médicaments anti-Alzheimer!"

  • La couverture de l'affaire du Mediator, ce médicament des laboratoires Servier rendu responsable de la mort de 500 à 2.000 personnes, explore l'univers opaque de l'industrie pharmaceutique, ses liens avec les agences de santé et le systèmede soins. Mais elle nous fait parfois oublier que la responsabilité de prescrire ou non du Mediator est avant tout celle des médecins face à leurs patients. D'où l'envie de demander son point de vue à un médecin généraliste qui fait l'effort de réfléchir sur sa pratique. Christian Lehmann exerce en grande banlieue parisienne depuis le milieu des années 1980. C'est son activité principale. Le reste du temps, il écrit des romans ou des essais sur la santé, parmi lesquels on peut citer Patients sivous saviez et LesFossoyeurs.Entretien.

    Avez-vous déjà eu l'occasion de prescrire du Mediator ?

     

    Christian Lehmann
    Christian Lehmann 
    Je suis médecin généraliste depuis 1984, et je suis lecteur de larevue Prescrire depuis cette même année 1984, ce qui fait que je n'ai jamais prescrit de Mediator – j'ai vérifié dans mon dossier médical informatique. Je n'ai jamais initié une prescription de Mediator, je me suis même battu avec deux patients pour essayer de leur faire arrêter ce traitement. Sans succès. Pour les autres, j'ai réussi à leur faire cesser la prise de ce médicament.

    Quand j'ai vu arriver l'ordonnance, au début des années 1990, je leur ai dit : «Ecoutez,c'est ce que vous preniez avant mais les informations dont nous disposons me font penser qu'il vaudrait mieux que je vous donne autre chose.» Cespatients-là ont accepté, sauf deux qui avaient des prescriptions débutées àl'hôpital, et qui ont pris du Mediator l'un pendant quatre mois, l'autre pendant cinq mois. Je ne parvenais pas à les convaincre, à l'époque déjà, du faible intérêt de la molécule. On ne connaissait pas encore bien les risques cardiaques. Il peut être difficile pour un médecin généraliste, s'il est jeune ou s'il n'est pasextrêmement rigoureux, d'arrêter une prescription hospitalière ou celle d'un spécialiste. Des collègues m'ont montré des lettres qu'ils ont reçues de spécialistes furieux parce qu'un médicament dangereux avait été arrêté.

    Quel regard portez-vous aujourd'hui sur cette nouvelle affaire ?

    L'affaire du Mediator est à la fois éclairante et terriblement frustrante pour un certain nombre de donneurs d'alerte. Il s'est passé la même chose avec le Vioxx, avecle Di-Antalvic, il se passera la même chose avec les médicaments contre la maladie d'Alzheimer qui sont le grand scandale des années à venir... Alors j'ai juste regardé dans ma base de données Prescrire, et j'ai devant moi quelques documents. Il y a un premier article sur le Mediator en 1986 dans la revue Prescrire.

    C'est un médecin qui écrit après le passage dans son cabinet d'un visiteur médical qui présentait le Mediator,et il pose la question: «Ce médicament m'est actuellement présenté comme aussi efficace que les autres médicaments pour le diabète, qu'en pensez-vous?» Prescrire répond qu'«il paraît abusif de créditer le Mediator d'une activité équivalente à celle des médicaments antidiabétiques», puis démonte rapidement l'étude avant de conclure qu'il est difficile d'en interpréter les résultats dans la mesure où elle n'a jamais été publiée dans une revue internationale à comité de lecture sélectif.

    Il y a donc un argument direct de suspicion sur l'étude qui a permis l'obtention de l'autorisation de mise sur le marché. A l'époque, en 1986,Mediator est considéré par les médecins qui font un peu attention comme ce qu'on peut appeler un «aimable placebo», un médicament qui n'aura pas d'activité positive chez le patient mais qui n'est pas dangereux. Plus tardivement, en 1997, Prescrire publie un nouvel article titré « Avec plus de recul », et constate qu'il ne s'agit pas d'un médicament contre le diabète. Il a quelques effets modestes et à court terme sur les paramètres biologiques, mais il n'y a aucun élément probant sur ce qui importe lorsqu'on traite un patient, c'est-à-dire la morbi-mortalité.

    Comment peut-on mettre sur le marché un médicament dont l'utilité n'est pasprouvée ?

    C'est une très grande force des laboratoires que de faire des études qui vont dans le sens qu'ils souhaitent, comme Philippe Pignarre l'a bien montré dans son livre,Le Grand Secret de l'industrie pharmaceutique : lorsqu'on a commencé à faire des essais cliniques pour mettre des molécules sur le marché après l'affaire de la thalidomide, les réformateurs thérapeutiques ont réussi à convaincre les responsables politiques qu'il fallait faire des essais cliniques. Mais le pouvoir politique n'a pas suivi au niveau financier et on a donc laissé la charge financière et la conduite de ces essais aux laboratoires.

    Du coup, les labos se débrouillent toujours pour poser des questions médicales de telle manière que leurs médicaments apportent des réponses positives. Pour le Mediator, l'une des questions qu'il fallait scientifiquement poser était par exemple : «Des patients traités sous Mediator pendant quatre ans connaissent-ils une diminution de leur morbidité et de leur mortalité ?» Au lieu de cela, le laboratoire a préféré celle-ci : «Au bout de trois mois, la glycémie et les triglycérides baissent-ils de façon statistiquement significative chez ces patients ?»

    A la première question, la réponse aurait été :«Non, il n'y a pas de modification, il y aurait peut-être même une surmortalité.» A la seconde, il ne leur était pas très difficile de répondre oui, il y a une petite diminution de la glycémie à jeun et de la triglycéridémie. Avec des agences de contrôle qui sont extrêmement conciliantes, le médicament peut alors être mis sur le marché et les représentants des firmes pharmaceutiques pourront influer sur les médecins qui n'ont pas conscience que le critère indirect qu'on leur donne, la baisse de la triglycéridémie, n'a aucun intérêt à long terme.

    Ce qu'il faut, ce sont des études sur les critères directs morbidité et mortalité sur le long terme. De la même manière, il y a des médicaments qui font baisser le cholestérol mais qui n'ont jamais sauvé un patient, ils font juste baisser le cholestérol. Je pense à certains médicaments du groupe Fournier, un groupe dont Elisabeth Hubert qui a été ministre de la santé a ensuite été directrice... Il n'y a pas que Servier en France...

  • Le Mediator est un médicament du groupe Servier: quelle est la réputation de ce laboratoire chez les médecins généralistes?

    Dans ces années 1980, il n'y a aucune autre bouée à laquelle s'accrocher pour les médecins un peu consciencieux que la revue Prescrire. Si je mets de côté cette revue, il ne reste que des représentants des firmes qui viennent cogner à la porte et une presse en grande partie payée par l'industrie... Servier m'apparaît alors comme le groupe qui embouteille ma boîte aux lettres avec plus d'un kilo de papier par mois, c'est l'estimation à laquelle était arrivé un collègue. Dans les années 1980 et 1990, ce laboratoire était connu comme disposant d'un réseau de visite médicale assez pléthorique et commercialement agressif, des gens qui faisaient du rentre-dedans pour obtenir plusieurs rendez-vous par trimestre...

    Quelle est votre attitude par rapport à ces représentants qu'on appelle « visiteurs médicaux » ?

    Très rapidement, j'ai arrêté de les recevoir. A un moment, je me suis rendu compte que le travail de fond sur la thérapeutique, le médicament, la réflexion doit se faire sur l'écrit, un écrit qui reste, qui est une analyse clinique. Lire un article de fond dans Prescrire sur Benfluorex prend à peu près sept minutes, pour le lire sérieusement, et avoir ensuite une conduite cohérente pour les années à venir. Voir un visiteur pharmaceutique prend le même temps pour juste bavarder et ne rien apprendre...

    Prescrire a poursuivi au fil du temps son travail sur le Mediator...

    Oui, en publiant notamment en 1999 une étude de l'union régionale des caisses d'assurance maladie de Bourgogne qui a analysé les données médicales sur la prescription du Mediator. A l'époque, l'assurance maladie ne sait peut-être pas que ce médicament peut être dangereux (quoique certaines alarmes aient été publiées) mais elle peut en revanche savoir qu'il ne sert à rien, et la revue se pose la question de savoir pourquoi elle remboursait autant de Mediator.

    En interrogeant les médecins, elle se rend alors compte que c'est prescrit comme un médicament de confort par les «obésologues» autoproclamés: évidemment comme c'est une amphétamine masquée ça fait maigrir un peu les patients. On se retrouve dans une situation qu'il ne faut jamais perdre de vue : la co-responsabilité de certains patients où le discours cohérent du bénéfice-risque passe parfois à la trappe devant une demande esthétique extrêmement forte. On l'a vu il y a deux ans encore avec le médicament pour maigrir Alli vendu sans ordonnance en pharmacie. Si le laboratoire l'a mis en vente libre, c'est que les médecins ne le prescrivaient pas assez sur ordonnance (sous le nom d'Orlistat) au vu de ses effets indésirables.

Ce à quoi il convient d'ajouter la responsabilité des médias, qui alimentent sans doute fortement cette demande...

Cette responsabilité est flagrante. Prenons l'exemple d'une autre amphétaminique, le Zyban, médicament pour arrêter de fumer. Le Zyban, c'est du Bupropion, un amphétaminique caché comme le Mediator. Lorsqu'il est sorti, le laboratoire avait exercé une forte pression sur la presse, considérant que beaucoup de journalistes fument. Le laboratoire avait donné du Zyban à des journalistes, qui ont fait des pleines pages en expliquant comment ça leur avait permis d'arrêter de fumer. Il y avait eu en particulier une journaliste de Libération qui avait fait deux pages sur ce sujet!

Cet article n'avait aucun recul, il ne s'agissait pas d'un texte scientifique mais simplement d'une personne qui prend un médicament et qui voit ce qui lui arrive à elle sur quinze jours, qui n'a aucune idée du fait qu'elle prend une amphétamine, qui n'a aucune idée du fait qu'il y a des accidents vasculaires et psychiques graves, et comme ils n'arrivent qu'une fois sur dix mille, elle ne va sans doute pas s'en rendre compte. Il y a donc une responsabilité croisée de désinformation ou de mal information.

Vous parliez d'une avant-garde de médecins attentifs à ces problèmes: combien sont-ils ? Le lectorat de la revue Prescrire peut-il renseigner sur la taille de ce groupe?

Prescrire doit avoir environ 25.000 abonnés, parmi lesquels on trouve 5.000 pharmaciens. Il y a donc à peu près 20.000 médecins qui sont lecteurs de Prescrire, une large majorité d'entre eux, autour de 15.000 à 18.000, sont des généralistes. Sachant qu'il y a environ 48.000 généralistes en France actuellement, un chiffre en nette diminution. Et environ 50.000 spécialistes, dont 3.000 à 4.000 lisent Prescrire. Il y a bien sûr d'autres publications, notamment le British Medical Journal qui est de très haute tenue, mais la barrière de la langue limite son lectorat en France, et ses lecteurs sont quasi toujours aussi des lecteurs de Prescrire.

Au-delà de ce groupe de médecins qui s'informent, la responsabilité ne doit-elle pas aussi être celle des dirigeants politiques ?

Ce qu'on voit là est un jeu de bonneteau. On voit Xavier Bertrand soudain oublier qu'il a été ministre et dire qu'il veut aller jusqu'en haut des plus hautes responsabilités, Nicolas Sarkozy pareil. Sans même parler des relations de proximité qui existaient entre l'UMP et Servier, ou du fait que Xavier Bertrand a sciemment participé à la mort du système de médecins référents dont la formation était indépendante de l'industrie pharmaceutique, je dois dire que je n'attends pas des ministres qu'ils me disent ce que je dois faire vis-à-vis des médicaments, Dieu soit loué !

Je le rappelle dans Les Fossoyeurs: quelques jours avant que le Vioxx ne soit retiré de la vente, Philippe Douste-Blazy se pavanait à la radio pour dire qu'il s'agissait d'un médicament formidable et que s'il y avait des problèmes, les agences les auraient bien sûr dépistés.

L'année dernière, Roselyne Bachelot nous expliquait qu'il fallait utiliser du Tamiflu hors indications avec le directeur de la DGS, Didier Houssin, qui poussait à la roue pour qu'on prescrive sur une simple fatigue avec rhume, ce qui sur le plan médical a conduit le Formindep (formindep.org), une association pour la formation indépendante des médecins, à demander sa démission.

Les agences sont d'une rare incompétence. L'Afssaps a tendance à faire totalement confiance aux laboratoires et à mettre de côté comme l'a montré Irène Frachon les alertes lancées par les whistleblowers.

Combien de fois je me suis retrouvé à la radio avec des gens qui me posaient des questions et auxquels j'expliquais que le troisième médicament le plus vendu en France à la sortie de l'hôpital est un antalgique retiré de la vente dans de nombreux pays européens depuis des années. Quand ils me demandaient son nom, je n'avais pas le courage d'aller jusqu'au bout et de dire que c'est un médicament qui s'appelle Di-Antalvic et qui n'avait jamais apporté la preuve de son efficacité et qui est peut être dangereux.

Parce que le pouvoir de rétorsion que pouvait avoir une firme dans ces années-là face aux donneurs d'alerte était énorme, on l'a vu avec le livre du docteur Irène Frachon qu'ils ont failli faire interdire. La question qui se pose, c'est la responsabilité des médias en général, dans le fait de ne pas prêter une oreille attentive, et ensuite d'offrir une véritable protection aux donneurs d'alerte.

Vous évoquiez le scandale à venir des médicaments anti-Alzheimer, de quoi s'agit-il ?

Ce sera un scandale sanitaire dans dix ans, et parceque les choses seront un petit peu plus faciles pour les donneurs d'alerte aujourd'hui, je dirai clairement ce qui apparaît en filigrane depuis au moins dix ans dans le British Medical Journal, dansle New England Journal of Medecine, dans la revue Prescrire : les médicaments anti-Alzheimer coûtent des sommes criminelles à la sécurité sociale, à côté desquelles le Mediator c'est du pipi de chat.

Ces médicaments ne retardent pas l'entrée en établissement spécialisé des patients atteints, ces médicaments n'arrêtent pasleur dégradation. A peine ont-ils permis à certains items sur certains tests d'être un peu meilleurs pendant un bref moment, et ils peuvent entraîner des accidents vasculaires cardiaques et cérébraux graves. On est devant une machine à côté de laquelle le Mediator, ce n'est pas grand-chose même si beaucoup de gens en ont pris.

Pour l'Alzheimer,on a des familles qui viennent voir des gérontologues et qui demandent ce qu'elles peuvent faire pour leurs grands-parents, et qui sont évidemment pieds et poings liés par ce qui leur est dit. On est donc en face de quelque chose de dramatique et on pourra dans quelques années, mais il faudra dix ans, décrypter le document de la Haute autorité de santé sur les anti-Alzheimer qui est sorti il y a un an et demi, un document qui a amené la revue Prescrire à attaquer violemment la Haute autorité de santé sur le conflit d'intérêts de ses experts.

Le document sur les anti-Alzheimer est obligé de reconnaître qu'ils ne ralentissent pas l'entrée en établissement, qu'ils n'améliorent pas les possibilités cognitives des patients mais, dit-il dans un langage extraordinaire, ils permettent de les mettre dans la filière gériatrique, et à cette filière de fonctionner. Autrement dit, pour que demain la dépendance puisse être un juteux marché pour les assurances privées surtout ne mettons pas en cause un médicament qui donne l'illusion aux gens d'être traités, quand ce qui importe autour d'un patient Alzheimer, c'est la qualité de l'accompagnement humain.

D'une part il y a la dangerosité, et d'autre part il y a la question des coûts pour la sécurité sociale des remboursements de médicaments qui ne servent à rien. Le cas du Mediator est intéressant parce que pendant longtemps on ne savait pasqu'il était dangereux mais on savait qu'il ne servait à rien. Ne paye-t-on pas là aussi le prix d'un système où l'on rembourse beaucoup de médicaments qui ne servent à rien ?

Le Mediator de 2010, un médicament qui ne sert à rien et qui peut donner des accidents, et qui est largement prescrit aujourd'hui, L'Express l'a pointé mais ça fait au moins quatre ou cinq ans que Prescrire nous alerte, c'est le Vastarel. C'est un médicament d'un laboratoire français aussi qui est censé améliorer l'oxygénation du cerveau chez les personnes âgées mais qui n'a jamais fait la preuve de la moindre efficacité. Voyant qu'il n'était pas prescrit par les cardiologues, qui ont déjà beaucoup de médicaments efficaces à leur disposition, le laboratoire l'a proposé aux ORL et aux ophtalmos. On voit passer beaucoup de prescriptions de Vastarel alors même qu'on sait qu'il n'a jamais fait la preuve de son efficacité mais qu'en plus on sait maintenant qu'il peut donner des maladies de Parkinson.

Dans cinq ans, dans dix ans, quand Vastarel aura été retiré du commerce, on ne trouvera plus un médecin qui reconnaîtra avoir initié des dizaines et des centaines de prescriptions, et tout le monde hochera la tête et le ministre de la santé de l'époque, qui sera peut-être socialiste, posera gravement ses coudes sur le bureau en disant : je veux faire toute la lumière sur cette affaire, comment se fait-il que l'argent de la collectivité ait été dilapidé pendant dix ans ? Rien ne changera.

Sauf si d'affaire en affaire, le Vioxx, le Mediator, etc., s'installe de manière intime chez les patients la question de la dangerosité d'utiliser des comprimés comme si c'était des bonbons. Mais notre responsabilité de médecins se pose aussi. Ily a une partie non négligeable de notre profession qui pense qu'il est tout à fait normal d'entretenir des relations avec les laboratoires. Il y a des syndicats comme la CSMF qui remercient sur leur site les laboratoires de leur aide financière, ce que je trouve juste pathétique. Il y a donc une responsabilité médicale, il y a une responsabilité des agences et du politique,il y a une responsabilité très importante des médias.

Comment d'un côté rembourser du placebo et de l'autre dérembourser des médicaments dont l'utilité est prouvée ?

On se base simplement sur le coût et sur une notion ridicule, la notion de « médicament de confort ». Par exemple, est-ce que les médicaments contre la diarrhée sont des médicaments de confort ? Quand on a la diarrhée, on ne trouve pas qu'il s'agisse de médicament de confort... Je me suis battu il y a trois ans lorsqu'on a voulu dérembourser les petits médicaments des patients en affection de longue durée. J'avais prouvé que cela allait conduire les patients qui suivent des chimios à prendre des médicaments encore plus chers.

On a un système schizophrène, qui protège les pseudo-innovations thérapeutiques qui sont parfois très chères et qui peuvent être dangereuses et qui laissent sur le marché des situations de rentes pour des médicaments qui ont été lancés à un moment où les autorisations de mise sur le marché étaient encore plus mollassonnes qu'aujourd'hui et on laisse le médicament vivre sa vie jusqu'à ce qu'on ne puisse plus en nier l'inefficacité ou la dangerosité. Il y avait par exemple un médicament pour personnes âgées qui s'appelait l'Hydergine en gouttes. L'Hydergine n'a jamais sauvé personne mais les types des laboratoires vous disaient : «Mais écoutez, 80% de vos collègues ne peuvent pas avoir tort...» Le système est conçu pour s'auto-entretenir.

 

Entretien publié sur MEDIAPART le 31/12/2010 par Sylvain Bourmeau, reproduit ici avec l'aimable autorisation de son auteur.

http://www.mediapart.fr/journal/france/311210/apres-le-me...

 
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