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28.01.2011

MEDIATOR: Faillite de l'expertise, et faux chevaliers blancs

L'affaire du MEDIATOR est dans tous les journaux.

Encore aujourd'hui je vois deux pleines pages sur La Revue Prescrire dans Libération.

Et chaque jour voit son lot de rebondissements. Hier c'était l'assureur AXA qui informe le laboratoire SERVIER que... "ah dommage c'est con les gars mais vous n'êtes pas assurés pour les risques liés aux anorexigènes... ". SERVIER qui a cru faire le malin en affirmant pendant des années que le MEDIATOR n'était pas un anorexigène ( c'est à dire un coupe-faim), mais un médicament contre le diabète, est pris à son propre piège. Et ça risque de lui coûter très très cher. Aujourd'hui, c'est apparemment le député Gérard Bapt, en charge de la mission d'enquête parlementaire sur le MEDIATOR, qui révèle que le professeur ACAR, qui vient de sortir une contre-expertise sur les chiffres de décès attribués au médicament, est... fondateur de l'association francophone de cardiologie dont les congrès sont financés par... SERVIER. Amusant, le matin même, j'avais reçu un mail de la revue Preuves et Pratiques ( qui en monte, des congrès sponsorisés...) pour m'informer:

AFFAIRE MEDIATOR : Un cardiologue de renom s'exprime

Après les journalistes, les politiques, les ministères et les agences de santé, le Professeur Jean ACAR, connu pour son intégrité et considéré comme un des « papes » de la valvulopathie mitrale, s'est exprimé.

www.cardiologie-francophone.com

Dans le contexte actuel il nous paraît important de relayer l'expression de spécialistes reconnus. Nous ferons suivre ces analyses sans esprit partisan avec le souci de transmettre des informations de qualité et indépendantes.

Bonne lecture.

La Rédaction.

Et pour être sûr que je comprenne bien, ils me le remettent en anglais

MEDIATOR AFFAIR : A renowned cardiologist's view

After words from the press, politicians, ministers and medical agencies, Professor Jean ACAR, who is known for his integrity and considered as one of the «Popes» of mitral valvulopathy, expressed himself.

www.cardiologie-francophone.com

In the present context we think it is important to relay the words of renowned spécialiste. We will make a neutral follow-up of these analysis with the concern of conveying quality and independent pieces of information.

Good reading

The Editorial team

Amusant, non? Personne n'a dit au rédacteur de ce mailing qu'on ne dit pas "MEDIATOR AFFAIR", à moins qu'en plus SERVIER ait couché avec son médicament, et que dans un pays anglo-saxon, être un "Pope" de la valvulopathie, ça ne veut pas dire grand-chose.

 

Ca ne veut pas dire grand-chose en Français non plus, de parler de "Pape", et "spécialiste reconnu", parce que ce que ces braves gens ne comprennent pas, ou comprennent trop bien, c'est que ce qui est en jeu, c'est LA FAILLITE DE L'EXPERTISE.

 

Par défaut d'indépendance, les experts ont failli. C'est pourtant simple à comprendre, non? Personne, à mon sens, ne l'a dit mieux et plus clairement que mon ami Philippe FOUCRAS, fondateur du FORMINDEP ( www.formindep.org ) :

« Regardons la réalité en face : ce sont les meilleurs, ces experts issus du système hospitalo-universitaire, qui ont autorisé le Mediator et n'ont pas vu qu'il y avait un problème, et ce sont les petits généralistes et les pharmaciens de rien du tout de Prescrire qui ont dénoncé ça. Peut-être faut-il revoir la définition de "meilleurs" car le vrai critère du meilleur ce n'est pas seulement les diplômes et les titres, mais l'indépendance. »

Depuis le temps que les lanceurs d'alerte indépendants le crient dans l'indifférence quasi-générale, et grâce entre autre aux affaires qui précédèrent celle-ci ( STALTOR, du labo Bayer, VIOXX, du labo MSD, H1N1, du labo Grosselime Bachelot and associates), les journalistes, et les Français, commencent à comprendre que le "grand professeur en blouse blanche nimbé de sa superbe" qui cause-dans-le-poste ne vaut pas mieux, et probablement beaucoup moins, que le généraliste à 23 euros qui lit Prescrire. Enfin! Il aura juste fallu quelques décennies, pendant lesquelles les rédacteurs de PRATIQUES ( la courageuse revue du SMG, dont je parlais il y a quelques jours), les rédacteurs de Prescrire, se sont vus vilipendés et traités d'ayatollahs, de pisse-froids, d'aigris, par ceux-là même dans la profession qui servaient la soupe au LEEM et acceptaient d'être financés par ces firmes pharmaceutiques...

L'affaire du MEDIATOR est dans tous les journaux, donc, et, franchement, ça me met un peu les glandes. Comme me mettent les glandes les centaines d'articles élogieux "découvrant" Stéphane Hessel, quand AUCUN grand média, à part l'Humanité, ne reprit lorsqu'il le fallait, c'est-à-dire avant la catastrophe nationale que constitua l'élection de Nicolas Sarkozy, l'Appel des Résistants aux jeunes générations, qui en 2004 rappelait l'héritage du Conseil National de la Résistance que Sarkozy et ses amis allait mettre à bas.

Tout ce qui est dans "INDIGNEZ-VOUS" était dans cet Appel, mais les média regardaient ailleurs.

Tout ce qui sort aujourd'hui sur le MEDIATOR, sur les firmes, était dans la Revue PRESCRIRE, dans PRATIQUES, dans "PATIENTS SI VOUS SAVIEZ", dans "LES FOSSOYEURS", depuis des années.

Mais, comme m'avait répondu un journaliste de Libération alors que j'essayais d'attirer en 2007 l'attention sur le programme santé de Nicolas Sarkozy et ses "franchises", "C'est vachement sympa, ton livre, mais c'est pas le sujet de l'élection. Le sujet, c'est l'identité nationale et le drapeau." Presse calamiteuse, presse de suivistes... L'identité nationale et le drapeau, les deux hochets qu'agitait Sarkozy et que, bonne fille du Poitou, Ségolène Royal s'était magistralement appropriée, combattant sur le terrain de l'adversaire en délaissant les questions sociales...

C'est en suivant ce fil de pensées, pensées ambivalentes parce que, même s'il est bien tard, je suis content que ces choses sortent enfin... que j'ai commencé à penser à ma Boîte Noire. A ce qu'il y a dedans. A ces gens qui pavanent aujourd'hui dans les média, s'inventent des armures de chevaliers blancs, "découvrant" l'ampleur du désastre sanitaire... qu'ils ont fortement contribué à mettre en place. Je pense à Xavier Bertrand, tiens, qui publie ses liens d'intérêt et ceux de Nora Berra pour les journalistes... Je vous en livre juste la conclusion:

Xavier Bertrand indique qu'il se consacre exclusivement à ses mandats politiques et électifs et qu'il a cessé son activité professionnelle dans le secteur de l'assurance en 2004 date à laquelle il est entré au gouvernement pour la première fois.

Pour sa part, Nora Berra rappelle que pour assumer pleinement son engagement politique, elle a cessé l'ensemble de ses activités professionnelles dès début 2009, en amont des élections européennes de juin 2009 auxquelles elle était candidate. Ses activités de praticien attaché au service d'immunologie clinique (spécialité VIH) de l'hôpital Edouard Herriot de Lyon qu'elle occupait depuis 1991 et de Médecin des affaires médicales de trois laboratoires pharmaceutiques (Boehringer Ingelheim de 1999 à 2001 - Bristol Myers Squibb de 2001 à 2006 - Sanofi Pasteur MSD Europe de 2006 à 2009) ont donc pris fin à cette date.

Xavier Bertrand et Nora Berra tiennent à remercier leurs collaborateurs qui se sont prêtés à l'exercice de déclaration d'intérêts alors que celui-ci n'est à ce jour ni prévu, ni encadré. Cette démarche dictée par la recherche de la plus grande transparence, dans un contexte où le Ministère chargé de la Santé a notamment la responsabilité de porter une réforme exemplaire de notre système du médicament, ne préjuge en rien les recommandations que la Commission de réflexion pour la prévention des conflits d'intérêt dans la vie publique, présidée par le vice-président du Conseil d'Etat, pourra être amenée à formuler.

Rappelons que Nora Berra s'était illustrée en Novembre dernier en mettant en doute l'imputabilité des décès attribués au MEDIATOR, puis, mise en cause, avait répliqué que c'était un atout pour elle d'avoir travaillé pour des laboratoires car elle connaissait donc d'autant mieux « les problématiques auxquels ils sont confrontés. » Ajoutant dans le Parisien, ce qui est la réplique HABITUELLE du service de communication du LEEM lorsqu'on pointe tel ou tel expert financé par les firmes: « Je ne pense pas qu'un brevet d'incompétence sur les sujets dont on a la charge soit la meilleure garantie pour répondre aux attentes des Français. » ENORME. Allez, moi je vous le dis, avec ces deux-là, on n'a pas fini de s'amuser. La suite? C'est ici. Pour bientôt.

 

 

 

 

13.01.2011

"Après le MEDIATOR, le scandale à venir est celui des médicaments anti-Alzheimer!"

  • La couverture de l'affaire du Mediator, ce médicament des laboratoires Servier rendu responsable de la mort de 500 à 2.000 personnes, explore l'univers opaque de l'industrie pharmaceutique, ses liens avec les agences de santé et le systèmede soins. Mais elle nous fait parfois oublier que la responsabilité de prescrire ou non du Mediator est avant tout celle des médecins face à leurs patients. D'où l'envie de demander son point de vue à un médecin généraliste qui fait l'effort de réfléchir sur sa pratique. Christian Lehmann exerce en grande banlieue parisienne depuis le milieu des années 1980. C'est son activité principale. Le reste du temps, il écrit des romans ou des essais sur la santé, parmi lesquels on peut citer Patients sivous saviez et LesFossoyeurs.Entretien.

    Avez-vous déjà eu l'occasion de prescrire du Mediator ?

     

    Christian Lehmann
    Christian Lehmann 
    Je suis médecin généraliste depuis 1984, et je suis lecteur de larevue Prescrire depuis cette même année 1984, ce qui fait que je n'ai jamais prescrit de Mediator – j'ai vérifié dans mon dossier médical informatique. Je n'ai jamais initié une prescription de Mediator, je me suis même battu avec deux patients pour essayer de leur faire arrêter ce traitement. Sans succès. Pour les autres, j'ai réussi à leur faire cesser la prise de ce médicament.

    Quand j'ai vu arriver l'ordonnance, au début des années 1990, je leur ai dit : «Ecoutez,c'est ce que vous preniez avant mais les informations dont nous disposons me font penser qu'il vaudrait mieux que je vous donne autre chose.» Cespatients-là ont accepté, sauf deux qui avaient des prescriptions débutées àl'hôpital, et qui ont pris du Mediator l'un pendant quatre mois, l'autre pendant cinq mois. Je ne parvenais pas à les convaincre, à l'époque déjà, du faible intérêt de la molécule. On ne connaissait pas encore bien les risques cardiaques. Il peut être difficile pour un médecin généraliste, s'il est jeune ou s'il n'est pasextrêmement rigoureux, d'arrêter une prescription hospitalière ou celle d'un spécialiste. Des collègues m'ont montré des lettres qu'ils ont reçues de spécialistes furieux parce qu'un médicament dangereux avait été arrêté.

    Quel regard portez-vous aujourd'hui sur cette nouvelle affaire ?

    L'affaire du Mediator est à la fois éclairante et terriblement frustrante pour un certain nombre de donneurs d'alerte. Il s'est passé la même chose avec le Vioxx, avecle Di-Antalvic, il se passera la même chose avec les médicaments contre la maladie d'Alzheimer qui sont le grand scandale des années à venir... Alors j'ai juste regardé dans ma base de données Prescrire, et j'ai devant moi quelques documents. Il y a un premier article sur le Mediator en 1986 dans la revue Prescrire.

    C'est un médecin qui écrit après le passage dans son cabinet d'un visiteur médical qui présentait le Mediator,et il pose la question: «Ce médicament m'est actuellement présenté comme aussi efficace que les autres médicaments pour le diabète, qu'en pensez-vous?» Prescrire répond qu'«il paraît abusif de créditer le Mediator d'une activité équivalente à celle des médicaments antidiabétiques», puis démonte rapidement l'étude avant de conclure qu'il est difficile d'en interpréter les résultats dans la mesure où elle n'a jamais été publiée dans une revue internationale à comité de lecture sélectif.

    Il y a donc un argument direct de suspicion sur l'étude qui a permis l'obtention de l'autorisation de mise sur le marché. A l'époque, en 1986,Mediator est considéré par les médecins qui font un peu attention comme ce qu'on peut appeler un «aimable placebo», un médicament qui n'aura pas d'activité positive chez le patient mais qui n'est pas dangereux. Plus tardivement, en 1997, Prescrire publie un nouvel article titré « Avec plus de recul », et constate qu'il ne s'agit pas d'un médicament contre le diabète. Il a quelques effets modestes et à court terme sur les paramètres biologiques, mais il n'y a aucun élément probant sur ce qui importe lorsqu'on traite un patient, c'est-à-dire la morbi-mortalité.

    Comment peut-on mettre sur le marché un médicament dont l'utilité n'est pasprouvée ?

    C'est une très grande force des laboratoires que de faire des études qui vont dans le sens qu'ils souhaitent, comme Philippe Pignarre l'a bien montré dans son livre,Le Grand Secret de l'industrie pharmaceutique : lorsqu'on a commencé à faire des essais cliniques pour mettre des molécules sur le marché après l'affaire de la thalidomide, les réformateurs thérapeutiques ont réussi à convaincre les responsables politiques qu'il fallait faire des essais cliniques. Mais le pouvoir politique n'a pas suivi au niveau financier et on a donc laissé la charge financière et la conduite de ces essais aux laboratoires.

    Du coup, les labos se débrouillent toujours pour poser des questions médicales de telle manière que leurs médicaments apportent des réponses positives. Pour le Mediator, l'une des questions qu'il fallait scientifiquement poser était par exemple : «Des patients traités sous Mediator pendant quatre ans connaissent-ils une diminution de leur morbidité et de leur mortalité ?» Au lieu de cela, le laboratoire a préféré celle-ci : «Au bout de trois mois, la glycémie et les triglycérides baissent-ils de façon statistiquement significative chez ces patients ?»

    A la première question, la réponse aurait été :«Non, il n'y a pas de modification, il y aurait peut-être même une surmortalité.» A la seconde, il ne leur était pas très difficile de répondre oui, il y a une petite diminution de la glycémie à jeun et de la triglycéridémie. Avec des agences de contrôle qui sont extrêmement conciliantes, le médicament peut alors être mis sur le marché et les représentants des firmes pharmaceutiques pourront influer sur les médecins qui n'ont pas conscience que le critère indirect qu'on leur donne, la baisse de la triglycéridémie, n'a aucun intérêt à long terme.

    Ce qu'il faut, ce sont des études sur les critères directs morbidité et mortalité sur le long terme. De la même manière, il y a des médicaments qui font baisser le cholestérol mais qui n'ont jamais sauvé un patient, ils font juste baisser le cholestérol. Je pense à certains médicaments du groupe Fournier, un groupe dont Elisabeth Hubert qui a été ministre de la santé a ensuite été directrice... Il n'y a pas que Servier en France...

  • Le Mediator est un médicament du groupe Servier: quelle est la réputation de ce laboratoire chez les médecins généralistes?

    Dans ces années 1980, il n'y a aucune autre bouée à laquelle s'accrocher pour les médecins un peu consciencieux que la revue Prescrire. Si je mets de côté cette revue, il ne reste que des représentants des firmes qui viennent cogner à la porte et une presse en grande partie payée par l'industrie... Servier m'apparaît alors comme le groupe qui embouteille ma boîte aux lettres avec plus d'un kilo de papier par mois, c'est l'estimation à laquelle était arrivé un collègue. Dans les années 1980 et 1990, ce laboratoire était connu comme disposant d'un réseau de visite médicale assez pléthorique et commercialement agressif, des gens qui faisaient du rentre-dedans pour obtenir plusieurs rendez-vous par trimestre...

    Quelle est votre attitude par rapport à ces représentants qu'on appelle « visiteurs médicaux » ?

    Très rapidement, j'ai arrêté de les recevoir. A un moment, je me suis rendu compte que le travail de fond sur la thérapeutique, le médicament, la réflexion doit se faire sur l'écrit, un écrit qui reste, qui est une analyse clinique. Lire un article de fond dans Prescrire sur Benfluorex prend à peu près sept minutes, pour le lire sérieusement, et avoir ensuite une conduite cohérente pour les années à venir. Voir un visiteur pharmaceutique prend le même temps pour juste bavarder et ne rien apprendre...

    Prescrire a poursuivi au fil du temps son travail sur le Mediator...

    Oui, en publiant notamment en 1999 une étude de l'union régionale des caisses d'assurance maladie de Bourgogne qui a analysé les données médicales sur la prescription du Mediator. A l'époque, l'assurance maladie ne sait peut-être pas que ce médicament peut être dangereux (quoique certaines alarmes aient été publiées) mais elle peut en revanche savoir qu'il ne sert à rien, et la revue se pose la question de savoir pourquoi elle remboursait autant de Mediator.

    En interrogeant les médecins, elle se rend alors compte que c'est prescrit comme un médicament de confort par les «obésologues» autoproclamés: évidemment comme c'est une amphétamine masquée ça fait maigrir un peu les patients. On se retrouve dans une situation qu'il ne faut jamais perdre de vue : la co-responsabilité de certains patients où le discours cohérent du bénéfice-risque passe parfois à la trappe devant une demande esthétique extrêmement forte. On l'a vu il y a deux ans encore avec le médicament pour maigrir Alli vendu sans ordonnance en pharmacie. Si le laboratoire l'a mis en vente libre, c'est que les médecins ne le prescrivaient pas assez sur ordonnance (sous le nom d'Orlistat) au vu de ses effets indésirables.

Ce à quoi il convient d'ajouter la responsabilité des médias, qui alimentent sans doute fortement cette demande...

Cette responsabilité est flagrante. Prenons l'exemple d'une autre amphétaminique, le Zyban, médicament pour arrêter de fumer. Le Zyban, c'est du Bupropion, un amphétaminique caché comme le Mediator. Lorsqu'il est sorti, le laboratoire avait exercé une forte pression sur la presse, considérant que beaucoup de journalistes fument. Le laboratoire avait donné du Zyban à des journalistes, qui ont fait des pleines pages en expliquant comment ça leur avait permis d'arrêter de fumer. Il y avait eu en particulier une journaliste de Libération qui avait fait deux pages sur ce sujet!

Cet article n'avait aucun recul, il ne s'agissait pas d'un texte scientifique mais simplement d'une personne qui prend un médicament et qui voit ce qui lui arrive à elle sur quinze jours, qui n'a aucune idée du fait qu'elle prend une amphétamine, qui n'a aucune idée du fait qu'il y a des accidents vasculaires et psychiques graves, et comme ils n'arrivent qu'une fois sur dix mille, elle ne va sans doute pas s'en rendre compte. Il y a donc une responsabilité croisée de désinformation ou de mal information.

Vous parliez d'une avant-garde de médecins attentifs à ces problèmes: combien sont-ils ? Le lectorat de la revue Prescrire peut-il renseigner sur la taille de ce groupe?

Prescrire doit avoir environ 25.000 abonnés, parmi lesquels on trouve 5.000 pharmaciens. Il y a donc à peu près 20.000 médecins qui sont lecteurs de Prescrire, une large majorité d'entre eux, autour de 15.000 à 18.000, sont des généralistes. Sachant qu'il y a environ 48.000 généralistes en France actuellement, un chiffre en nette diminution. Et environ 50.000 spécialistes, dont 3.000 à 4.000 lisent Prescrire. Il y a bien sûr d'autres publications, notamment le British Medical Journal qui est de très haute tenue, mais la barrière de la langue limite son lectorat en France, et ses lecteurs sont quasi toujours aussi des lecteurs de Prescrire.

Au-delà de ce groupe de médecins qui s'informent, la responsabilité ne doit-elle pas aussi être celle des dirigeants politiques ?

Ce qu'on voit là est un jeu de bonneteau. On voit Xavier Bertrand soudain oublier qu'il a été ministre et dire qu'il veut aller jusqu'en haut des plus hautes responsabilités, Nicolas Sarkozy pareil. Sans même parler des relations de proximité qui existaient entre l'UMP et Servier, ou du fait que Xavier Bertrand a sciemment participé à la mort du système de médecins référents dont la formation était indépendante de l'industrie pharmaceutique, je dois dire que je n'attends pas des ministres qu'ils me disent ce que je dois faire vis-à-vis des médicaments, Dieu soit loué !

Je le rappelle dans Les Fossoyeurs: quelques jours avant que le Vioxx ne soit retiré de la vente, Philippe Douste-Blazy se pavanait à la radio pour dire qu'il s'agissait d'un médicament formidable et que s'il y avait des problèmes, les agences les auraient bien sûr dépistés.

L'année dernière, Roselyne Bachelot nous expliquait qu'il fallait utiliser du Tamiflu hors indications avec le directeur de la DGS, Didier Houssin, qui poussait à la roue pour qu'on prescrive sur une simple fatigue avec rhume, ce qui sur le plan médical a conduit le Formindep (formindep.org), une association pour la formation indépendante des médecins, à demander sa démission.

Les agences sont d'une rare incompétence. L'Afssaps a tendance à faire totalement confiance aux laboratoires et à mettre de côté comme l'a montré Irène Frachon les alertes lancées par les whistleblowers.

Combien de fois je me suis retrouvé à la radio avec des gens qui me posaient des questions et auxquels j'expliquais que le troisième médicament le plus vendu en France à la sortie de l'hôpital est un antalgique retiré de la vente dans de nombreux pays européens depuis des années. Quand ils me demandaient son nom, je n'avais pas le courage d'aller jusqu'au bout et de dire que c'est un médicament qui s'appelle Di-Antalvic et qui n'avait jamais apporté la preuve de son efficacité et qui est peut être dangereux.

Parce que le pouvoir de rétorsion que pouvait avoir une firme dans ces années-là face aux donneurs d'alerte était énorme, on l'a vu avec le livre du docteur Irène Frachon qu'ils ont failli faire interdire. La question qui se pose, c'est la responsabilité des médias en général, dans le fait de ne pas prêter une oreille attentive, et ensuite d'offrir une véritable protection aux donneurs d'alerte.

Vous évoquiez le scandale à venir des médicaments anti-Alzheimer, de quoi s'agit-il ?

Ce sera un scandale sanitaire dans dix ans, et parceque les choses seront un petit peu plus faciles pour les donneurs d'alerte aujourd'hui, je dirai clairement ce qui apparaît en filigrane depuis au moins dix ans dans le British Medical Journal, dansle New England Journal of Medecine, dans la revue Prescrire : les médicaments anti-Alzheimer coûtent des sommes criminelles à la sécurité sociale, à côté desquelles le Mediator c'est du pipi de chat.

Ces médicaments ne retardent pas l'entrée en établissement spécialisé des patients atteints, ces médicaments n'arrêtent pasleur dégradation. A peine ont-ils permis à certains items sur certains tests d'être un peu meilleurs pendant un bref moment, et ils peuvent entraîner des accidents vasculaires cardiaques et cérébraux graves. On est devant une machine à côté de laquelle le Mediator, ce n'est pas grand-chose même si beaucoup de gens en ont pris.

Pour l'Alzheimer,on a des familles qui viennent voir des gérontologues et qui demandent ce qu'elles peuvent faire pour leurs grands-parents, et qui sont évidemment pieds et poings liés par ce qui leur est dit. On est donc en face de quelque chose de dramatique et on pourra dans quelques années, mais il faudra dix ans, décrypter le document de la Haute autorité de santé sur les anti-Alzheimer qui est sorti il y a un an et demi, un document qui a amené la revue Prescrire à attaquer violemment la Haute autorité de santé sur le conflit d'intérêts de ses experts.

Le document sur les anti-Alzheimer est obligé de reconnaître qu'ils ne ralentissent pas l'entrée en établissement, qu'ils n'améliorent pas les possibilités cognitives des patients mais, dit-il dans un langage extraordinaire, ils permettent de les mettre dans la filière gériatrique, et à cette filière de fonctionner. Autrement dit, pour que demain la dépendance puisse être un juteux marché pour les assurances privées surtout ne mettons pas en cause un médicament qui donne l'illusion aux gens d'être traités, quand ce qui importe autour d'un patient Alzheimer, c'est la qualité de l'accompagnement humain.

D'une part il y a la dangerosité, et d'autre part il y a la question des coûts pour la sécurité sociale des remboursements de médicaments qui ne servent à rien. Le cas du Mediator est intéressant parce que pendant longtemps on ne savait pasqu'il était dangereux mais on savait qu'il ne servait à rien. Ne paye-t-on pas là aussi le prix d'un système où l'on rembourse beaucoup de médicaments qui ne servent à rien ?

Le Mediator de 2010, un médicament qui ne sert à rien et qui peut donner des accidents, et qui est largement prescrit aujourd'hui, L'Express l'a pointé mais ça fait au moins quatre ou cinq ans que Prescrire nous alerte, c'est le Vastarel. C'est un médicament d'un laboratoire français aussi qui est censé améliorer l'oxygénation du cerveau chez les personnes âgées mais qui n'a jamais fait la preuve de la moindre efficacité. Voyant qu'il n'était pas prescrit par les cardiologues, qui ont déjà beaucoup de médicaments efficaces à leur disposition, le laboratoire l'a proposé aux ORL et aux ophtalmos. On voit passer beaucoup de prescriptions de Vastarel alors même qu'on sait qu'il n'a jamais fait la preuve de son efficacité mais qu'en plus on sait maintenant qu'il peut donner des maladies de Parkinson.

Dans cinq ans, dans dix ans, quand Vastarel aura été retiré du commerce, on ne trouvera plus un médecin qui reconnaîtra avoir initié des dizaines et des centaines de prescriptions, et tout le monde hochera la tête et le ministre de la santé de l'époque, qui sera peut-être socialiste, posera gravement ses coudes sur le bureau en disant : je veux faire toute la lumière sur cette affaire, comment se fait-il que l'argent de la collectivité ait été dilapidé pendant dix ans ? Rien ne changera.

Sauf si d'affaire en affaire, le Vioxx, le Mediator, etc., s'installe de manière intime chez les patients la question de la dangerosité d'utiliser des comprimés comme si c'était des bonbons. Mais notre responsabilité de médecins se pose aussi. Ily a une partie non négligeable de notre profession qui pense qu'il est tout à fait normal d'entretenir des relations avec les laboratoires. Il y a des syndicats comme la CSMF qui remercient sur leur site les laboratoires de leur aide financière, ce que je trouve juste pathétique. Il y a donc une responsabilité médicale, il y a une responsabilité des agences et du politique,il y a une responsabilité très importante des médias.

Comment d'un côté rembourser du placebo et de l'autre dérembourser des médicaments dont l'utilité est prouvée ?

On se base simplement sur le coût et sur une notion ridicule, la notion de « médicament de confort ». Par exemple, est-ce que les médicaments contre la diarrhée sont des médicaments de confort ? Quand on a la diarrhée, on ne trouve pas qu'il s'agisse de médicament de confort... Je me suis battu il y a trois ans lorsqu'on a voulu dérembourser les petits médicaments des patients en affection de longue durée. J'avais prouvé que cela allait conduire les patients qui suivent des chimios à prendre des médicaments encore plus chers.

On a un système schizophrène, qui protège les pseudo-innovations thérapeutiques qui sont parfois très chères et qui peuvent être dangereuses et qui laissent sur le marché des situations de rentes pour des médicaments qui ont été lancés à un moment où les autorisations de mise sur le marché étaient encore plus mollassonnes qu'aujourd'hui et on laisse le médicament vivre sa vie jusqu'à ce qu'on ne puisse plus en nier l'inefficacité ou la dangerosité. Il y avait par exemple un médicament pour personnes âgées qui s'appelait l'Hydergine en gouttes. L'Hydergine n'a jamais sauvé personne mais les types des laboratoires vous disaient : «Mais écoutez, 80% de vos collègues ne peuvent pas avoir tort...» Le système est conçu pour s'auto-entretenir.

 

Entretien publié sur MEDIAPART le 31/12/2010 par Sylvain Bourmeau, reproduit ici avec l'aimable autorisation de son auteur.

http://www.mediapart.fr/journal/france/311210/apres-le-me...

05.01.2011

Comment la santé devint rentable (16)

En 2012, la « redéfinition des critères d’affection longue durée », instaurée par Roselyne Bachelot en 2010, arriva à son terme sous l’égide de Xavier Bertrand.

 

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Les pathologies chroniques ( diabète, hypertension, etc…) n’étant plus prises en charge avant le stade des complications, seuls les ménages les plus aisés pouvaient payer les soins, les malades les plus démunis renonçant à la prévention.

 

 

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Dessin paru en 2008 sur le site www.alexiscartoon.com, lors de la précédente tentative menée par Frederic Van Roekeghem, ancien de chez AXA(R), de "redéfinir le champ des ALDs..."

© Alexis, reproduction avec l'accord de l'auteur.

( Le site d’un mec qui dessine parce qu’une infirmière gagne (au moins) 100 fois moins qu’un footballeur.)

 

18.01.2010

H1N1: "Pandémie: pourquoi les Français doutent-ils?"

« La France a le meilleur système de santé du monde, selon l’OMS ». « Le plan pandémique français est un exemple pour le monde entier ».

 

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Ces affirmations répétées par les technocrates ministériels devaient un jour ou l’autre être balayées par une crise sanitaire. C’est chose faite. Pour ceux qui pratiquent encore la médecine générale, ce petit métier voué à disparaître pour cause d’entrave au néolibéralisme financier, ce n’est pas une surprise. Ainsi dès 2007 j’avais créé un blog, « en attendant H5N1 », rassemblant données médicales parcellaires sur les risques sanitaires et commentaires désabusés sur la destruction accélérée du système solidaire français.

Mais je dois l’avouer, même pour un observateur averti, l’ampleur du fiasco H1N1 est surprenante. Ainsi les Français ont mis en doute les consignes péremptoires assénées à longueur d’antenne par ministres et experts. Par quel miracle ?

Fin Octobre, l’un d’eux livre son analyse. Antoine Flahault, directeur de l’Ecole des hautes études en santé publique, s’était hasardé mi-Août 2009 à une prévision basée sur une lecture hâtive des chiffres de décès dans deux îles de l’Océan Indien, reprise dans la quasi-totalité des média comme une vérité scientifique : la mortalité de la grippe H1N1 serait cent fois supérieure à celle de la grippe saisonnière. Dans ce contexte, on comprend l’étonnement de l’expert quand, dix semaines plus tard, la population boude les vaccinodromes. Son explication? Nous assisterions aux effets à long terme de… Mai 1968, aux caprices « d’enfants gâtés » : « Tout l’édifice patiemment construit pour le bien commun semble s’écrouler sous nos pieds : la population tourne massivement le dos et s’en va en maugréant... Peut-être, les barricades cèderont-elles ? Peut-être, la raison reviendra-t-elle ? » Cette explication sarkocompatible sur les méfaits de l’esprit de 68 en dit long sur le désarroi de nos élites, ainsi que sur leur déconnexion du réel. Et l’on a droit, comme toujours, au couplet sur les méfaits d’Internet : « une blogosphère insensée s’agite et semble mieux à même de convaincre l’opinion…souvent réfractaire aux données scientifiques… elle a des accents parfois paranoïaques, agite volontiers la théorie du complot, dénonce sans la moindre preuve les manipulations d’Etat… »

Ces affirmations n’expliquent pas comment une proportion très importante de professionnels de santé eux-mêmes font partie des vaccino-sceptiques. Ceux-ci seront désignés dans les média comme des irresponsables, voire des propagandistes sectaires, ce sera l’analyse râbachée sans nuance par Hélène Cardin sur France-Inter, qui prendra la défense d’experts épinglés pour leurs conflits d’intérêt non dévoilés avec Big Pharma, tout en raillant la piétaille généraliste, inculte et uniquement motivée par le manque à gagner que représenteraient les vaccinodromes.

A la vérité, c’est sur Internet en grande partie que la bataille d’arguments s’est livrée, médecins et infirmiers décortiquant patiemment les publications scientifiques, « vulgarisant » leur contenu parfois abscons pour leurs lecteurs, quand les médias en majorité servaient la soupe au plan pandémique. Et l’erreur majeure d’un gouvernement qui vit de l’instrumentalisation de peurs fabriquées aura été d’écarter d’autorité du plan pandémique les généralistes, troufions individualistes jugés comme incompétents. Imposer aux Français il y a cinq ans un médecin traitant, pour ensuite leur expliquer qu’ils avaient confié leur santé à un imbécile incapable de respecter la chaîne du froid, c’était ajouter un mensonge de trop à une longue série d’affirmations politiques et industrielles calamiteuses.

 

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Christian Lehmann est médecin généraliste et écrivain

 

Paru dans l'Humanité, samedi 16 janvier 2010

25.10.2007

Du bon usage de la pauvreté

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Les dames patronnesses, les épouses des maîtres de forges, gagnaient jadis leur paradis en distribuant pain rassis et étoles trouées à leurs pauvres. Aujourd’hui, cette rédemption opère de manière plus administrative. J’en veux pour preuve le minime ( très minime) esclandre provoqué en Mai dernier par Martin Hirsch, Haut commissaire aux solidarités actives contre la pauvreté. Interrogé sur France-Inter par un auditeur, il déclare son opposition à la franchise sur les soins, avant de se rétracter après 24 heures d’homérique résistance, « pleinement rassuré » par les précisions de Roselyne Bachelot et de Xavier Bertrand : en effet, la mesure « sera accompagnée des exonérations nécessaires pour tenir compte des situations sociales très dégradées ».

 

Logique très particulière du sarkozysme en action, préférant à la justice sociale la charité, qui fait le tri entre les « très pauvres » et les « un peu moins pauvres que les plus pauvres », au risque, on le voit hélas trop souvent, de favoriser une lutte des classes interne, désignant aux ménages modestes comme premiers coupables de leurs difficultés les bénéficiaires de la CMU « qui eux, Docteur, peuvent se soigner les dents gratis ! » Rien ne se perd, tout se recycle, même la charité, qui sert ainsi à conforter l’idée d’un Autre coupable, responsable de tous les maux.

 

Comment, d’ailleurs, ne pas faire le parallèle avec un phénomène troublant, qui eût du attirer l’attention de Martin Hirsch : les refus croissants opposés par certains professionnels de santé aux patients en CMU. Au-delà des réelles difficultés administratives de paiement que peuvent rencontrer certains praticiens, c’est bien le discours de dénonciation constante de l’assuré irresponsable qui a permis ce lent glissement, car il est plus facile d’envoyer paître un patient démuni ( « Allez à l’hôpital public, on ne prend pas les gens comme vous ici ») si l’on peut voir en lui la source de tous les maux du système.

 

Nous voici en Octobre, cinq mois plus tard. Les franchises sur les soins arrivent en discussion au Parlement, et Roselyne Bachelot a beau jeu de déclarer que les franchises « ne priveront pas de soins les plus vulnérables », puisque « les plus démunis (les bénéficiaires de la CMU) en seront exonérés ».

 

Pour mémoire, rappelons que le plafond de la CMU est à 606 euros par mois, et le seuil de pauvreté en France à 817 euros. Qu’un handicapé, qu’un malade incapable de travailler, touche une allocation adulte handicapé à peine supérieure au plafond de la CMU, et devra donc payer les franchises, qui s’ajouteront aux forfaits déjà existants sur les consultations médicales, au forfait hospitalier journalier qui dissuade déjà certaines personnes en affection longue durée de recourir à l’hospitalisation.

 

Ne crachez pas sur les pauvres.

 

Pour le pouvoir, ils ont leur utilité.

 

Les ministres d’ouverture aussi.

 

( publié le 25 Octobre 2007 dans Témoignage Chrétien) 

 

 
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