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17/02/2013

Cholestérol: 10 ans avant le Pr Even, deux généralistes lancent l'alerte... dans l'indifférence médiatique


CHOLESTEROL : UNE INFORMATION BIAISEE, UNE DEMARCHE INCOHERENTE

La résistance croissante au marketing dont font preuve certains médecins depuis quelques années semble avoir convaincu l'industrie pharmaceutique de changer son fusil d'épaule et de viser maintenant le grand public, comme elle le fait avec grand succès aux USA.

Tout a commencé à la rentrée 2002 lorsque le SNIP (Syndicat National de l'Industrie Pharmaceutique) a décidé de se rebaptiser du beau nom de LEEM (Les Entreprises du Médicament). Ce nouveau nom n'était pas un simple changement de façade mais la manifestation d'une quête de reconnaissance que l'industrie a accompagnée d'une puissante campagne en direction du grand public : affiches, publicités dans la presse écrite et surtout spots télévisés sur TF1 et France Télévision dans lesquels des personnalités, malades ou en bonne santé, venaient vanter les bienfaits des découvertes les plus spectaculaires : des anticancéreux aux médicaments pédiatriques en passant par le traitement de la sclérose en plaques. Mais cette entreprise de séduction dépasse la simple campagne d'image : sous couvert d'information sanitaire, le LEEM s'associe à des associations à but non lucratif pour diffuser des messages qui n'ont d'autre but que d'inciter la population à " consommer " du médical - c'est à dire, in fine, du médicament.

L'exemple le plus flagrant est visible ces jours-ci sur nos écrans : en janvier dernier, les laboratoires Pfizer s'associaient à l'ARCOL (Comité français de coordination des recherches sur l'athérosclérose et le cholestérol) pour lancer une campagne autour du dosage du cholestérol. Les moyens étaient conséquents : publi-reportage diffusé dans la presse écrite ayant pour vocation " d'élargir l'information au risque cardiovasculaire dans sa globalité " ; 1 300 000 brochures d'information destinées à être distribuées aux patients par les professionnels de santé afin " d'aider à lutter contre les idées reçues sur l'hypercholestérolémie " ; centre d'appel téléphonique permettant de " répondre aux questions les plus fréquemment posées ". Le pompon était cependant remporté par l'annonce presse avec " visuel choc et message simple " (sic !) publiée dans les principaux titres de la presse française. Déclinée en poster " à la demande de médecins ", 1 000 exemplaires étaient destinés à être installés dans les salles d'attente médicales. Annonce et poster représentaient les pieds d'un cadavre à la morgue : une étiquette portait le sexe (M), l'âge (47) et la cause du décès (accident cardio-vasculaire), avec ce message " choc " : " Dire qu'un simple dosage de son cholestérol aurait pu lui éviter ça ! " Juste en dessous, on pouvait lire " Une crise cardiaque peut intervenir alors que l'on ne se croyait pas malade. On peut alors découvrir que l'on a, peut-être depuis des années, un excès de cholestérol dans le sang. Saviez-vous qu'un excès de cholestérol peut provoquer des maladies cardiovasculaires ? Faire doser régulièrement son taux de cholestérol est important, d'autant qu'il est relativement facile, aujourd'hui, de le faire baisser. " Suit la liste des personnes et situations " concernés " : " Homme de plus de 45 ans. Femme de plus de 55 ans ou ménopausée. Antécédent familial de maladie cardiaque. Tabagisme. Diabète. Hypertension. Obésité. "

La volonté est claire : présenté comme un " tueur silencieux ", le cholestérol devient l'ennemi public numéro 1. Affiche et poster incitent ouvertement à consulter un médecin, à lui demander une prise de sang… Mais que feront alors, munis d'un résultat apparemment anormal, les patients qui ne se sont engagés dans cette démarche de soins que sous la pression publicitaire ? 
On touche ici le cœur de cette démarche commerciale, qui n'a rien d'une démarche d'éducation à la santé. Car aux patients pressés, stressés, on fait miroiter qu " un simple dosage du cholestérol " pourrait les protéger d'une mort précoce. Alors qu' " un simple dosage du cholestérol ", le plus souvent, ne renseignera en rien les patients sur leur risque cardio-vasculaire global, et ne les engagera pas dans une démarche de soins cohérente sur le long terme. Pour peu que le résultat semble dévier des normes édictées par les laboratoires, la force de la campagne, son message morbide choquant, amèneront probablement les patients à solliciter, voire à exiger des médecins un traitement destiné à " faire baisser le cholestérol ". Combien résisteront ? Aux USA, une étude publiée par l'American Medical Association révèle que 80% des patients qui demandent au médecin un médicament vu dans une publicité voient leur souhait exhaucé. Et si en France il est encore interdit de faire de la publicité directe pour les médicaments à destination du consommateur, générer une demande de traitement au sein de la population française, première consommatrice au monde de comprimés et autres gélules, passe d'abord par cette pseudo-information déguisée.

On chercherait en vain sur le site de l'Arcol, ou dans les documents publicitaires, quelques vérités surprenantes pourtant faciles à diffuser au grand public. A savoir que le taux de cholestérol est un facteur de risque beaucoup moins important que le surpoids ou la consommation de tabac, ou encore que son interprétation dépend de multiples facteurs ( âge, sexe, antécédents vasculaires, nationalité, habitudes alimentaires…). Ou encore que certains médicaments largement prescrits pendant des décennies ( et encore aujourd'hui !) font certes baisser le cholestérol… mais n'ont pas apporté la preuve que cette baisse s'accompagnerait d'une diminution de la mortalité des patients ou du risque d'accident vasculaire cardiaque ou cérébral ! Ou bien encore que les médicaments efficaces ne le sont que pour une population bien ciblée, présentant une hypertension, ou un diabète, ou des antécédents de troubles vasculaires. Ou encore que cesser de fumer diminue beaucoup plus nettement le risque vasculaire, que de " faire baisser le cholestérol ". Présenter le dosage de cholestérol comme un élément clef de la démarche de santé est un contre-sens, qui n'aboutira qu'à augmenter la pression consumériste sur médecins et patients.

La démarche est juteuse pour des intervenants peu regardants sur la finalité, qui devrait être la santé des patients : médecins multipliant les consultations, laboratoires multipliant les analyses, pharmaciens le nombre de boîtes vendues, et fabriquants leur chiffre d'affaire.

La campagne PFIZER - ARCOL se présente comme une campagne d'information, ce qu'elle n'est pas : une information loyale aurait consisté à remettre le cholestérol à sa place. La présence avouée de BIG PHARMA en la personne de PFIZER ne laisse guère d'illusion : qui peut croire que le fabriquant d'un des principaux hypolipémiants du marché ( mais pas le mieux évalué), n'attend pas un retour sur investissement de cette " information " gracieusement assénée au public avec le concours de professionnels de santé et d'une association probablement subventionnée en partie par les pouvoirs publics ? ? ?

Le 27 mars dernier, les résultats d'un sondage de la revue médicale en ligne MedHermes amenait celle-ci à titrer " Les médecins à l'industrie pharmaceutique: Arrêtez de nous prendre pour des cons. " La profession médicale, en particulier les médecins généralistes, est en effet de moins en moins perméable au discours des visiteurs médicaux et aux publicités destinés à influencer leurs prescriptions. Même si la seule revue française indépendante consacrée au médicament, La revue Prescrire, ne compte que 25 000 abonnés, dont 10 000 généralistes, cette minorité de bloquage gêne considérablement la désinformation depuis toujours orchestrée par l'industrie.

Le 26 mars, dans un communiqué conjoint Pfizer et l'ARCOL " s'engageaient à faire prendre conscience qu'un simple dosage de cholestérol peut éviter de graves accidents cardiovasculaires ". Son dernier opus, " Un mauvais rêve ", spot télévisé actuellement diffusé sur TF1 et les chaînes de France Télévisions, met en scène un homme passé la quarantaine faisant un infarctus lors d'un dîner galant. Le message est doublement pervers et manipulateur : il vise à provoquer l'angoisse des hommes (qui consultent habituellement très peu leur médecin en l'absence de symptômes) et à culpabiliser (en faisant mine de les responsabiliser) les femmes qui sont d'excellentes prescriptrices de soins pour elles-mêmes, mais aussi pour leurs enfants, leurs parents et leurs compagnons.

A l'heure où le système de santé craque de toutes parts, cette campagne dont on se demande comment elle a pu recevoir l'aval de la Sécurité Sociale et des pouvoirs publics ne peut avoir d'autre effet que celui d'augmenter la consommation médicale de manière inutile au lieu d'amener les Français qui le souhaitent à s'engager dans une démarche de santé cohérente sur le long terme, laquelle ne passe pas obligatoirement par des dosages biologiques.

Christian Lehmann et Martin Winckler , médecins généralistes et écrivains


PS: En Mars 2003, Martin Winckler et moi avons tenté sans succès de publier ce texte dans plusieurs journaux et magazines, dont Le Monde, Libération et l'Express, à la suite d'une campagne médiatique intellectuellement indigente sur le cholestérol. Sans aucun succès.

Un interview croisé dans l'Express, sur une double page, a même été caviardé au dernier moment parce qu'un journaliste "médical" du newsmagazine s'était vexé d'avoir été épinglé dans "Patients, si vous saviez... Confessions d'un médecin généraliste", le livre que j'avais publié le mois précédent, pour son soutien sans recul au Vioxx... un anti-inflammatoire qui fut ensuite retiré du commerce au terme d'un fracassant scandale et de quelques milliers de morts. Ce texte ne fut donc jamais publié, mais circule encore dans les archives du net. Au bout d'un mois d'essais infructueux, avec mon accord, Martin Winckler utilisa ce texte, légèrement remanié, pour sa chronique Odyssée sur France-Inter:

Quel message terroriste peut-on voir ces jours-ci à la télévision?

Quelques semaines plus tard, Martin fut "remercié" de l'antenne de France-Inter par Jean-Luc Hees, immense professionnel, comme le relate cet article:

Polémique autour d'une campagne d'information sur le cholestérol  ( voir en fin d'article)

Quelles conclusions tirer de cette histoire?

1/ Que le LEEM n'est plus en odeur de sainteté depuis l'affaire du MEDIATOR.

2/ Que la presse considère aujourd'hui comme un bon sujet ce qu'hier elle n'osait pas aborder avec des pincettes, même quand les données médicales étaient sérieuses et le propos moins caricatural que celui du Professeur Even ( ancien doyen de faculté particulièrement méprisant envers la médecine générale, ancien ponte hospitalier s'étant illustré avec brio dans le scandale de la ciclosporine, vantée en conférence de presse internationale auprès de la ministre de la Santé de l'époque comme LE médicament du SIDA au mépris de tous les usages scientifiques... et de la réalité).

3/ Enfin, que dans le système français, un grand professeur enfonçant des portes ouvertes à coups de déclarations fracassantes et approximatives pourra aisément passer, dix ans après deux généralistes "de base" comme un éclaireur d'avant-garde dans la nuit de l'information médicale. 

Ainsi est fait le monde, et c'est le seul que nous avons. Il n'empêche. Sur le pont du Titanic, les vigies en ont parfois plein le cul. 


"Patients, si vous saviez... Confessions d'un médecin généraliste"  ed Points-Seuil

17/01/2008

Le pire est toujours possible

 

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Avec Sarkozy, le pire est toujours possible. C’est l’une des raisons pour lesquelles je me suis lancé en Juin 2006 dans la bataille contre les franchises sur les soins, idée stupide et dangereuse.

 

Si la pétition lancée sur Internet et le vaste mouvement de protestation engagé ont permis de diffuser l’information et de contrer les justifications plus débiles les unes que les autres empilées par les porte-parole du gouvernement pour masquer la volonté de « responsabiliser » cancéreux, dialysés et victimes d’accident de travail, le système médiatique a verrouillé l’accès de nombre de Français à cette action. J’ai encore en mémoire ce grand reporter de France 2 m’appelant, écoeuré, au soir de la grande manifestation solidaire au gymnase Japy en Septembre, m’enjoignant de ne pas regarder la grand-messe du 20 heures, et m’expliquant que le sujet sur lequel il travaillait depuis quatre jours avait été raccourci, puis évincé à la dernière minute. Trop peu sarko-compatible pour passer le filtre des directeurs de l’information…

 

Et voici qu’aujourd’hui, alors que les franchises sur les soins ont été votées, que cet énième accroc dans le manteau troué de l’assurance-maladie solidaire est acté, voici qu’un homme se lève, un travailleur social de 45 ans, Bruno-Pascal Chevalier, qui annonce qu’il entame une grève des soins contre les franchises.

 

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Un journaliste de l’Humanité m’appelle au cabinet médical, m’annonce la nouvelle. Je suis à la fois choqué, amer, mais pas surpris.

 

Je me mets un instant à la place de cet homme, atteint du Sida, travailleur social, ayant en charge un Centre Communal d’Action Sociale, confronté comme je le suis parfois à des gens qui m’expliquent qu’ils doivent choisir entre acheter de la nourriture ou payer certains soins. Son geste est un geste politique, et un geste philosophique.

 

Un geste que je ne cautionne pas, mais dont je saisis la portée, et le sens : la franchise sur les soins, et les conditions de sa mise en œuvre, sont un parfait exemple de la manière dont se délite la solidarité en France, sous les coups de boutoir d’un libéralisme financier prodigue en mensonges obscènes et en fausses évidences économiques pour laisser sur le bord de la route les plus faibles.

 

Au pays des winners à Rolex, le malade dérange, et le malade pauvre plus particulièrement. L’idée de participer à ses frais de santé insupporte, quand on songe qu’on pourrait mettre de l’argent de côté pour un énième écran plat plutôt que de nourrir son irresponsabilité probablement frauduleuse.

 

J’avais su dès le début que nous en arriverions là, et c’est pour tenter de l’éviter qu’avec Martin Winckler et quelques autres nous avions lancé l’appel contre la franchise. En vain.

 

Mais aujourd’hui un malade se lève, annonce qu’il se met en grève des soins. Il est reçu par Roselyne Bachelot, qui lui pond quelques perles sur la nécessaire solidarité, perles qu’il n’avale pas, connaissant fort bien, en tant que travailleur social, les données du problème.

 

Et les télévisions tournent vers lui leur œil obscène, passant outre le danger que représente cette action pour le Président bling-bling, comme mûes par un réflexe pavlovien né d’années de télé-réalité immonde. Pour un peu, Bruno-Pascal Chevalier me l’a confié, certaines lui demanderaient bien un certificat médical circonstancié attestant de sa grève des soins et de son état. Et puis ensuite, quoi ? L’enfermer dans un loft et attendre ?

 

Nous vivons dans un pays dont le Président ne sait même pas ce qu’est la honte.

 

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www.appelcontrelafranchise.org :  le site de l'appel contre la franchise, lancé en Mars 2007

 

www.contre-les-franchises.org  : le site du collectif national, lancé en septembre 2007

 

www.grevedesoins.fr : le site de soutien à Bruno-Pascal Chevalier, lancé en janvier 2008

 

(article publié le 17 Janvier 2008 dans Témoignage Chrétien)

  

 

 

 
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