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17/02/2013

Cholestérol: 10 ans avant le Pr Even, deux généralistes lancent l'alerte... dans l'indifférence médiatique


CHOLESTEROL : UNE INFORMATION BIAISEE, UNE DEMARCHE INCOHERENTE

La résistance croissante au marketing dont font preuve certains médecins depuis quelques années semble avoir convaincu l'industrie pharmaceutique de changer son fusil d'épaule et de viser maintenant le grand public, comme elle le fait avec grand succès aux USA.

Tout a commencé à la rentrée 2002 lorsque le SNIP (Syndicat National de l'Industrie Pharmaceutique) a décidé de se rebaptiser du beau nom de LEEM (Les Entreprises du Médicament). Ce nouveau nom n'était pas un simple changement de façade mais la manifestation d'une quête de reconnaissance que l'industrie a accompagnée d'une puissante campagne en direction du grand public : affiches, publicités dans la presse écrite et surtout spots télévisés sur TF1 et France Télévision dans lesquels des personnalités, malades ou en bonne santé, venaient vanter les bienfaits des découvertes les plus spectaculaires : des anticancéreux aux médicaments pédiatriques en passant par le traitement de la sclérose en plaques. Mais cette entreprise de séduction dépasse la simple campagne d'image : sous couvert d'information sanitaire, le LEEM s'associe à des associations à but non lucratif pour diffuser des messages qui n'ont d'autre but que d'inciter la population à " consommer " du médical - c'est à dire, in fine, du médicament.

L'exemple le plus flagrant est visible ces jours-ci sur nos écrans : en janvier dernier, les laboratoires Pfizer s'associaient à l'ARCOL (Comité français de coordination des recherches sur l'athérosclérose et le cholestérol) pour lancer une campagne autour du dosage du cholestérol. Les moyens étaient conséquents : publi-reportage diffusé dans la presse écrite ayant pour vocation " d'élargir l'information au risque cardiovasculaire dans sa globalité " ; 1 300 000 brochures d'information destinées à être distribuées aux patients par les professionnels de santé afin " d'aider à lutter contre les idées reçues sur l'hypercholestérolémie " ; centre d'appel téléphonique permettant de " répondre aux questions les plus fréquemment posées ". Le pompon était cependant remporté par l'annonce presse avec " visuel choc et message simple " (sic !) publiée dans les principaux titres de la presse française. Déclinée en poster " à la demande de médecins ", 1 000 exemplaires étaient destinés à être installés dans les salles d'attente médicales. Annonce et poster représentaient les pieds d'un cadavre à la morgue : une étiquette portait le sexe (M), l'âge (47) et la cause du décès (accident cardio-vasculaire), avec ce message " choc " : " Dire qu'un simple dosage de son cholestérol aurait pu lui éviter ça ! " Juste en dessous, on pouvait lire " Une crise cardiaque peut intervenir alors que l'on ne se croyait pas malade. On peut alors découvrir que l'on a, peut-être depuis des années, un excès de cholestérol dans le sang. Saviez-vous qu'un excès de cholestérol peut provoquer des maladies cardiovasculaires ? Faire doser régulièrement son taux de cholestérol est important, d'autant qu'il est relativement facile, aujourd'hui, de le faire baisser. " Suit la liste des personnes et situations " concernés " : " Homme de plus de 45 ans. Femme de plus de 55 ans ou ménopausée. Antécédent familial de maladie cardiaque. Tabagisme. Diabète. Hypertension. Obésité. "

La volonté est claire : présenté comme un " tueur silencieux ", le cholestérol devient l'ennemi public numéro 1. Affiche et poster incitent ouvertement à consulter un médecin, à lui demander une prise de sang… Mais que feront alors, munis d'un résultat apparemment anormal, les patients qui ne se sont engagés dans cette démarche de soins que sous la pression publicitaire ? 
On touche ici le cœur de cette démarche commerciale, qui n'a rien d'une démarche d'éducation à la santé. Car aux patients pressés, stressés, on fait miroiter qu " un simple dosage du cholestérol " pourrait les protéger d'une mort précoce. Alors qu' " un simple dosage du cholestérol ", le plus souvent, ne renseignera en rien les patients sur leur risque cardio-vasculaire global, et ne les engagera pas dans une démarche de soins cohérente sur le long terme. Pour peu que le résultat semble dévier des normes édictées par les laboratoires, la force de la campagne, son message morbide choquant, amèneront probablement les patients à solliciter, voire à exiger des médecins un traitement destiné à " faire baisser le cholestérol ". Combien résisteront ? Aux USA, une étude publiée par l'American Medical Association révèle que 80% des patients qui demandent au médecin un médicament vu dans une publicité voient leur souhait exhaucé. Et si en France il est encore interdit de faire de la publicité directe pour les médicaments à destination du consommateur, générer une demande de traitement au sein de la population française, première consommatrice au monde de comprimés et autres gélules, passe d'abord par cette pseudo-information déguisée.

On chercherait en vain sur le site de l'Arcol, ou dans les documents publicitaires, quelques vérités surprenantes pourtant faciles à diffuser au grand public. A savoir que le taux de cholestérol est un facteur de risque beaucoup moins important que le surpoids ou la consommation de tabac, ou encore que son interprétation dépend de multiples facteurs ( âge, sexe, antécédents vasculaires, nationalité, habitudes alimentaires…). Ou encore que certains médicaments largement prescrits pendant des décennies ( et encore aujourd'hui !) font certes baisser le cholestérol… mais n'ont pas apporté la preuve que cette baisse s'accompagnerait d'une diminution de la mortalité des patients ou du risque d'accident vasculaire cardiaque ou cérébral ! Ou bien encore que les médicaments efficaces ne le sont que pour une population bien ciblée, présentant une hypertension, ou un diabète, ou des antécédents de troubles vasculaires. Ou encore que cesser de fumer diminue beaucoup plus nettement le risque vasculaire, que de " faire baisser le cholestérol ". Présenter le dosage de cholestérol comme un élément clef de la démarche de santé est un contre-sens, qui n'aboutira qu'à augmenter la pression consumériste sur médecins et patients.

La démarche est juteuse pour des intervenants peu regardants sur la finalité, qui devrait être la santé des patients : médecins multipliant les consultations, laboratoires multipliant les analyses, pharmaciens le nombre de boîtes vendues, et fabriquants leur chiffre d'affaire.

La campagne PFIZER - ARCOL se présente comme une campagne d'information, ce qu'elle n'est pas : une information loyale aurait consisté à remettre le cholestérol à sa place. La présence avouée de BIG PHARMA en la personne de PFIZER ne laisse guère d'illusion : qui peut croire que le fabriquant d'un des principaux hypolipémiants du marché ( mais pas le mieux évalué), n'attend pas un retour sur investissement de cette " information " gracieusement assénée au public avec le concours de professionnels de santé et d'une association probablement subventionnée en partie par les pouvoirs publics ? ? ?

Le 27 mars dernier, les résultats d'un sondage de la revue médicale en ligne MedHermes amenait celle-ci à titrer " Les médecins à l'industrie pharmaceutique: Arrêtez de nous prendre pour des cons. " La profession médicale, en particulier les médecins généralistes, est en effet de moins en moins perméable au discours des visiteurs médicaux et aux publicités destinés à influencer leurs prescriptions. Même si la seule revue française indépendante consacrée au médicament, La revue Prescrire, ne compte que 25 000 abonnés, dont 10 000 généralistes, cette minorité de bloquage gêne considérablement la désinformation depuis toujours orchestrée par l'industrie.

Le 26 mars, dans un communiqué conjoint Pfizer et l'ARCOL " s'engageaient à faire prendre conscience qu'un simple dosage de cholestérol peut éviter de graves accidents cardiovasculaires ". Son dernier opus, " Un mauvais rêve ", spot télévisé actuellement diffusé sur TF1 et les chaînes de France Télévisions, met en scène un homme passé la quarantaine faisant un infarctus lors d'un dîner galant. Le message est doublement pervers et manipulateur : il vise à provoquer l'angoisse des hommes (qui consultent habituellement très peu leur médecin en l'absence de symptômes) et à culpabiliser (en faisant mine de les responsabiliser) les femmes qui sont d'excellentes prescriptrices de soins pour elles-mêmes, mais aussi pour leurs enfants, leurs parents et leurs compagnons.

A l'heure où le système de santé craque de toutes parts, cette campagne dont on se demande comment elle a pu recevoir l'aval de la Sécurité Sociale et des pouvoirs publics ne peut avoir d'autre effet que celui d'augmenter la consommation médicale de manière inutile au lieu d'amener les Français qui le souhaitent à s'engager dans une démarche de santé cohérente sur le long terme, laquelle ne passe pas obligatoirement par des dosages biologiques.

Christian Lehmann et Martin Winckler , médecins généralistes et écrivains


PS: En Mars 2003, Martin Winckler et moi avons tenté sans succès de publier ce texte dans plusieurs journaux et magazines, dont Le Monde, Libération et l'Express, à la suite d'une campagne médiatique intellectuellement indigente sur le cholestérol. Sans aucun succès.

Un interview croisé dans l'Express, sur une double page, a même été caviardé au dernier moment parce qu'un journaliste "médical" du newsmagazine s'était vexé d'avoir été épinglé dans "Patients, si vous saviez... Confessions d'un médecin généraliste", le livre que j'avais publié le mois précédent, pour son soutien sans recul au Vioxx... un anti-inflammatoire qui fut ensuite retiré du commerce au terme d'un fracassant scandale et de quelques milliers de morts. Ce texte ne fut donc jamais publié, mais circule encore dans les archives du net. Au bout d'un mois d'essais infructueux, avec mon accord, Martin Winckler utilisa ce texte, légèrement remanié, pour sa chronique Odyssée sur France-Inter:

Quel message terroriste peut-on voir ces jours-ci à la télévision?

Quelques semaines plus tard, Martin fut "remercié" de l'antenne de France-Inter par Jean-Luc Hees, immense professionnel, comme le relate cet article:

Polémique autour d'une campagne d'information sur le cholestérol  ( voir en fin d'article)

Quelles conclusions tirer de cette histoire?

1/ Que le LEEM n'est plus en odeur de sainteté depuis l'affaire du MEDIATOR.

2/ Que la presse considère aujourd'hui comme un bon sujet ce qu'hier elle n'osait pas aborder avec des pincettes, même quand les données médicales étaient sérieuses et le propos moins caricatural que celui du Professeur Even ( ancien doyen de faculté particulièrement méprisant envers la médecine générale, ancien ponte hospitalier s'étant illustré avec brio dans le scandale de la ciclosporine, vantée en conférence de presse internationale auprès de la ministre de la Santé de l'époque comme LE médicament du SIDA au mépris de tous les usages scientifiques... et de la réalité).

3/ Enfin, que dans le système français, un grand professeur enfonçant des portes ouvertes à coups de déclarations fracassantes et approximatives pourra aisément passer, dix ans après deux généralistes "de base" comme un éclaireur d'avant-garde dans la nuit de l'information médicale. 

Ainsi est fait le monde, et c'est le seul que nous avons. Il n'empêche. Sur le pont du Titanic, les vigies en ont parfois plein le cul. 


"Patients, si vous saviez... Confessions d'un médecin généraliste"  ed Points-Seuil

14/02/2013

"C'est en changeant tous un peu qu'on peut tout changer": le prévisible fiasco d'une réforme mensongère

 

Huit ans après sa mise en place, la Cour des Comptes dénonce la réforme du médecin traitant de 2005 comme un échec. Elle pointe son inefficacité économique, sa mutation en labyrinthe tarifaire, le caractère virtuel du rôle confié au médecin généraliste.

(Seul satisfecit : le fort pourcentage de patients ayant « adhéré au système » alors que son refus entraîne une forte pénalisation des remboursements !!!)

 

Huit ans…. La France a le triste privilège d’empiler ainsi les rapports émis par les Hauts Comités, les Haut Commissaires, et autres Comités des Sages.

 

Dès Décembre 2004, alors que le précédent système optionnel et efficace du médecin référent était rayé d’un trait de plume, il n’avait pas fallu HUIT JOURS à six généralistes pour autopsier cette réforme de tous les mensonges, mort-née avant même d’avoir vu le jour.

 

A l’époque, leur manifeste avait été écrit dans la colère et l’indignation pour prendre date, pour notifier que l’échec du système était d’emblée prévisible à toute personne honnête dotée d’un minimum d’intelligence. En l’espace de quelques semaines il recueillit 30.000 signatures, de médecins, de patients. Mais la machine de communication du gouvernement et de la Caisse Nationale d’Assurance-Maladie sous gouvernance d’un ancien dirigeant d’AXA s’était mise en marche, et rien ne pourrait l’arrêter, surtout pas six clampins de base criant au bord du cortège que le roi était nu. Souvenez-vous : « C’est en changeant tous un peu qu’on peut tout changer ! »

 

En voici le texte intégral :

 

La contre-réforme du système de santé est un tissu de mensonges

 

« A l’heure où le Ministre de la Santé va parader sur les ondes pour expliquer qu’il a présidé à la signature d’un accord historique sur le « médecin traitant », à l’heure où va se mettre en place une gigantesque campagne de communication de nature à persuader le public que le but poursuivi est la sauvegarde de l’Assurance-Maladie solidaire, que peuvent faire les acteurs de terrain que sont les généralistes pour alerter l’opinion et révéler que derrière les effets d’annonce dont ce gouvernement s’est fait le spécialiste en matière de cohésion sociale, la réalité nue est toute autre ?

 

Ce qui sera dit aux patients, c’est qu’un nouveau système de santé se met en place, un système vertueux qui les engage à choisir un médecin traitant, essentiellement un généraliste qui les soignera et les aidera à accéder de manière coordonnée aux avis des spécialistes si cela est nécessaire.

 

Ce qui sera dit aux patients, c’est que ce système mieux coordonné va générer des économies, et permettre de sauver la Sécu.

 

Ce qui sera caché aux patients, c’est que s’est déroulé lors de ce simulacre de négociation entre le proconsul nommé par le pouvoir en place et les syndicats médicaux les plus opposés à une vraie réforme du système de santé, le dépeçage en règle de la Sécu.

 

Ce qui sera caché aux patients, c’est que les économies virtuelles chiffrées et attendues ne seront jamais au rendez-vous, car aucun moyen n’a été donné aux généralistes pour s’acquitter de la fonction administrative supplémentaire qui leur est dévolue. Au point que le système du médecin référent, un système de coordinations de soins autofinancé, optionnel, volontaire, choisi depuis 1997 par près de 8000 médecins et de 1.5 millions de patients, associant rémunération forfaitaire pour les généralistes en échange d’une bonne tenue du dossier et d’une formation médicale indépendante des firmes pharmaceutiques, et tiers-payant pour les patients, a été volontairement détruit par les signataires de cette contre-réforme.

 

Ce qui sera caché aux patients, c’est que les « négociations » ont moins abordé les réelles difficultés de notre système de santé, que les augmentations tarifaires des spécialistes. Aussi justifiées qu’aient pu être les revalorisations des spécialistes de secteur 1 dont les honoraires étaient bloqués depuis de nombreuses années, on peut s’interroger sur le fait que les généralistes, dans leur ensemble, n’obtiennent rien, rien d’autre que la possibilité de pratiquer un abattage à la pièce en voyant disparaître les systèmes de rémunération forfaitaire qui pour la première fois valorisaient le travail fait hors-consultation ( coordination des soins, actions de prévention et d’éducation, formation médicale indépendante, mise à jour des dossiers et des bases de données informatiques, amélioration des pratiques…)

 

Ce qui sera caché aux patients, mais qu’ils découvriront rapidement, c’est que cet accord signé entre les syndicats de spécialistes et le porte-parole du gouvernement sous l’égide du Ministre de la Santé et de ses conseillers issus de ces mêmes syndicats de spécialistes,

ne met pas en place le système du médecin traitant, mais son contournement. Car une fois les généralistes, faute de moyens, mis dans l’impossibilité de faire fonctionner le système coordonné, l’accès direct au spécialiste sera facturé avec dépassement d’honoraires généralisé.

 

Au nom d’une mythique « unité du corps médical », le Ministre a déjà salué cet accord comme la première convention signée depuis dix ans. Alors qu’une convention médicale spécifique aux généralistes a existé pendant toutes ces années, qui les a vus s’investir massivement, malgré les difficultés, dans la maîtrise des outils informatiques, la formation continue, la prise en charge de pathologies complexes, la prescription en génériques puis en DCI, génératrice d’économies pour la Sécurité Sociale comme pour les mutuelles, et donc pour chaque patient, car l’augmentation des dépenses de prescription est l’une des causes majeures d’augmentation de tarif des mutuelles.

Mais cet accord ne concernait que les généralistes, les spécialistes de secteur 1 étant mal défendus, et les spécialistes à honoraires libres refusant de s’investir dans ces accords.

 

Ici le mépris des hommes politiques issus du sérail pyramidal de l’édifice médical rejoint la logique ultralibérale : le patient doit enfin comprendre que la santé est devenue une marchandise comme une autre ; il doit savoir, obsession des économistes libéraux « combien ça coûte ? », et sortir le chéquier doit devenir pour lui une habitude en passant dans la salle de consultation, quand certains rêvaient encore de prise en charge sanitaire solidaire, égale pour tous.

 

Cette contre-réforme libérale n’offre aux généralistes aucune perspective hormis la course à l’acte, nez sur le guidon. 

A l’heure où la médecine générale est enfin reconnue comme une spécialité à part entière à l’Université, cette contre réforme pose comme principe la supériorité de la médecine d’organe, de l’homme morcelé, sur la médecine générale, médecine de l’homme considéré dans sa globalité.

 

Aux jeunes généralistes, elle fera office de repoussoir. Confrontés à la difficulté de l’exercice quotidien, à la désertification des campagnes par tous les acteurs de santé ( généralistes, infirmières, kinésithérapeutes), à la disparition du système du médecin référent qui correspondait en partie à leurs attentes de sortie du seul paiement à l’acte, ils donneront la préférence à des postes salariés ou s’installeront ailleurs en Europe, dans des pays où les politiques savent quelle est la spécificité du médecin généraliste, la prise en charge du patient dans sa globalité, sur le long terme, et non la distribution de bons pour accès au spécialiste.

 

Aux patients, elle réserve toute sa cruauté, avec la mise en place d’un accès aux soins dépendant des revenus.

 

A l’industrie pharmaceutique, elle offre un boulevard : entre des généralistes pressurés dont tous les efforts de prescription raisonnée n’auront servi qu’à réévaluer les spécialistes, et des spécialistes à honoraires libres parmi les plus opposés à la prescription hors-marque ( DCI et génériques), le coût réel des médicaments va exploser.

 

Au final, il faudra constater l’échec de cette contre-réforme, en faire porter la responsabilité aux lampistes que sont les généralistes, et ouvrir la porte aux assurances privées, d’un air désolé, en disant que la Sécu, bien malade, n’a pu être sauvée.

 

Les communicants du Ministre sauront très bien faire.

 

Premiers signataires du Manifeste :

 

Sandrine Buscail est Président du Syndicat National des Jeunes Médecins Généralistes

Philippe Foucras est médecin généraliste, fondateur du Formindep, collectif   "pour une formation médicale indépendante au service des seuls professionnels de santé et des patients"

Christian Lehmann et Martin Winckler sont médecins généralistes et romanciers

Philippe Le Rouzo est Président du Syndicat Départemental des Médecins Généralistes du Morbihan MG56

Franck Wilmart est médecin généraliste en milieu rural »

 

 

Huit ans après cette mise en garde formulée dans l’urgence par des généralistes sur le terrain, le pouvoir politique s’émeut de l’échec prévisible de cette réforme. Cet échec est pourtant parfaitement explicable.

 

Courant 2004, Jacques Chirac, ami de trente ans du PDG d’AXA Claude Bébéar, nomme à la tête de l’Assurance-Maladie Frédéric Van Roekeghem, ancien cadre d’AXA qui vient de préparer les grandes lignes de la réforme de 2005 au sein du cabinet de Philippe Douste-Blazy. Cette réforme a pour objectif annoncé de mieux organiser le parcours de soins des patients en en confiant la gestion au médecin généraliste, comme dans nombre de pays européens.

 

Deux syndicalistes médicaux s’y opposent et vont plaider leur cause auprès des politiques : le Docteur Michel Chassang de la CSMF et le docteur Dinorino Cabrera du SML, bien en cours à l’UMP, menacent et tempêtent. A l’époque, avant le CPE, avant même l’annonce de la candidature Sarkozy, deux clans s’affrontent au sein de l’UMP, et les chiraquiens craignent que ces deux syndicats majoritairement acquis à la droite ne viennent se ranger du côté du trublion conçu comme un ultra-libéral par ces hommes qui se targuent encore de gaullisme social.

 

La CSMF et le SML acceptent de soutenir la réforme… à une seule condition : que la nouvelle convention médicale qui s’annonce entérine la mort d’un système optionnel de coordination des soins destiné aux médecins généralistes, l’option médecin référent. Cette option qui octroie au généraliste la somme de 45 euros par dossier patient en échange d’une formation médicale indépendante des firmes pharmaceutiques et du tiers-payant aux patients, ils la combattent depuis des années, voyant dans ce système les prémisses d’une montée en puissance des généralistes au sein de la médecine de ville. Le généraliste « médecin traitant », ils l’acceptent, à condition qu’il n’ait aucun moyen matériel d’organiser le parcours du patient. A l’UMP, personne ne tique sur cette exigence, ce point de détail qui pourtant enterre définitivement la réforme. Comme toujours dans ce domaine, les petits arrangements politiques entre amis priment sur la santé publique : patients et généralistes en feront les frais. Le clan chiraquien pourra ainsi se féliciter d’avoir torpillé la médecine générale en France et, en prime, d’avoir perdu les élections : Nicolas Sarkozy ralliera tous les suffrages à l’UMP, les syndicats médicaux se rangeront à ses côtés, et Xavier Bertrand lui-même, artisan en sous-main de la réforme et lui-même ancien cadre d’AXA, passera avec armes et bagages du côté de Nicolas Sarkozy, y gagnant le surnom de « traître sans couilles » décerné par Dominique De Villepin.

 

Huit ans après, sur les six généralistes qui ont signé le manifeste :

 

Martin Winckler a quitté la France pour le Canada

 

Sandrine Buscail, ancienne présidente du Syndicat National des Jeunes Médecins Généralistes, ne s’est pas installée et a choisi un poste salarié dans une agence sanitaire

 

Christian Lehmann, Philippe Foucras, Philippe Le Rouzo et Franck Wilmart, quinquagénaires, continuent à exercer malgré la mise en difficulté économique de leurs cabinets en secteur 1 suite à la perte de l’option référent.

 

 

Huit ans après, du côté des signataires de la « réforme » :

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Dinorino Cabrera coule une retraite  qu’on espère heureuse en République Dominicaine.

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Michel Chassang, médaillé de la Légion d’Honneur sous Nicolas Sarkozy, toujours Président de la CSMF, vient d’être élu Président de l’Union Nationale des Professions Libérales.

 

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Philippe Douste-Blazy est Président d’UNITAID et donne des cours d’économie de la santé.

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Xavier Bertrand, deux fois ministre de la Santé, juppéiste puis chiraquien puis sarkozyste puis filloniste, s’imagine un destin national.

 

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Frédéric Van Roekeghem est toujours Président de l’Union Nationale des Caisses d’Assurance-Maladie. Le taux d’installation des jeunes médecins généralistes à la sortie de leurs études est tombé à 5%, nombre de généralistes installés, dont l’âge moyen est de 54 ans,  dévissent leur plaque pour s’installer dans des postes salariés, parfois sans lien direct avec le soin, d’autres songent à quitter le secteur conventionnel. Le désert médical avance. L’Assurance-Maladie met en place des systèmes d’éducation thérapeutique coûteux, à l’évaluation indigente, dénoncés par la Cour des Comptes, et plus récemment des centres de coaching-santé. Cette dérive assurantielle lui vaut d’être conforté par le gouvernement socialiste, et considéré par une députée socialiste comme « un grand représentant de l’Etat ». Le Président de la République appelle de ses vœux « une complémentaire pour tous ».

 

Le dépeçage de la Sécurité Sociale est sur les rails.

 

 

Christian Lehmann est l’auteur du livre « Les Fossoyeurs, notre santé les intéresse »

Livre disponible sous forme électronique ( format Amazon Kindle):  3 euros

Livre disponible sous forme papier ( Lulu.com):   14,90 euros


12/02/2013

Tout serait à vendre? Tout serait marchandise? Dites non. Signez la pétition.

À l'attention : M. Hollande, Président de la république , Mme Najat Vallaud-Belkacem, ministre des Droits des femmes

A l 'heure où le gouvernement étudie la pénalisation des comportements et propos sur les réseaux sociaux, nous constatons qu'à une heure de grande audience et sur une radio nationale, des «propos injurieux, misogynes, attentatoires à la dignité de la personne et à connotation raciste» ont été tenus selon le CSA.

Ces propos n’ont pas été tenus par des auditeurs, mais par Sophie De Menthon, un temps membre du comité éthique du MEDEF, qui exerce des responsabilités au Conseil Economique Social et Environnemental, qui a été nommée Officier de la Légion d'Honneur et Commandeur de l'Ordre National du Mérite; ainsi que par Franck Tanguy.

Au sujet de l’accord financier conclu entre Nafissatou Diallo et Dominique Strauss-Kahn, mettant un terme à des poursuites pour agression sexuelle, ces deux « chroniqueurs » ont accumulé des propos dont la bêtise le dispute à l’ignominie.

- Sophie de Menthon : « Tu veux que je sois politiquement totalement incorrecte ? [...] Je me demande, c’est horrible à dire, si c’est pas ce qui lui est arrivé de mieux. »

- Sophie de Menthon : « Moi je pense que l’argent qu’elle a gagné, qui lui permet d’élever sa fille, elle ne l’aurait jamais eu dans toute son existence et j’espère qu’elle oubliera ce moment extrêmement désagréable [...] Il y a des femmes dans la rue, je suis sûre qu’elles ont pensé ça, en disant "j’aimerais moi aussi être femme de chambre dans un hôtel et que ça m’arrive."

- Franck Tanguy : « Elle n’a rien pour elle, elle ne sait pas lire pas écrire, elle est moche comme un cul, et elle gagne 1,5 million, c’est quand même extraordinaire cette histoire. »

- Franck Tanguy : « C’est un horrible événement dans sa vie dont certainement elle se rétablira, mais pour elle c’est quand même… ça va quoi ! »


Sophie de Menthon s’était déjà illustrée sur la même antenne en défendant, au nom du « pragmatisme » le travail des enfants.

De tels propos déshonorent notre nation, déshonorent les ordres et institutions qui acceptent ce type de discours. Sans dédouaner la station de radio ou ses animateurs, nous demandons que ces propos fassent l'objet de poursuites pénales, et que les institutions auxquelles participe Sophie de Menthon tirent les conséquences de tels comportements.

Plus d'infos sur ce sujet : Cliquez ici

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La pétition que je reproduis ici, initiée par un ami, fait référence à un incident grave lors d'une émission de RMC diffusée il y a quelques jours. Cette émission a donné lieu à un tollé médiatique, après quoi Franck Tanguy s'est excusé auprès de la station, Sophie de Menthon a refusé de le faire et a été exclue, prélude à une tournée des plateaux pour expliquer qu'elle était une victime du "politiquement correct", que, d'énormité en énormité, elle se fait gloire de combattre. Puis le cirque habituel a repris.

Si vous pensez que tout est marchandise, que tout se monnaye, passez votre chemin. dans le cas contraire, comme moi, signez cette pétition:

Pour signer, c'est ici:

 ( ET N'OUBLIEZ PAS ENSUITE DE VALIDER L'EMAIL DE CONFIRMATION DE VOTRE SIGNATURE)

La photo qui illustre ce billet est tirée du magnifique film d'Abdellatif Kechiche, LA VENUS NOIRE, avec Yahima Torres et Olivier Gourmet.

08/02/2013

LES FOSSOYEURS: Notre santé les intéresse

 

 

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EXTRAIT:

Comment peut-on ne pas être libéral ?
Dans « libéral », il y a liberté…
La liberté d’entreprendre, la liberté de vivre, la liberté de choisir…

Le libéralisme, ça va avec tout.

 

Comment peut-on critiquer le libéralisme quand ( wôôô l’aut !) on est soi-même médecin libéral ?

N’est-ce-pas là le comble du ridicule, de la haine de soi ?

J’entends déjà les commentaires, chanterait Serge Reggiani…

Mais, au fait, le libéralisme, c’est quoi ?
Tournons-nous vers Wikipedia :

« Au sens large, le libéralisme prône l'établissement d'une société caractérisée par la liberté de penser des individus, le règne du Droit naturel, le libre échange des idées, l'économie de marché et son corollaire l'initiative privée, et un système transparent de gouvernement dans lequel les droits des minorités sont garantis. Il existe plusieurs courants de pensée libéraux, qui se différencient notamment par leurs fondements philosophiques, par les limites qu’ils assignent à l'État, et par le domaine auquel ils appliquent le principe de liberté…

Alors que pour les libéraux classiques, la primauté de la liberté individuelle est un principe absolu qui s'applique à tous les domaines de la vie en société, il est devenu courant de subordonner l’application de ce principe aux circonstances, de considérer que les volets philosophique, politique, social et économique du libéralisme sont indépendants les uns des autres, voire de réduire le libéralisme à ses aspects économiques comme le fait l'usage moderne français…

Le mot « libéralisme » est utilisé dans des sens différents, plus ou moins larges, et quelquefois contradictoires. »

C’est le moins qu’on puisse dire. Aux USA, est « liberal » celui qui s’oppose aux conservateurs, à la guerre en Irak et au clan Bush… Le « liberal » americain est un Rouge qui s’ignore.
En France, le terme, accepté dans sa seule dimension économique, a souvent été confondu avec le capitalisme, dans lequel l’initiative privée, à l’origine de l’économie de marché, serait le facteur primordial de l’accroissement des richesses de tous ( mais de certains plus que d’autres)…

Mais le capitalisme, au cours du vingtième siècle, a connu de profondes mutations. Le capitalisme industriel, le capitalisme d’entreprise, avec ses Maîtres de Forges et autres grands patrons paternalistes investissant pour l’avenir, a disparu, au profit d’un capitalisme essentiellement financier, un capitalisme du profit à court terme, quel qu’en soit le prix à payer pour les populations, et pour l’avenir de la planète. Un capitalisme myope, pour ne pas dire un capitalisme aveugle. C’est ce capitalisme, que je nomme néolibéralisme. Le terme ultralibéralisme me semble inapproprié, il sert d’ailleurs aux néolibéraux comme un repoussoir. « Regardez », disent-ils, « avons-nous franchement l’être d’être des ultra ? ». Et en effet, rien dans leur accoutrement ne laisse transparaître, au premier abord, qu’ils se situent, sur l’échiquier des valeurs humaines, légèrement à droite de Gengis Khan ( 1162-1227)…

 

Le capitalisme, victime consentante d’une mutation, délaissant l’investissement industriel à long terme pour favoriser le seul gain financier à court terme ?

Ce n’est pas moi qui l’affirme, mais ses plus zélés supporters.

Tenez, au hasard, Eric Le Boucher, l’homme qui dans ses chroniques économiques du quotidien « Le Monde », dépasse chaque semaine Jean-Marc Sylvestre sur la droite, en klaxonnant…

Dans un article d’Octobre 2006 sobrement intitulé « Ce qu’il faut faire », Eric Le Boucher nous donne un court d’économie rapide et précis, comme on aimerait en voir plus souvent :

« Excluons l'extrême gauche et l'extrême droite du raisonnement. Pour elles deux, la solution passe par la fermeture des frontières aux biens, aux capitaux et aux personnes, or, chacun sait, sauf elles, que l'histoire comme les études économiques ont montré que cela conduirait à une précipitation du pays dans le déclin. Raisonnons avec la gauche et la droite dites de gouvernement. »

C’est pas déjà du puissant, là ? C’est pas du décoiffant ?

« Pour cette gauche et cette droite, le constat est commun. Le monde est entré dans une nouvelle phase sous la poussée de trois forces puissantes et conjuguées : une accélération technologique fulgurante, une mondialisation généralisée et l'émergence d'un nouveau capitalisme dit patrimonial qui accorde une place première à l'actionnaire. »

Qu’est-ce que je vous avais dit ?

« L’émergence d’un nouveau capitalisme dit patrimonial qui accorde une place première à l’actionnaire ».

C’est pas exquisement écrit ? On est économiste, on n’en est pas moins poète… Parce que « L’émergence d’un nouveau totalitarisme financier dans lequel, se goinfrant tel le goret, l’actionnaire saigne le travailleur tout en lui serinant que pour gagner plus, il faut travailler plus »(*)… je ne sais pas pour vous, mais personnellement je trouve que ça sonne moins bien…

 

Note de bas de page : Au début du mois de décembre 2006, l’annonce d’une probable dérégulation des tarifs du gaz et de l’électricité en France fit bondir le cours boursier d’EDF, provoquant la jubilation matutinale de Jean-Marc Sylvestre. La bonne nouvelle qu’il claironnait sans aucun recul au nom du marché n’en était pas une pour le commun des auditeurs, condamnés à augmenter prochainement leur budget de chauffage et d’éclairage pour satisfaire les boursicoteurs.

 

Continuons :

«  Le changement est radical : il ne suffit plus de bouger une fois, de trouver une invention, d'engager une réforme, mais de bouger en permanence, de créer quotidiennement, de réformer les réformes, pour courir de plus en plus vite… Il faut que les hommes et femmes politiques…fassent la pédagogie de cet ordre neuf. »

Ca devient chaud, hein… Bouger en permanence. Courir de plus en plus vite. La flexibilité, on vous dit. « La vie, la santé, l’amour sont précaires. Pourquoi le travail échapperait-il à cette loi ? »  C’est beau comme du Medef, dis. Et c’en est, copyright Laurence Parisot.

Bizarrement, c’est le genre de programme qui m’inquiète un peu. Pas parce que je serais foncièrement opposé à l’initiative privée. Mais parce que « courir de plus en plus vite », comme programme de vie, ça me semble un peu court. Et que ça me rappelle de très mauvais souvenirs.

Parce que, si dans ce monde merveilleux de l’économie sociale de  marché libre et non faussée, il faut courir de plus en plus vite… qu’arrive-t’il à ceux qui ne tiennent pas le rythme ?

 

De très mauvais souvenirs, vous dis-je.

Pour comprendre de quoi il retourne, il faut revenir un quart de siècle en arrière, quand la chute de Phnom Penh aux mains des Khmers Rouges incita au lyrisme révolutionnaire nombre de nos éditorialistes, et non des moindres. Au nom de l'anti-américanisme, de la lutte légitime des peuples frères et de la dictature du prolétariat, les Khmers Rouges mirent en œuvre un programme hors du commun: du passé, ils firent table rase. Quelques millions de morts plus tard, l'Occident découvrit, décontenancé, la face cachée de ces ultras en quête d'absolu. J’avais, quoi, dix-sept ans à l’époque. J’étais étudiant en médecine. Je me souviens des unes des journaux, je me souviens des articles de Jean Lacouture, et de beaucoup d’autres.

Et des slogans… Ah, les slogans : « Qui proteste est un ennemi, qui s'oppose est un cadavre », « Notre cœur ne nourrit ni sentiments ni esprit de tolérance », « L'Angkar voit tout, l'Angkar a les yeux de l'ananas »...

Les Khmers Rouges rassemblèrent les habitants de Phnom Penh en longues colonnes, les poussèrent hors de la ville, vers la campagne, afin de détruire l’ordre ancien, de forcer l’avènement d’un monde neuf, d’un homme neuf. Il fallait laver l’esprit et le corps des habitants de la ville, pourris par l’idéologie et le consumérisme américain. Des commentateurs français s’extasiaient de ce spectacle écologique, forcément écologique… Moi, je n’avais que dix-sept ans. Je n’avais encore jamais pénétré dans un hôpital de ma vie. Jamais vu de près un malade. Mais en lisant les journaux, en écoutant la radio, en apprenant qu’on chassait tout le monde des villes, j’ai imaginé ces colonnes de déplacés terrorisés, et je me suis posé la question qui ne semblait pas, alors, effleurer l’esprit des commentateurs avisés :

Le vieillard fatigué, le dialysé, l’opéré récent, la femme enceinte, l’enfant handicapé… combien de temps leurs cornacs accepteront-ils qu’ils ralentissent toute la colonne ?

Combien de temps avant qu’on décide de les sortir du troupeau pour permettre à la masse d’avancer plus vite ?

Combien de temps avant que leur petit groupe, séparé, isolé, disparaisse, au détour d’une colline, des yeux de ceux qui osent encore un regard en arrière ?

Et une fois qu’ils seront seuls avec leurs gardiens en arme, qu’adviendra t’il de tous ces gens, cette piétaille, incapable de « courir de plus en plus vite » ?

C’est une question qui m’a hanté pendant près d’un quart de siècle.

 

Oh certes, me direz-vous, les néolibéraux n’ont pas d’arme.

Ils ne vont tuer personne.

Ils ne vont pousser personne dans une fosse.

Vous délirez, monsieur David Vincent, ce n’est pas sérieux.

Les Fossoyeurs n’existent pas.

Nous sommes en pleine science-fiction…

Et bien moi je voudrais vous persuader du contraire. Je voudrais vous faire toucher du doigt l’ampleur des changements en cours dans le monde de la santé, et les effets pervers de la doctrine néolibérale, qui s’exerce tout d’abord, comme toute idéologie déconnectée du réel, sur les plus faibles.
Ceux qui ralentissent la colonne en marche vers des lendemains qui chantent pour l’actionnaire.


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"LES FOSSOYEURS: Notre Santé les intéresse" de Christian LEHMANN, disponible sur Amazon Kindle, 3.01 euros


Revue de presse:

 

« Christian Lehmann est écrivain, mais il n'a jamais renoncé à son métier de médecin généraliste, de " soutier de la santé ", qu'il exerce en banlieue parisienne. Médecin libéral, il part en guerre contre le libéralisme économique et ses applications à la santé, à la médecine de ville, à travers la réforme de la Sécurité sociale de 2004, comme à l'hôpital, avec le plan Hôpital 2007. Avec un humour corrosif et des clins d'oeil aux séries télévisées de l'ère du noir et blanc, Christian Lehmann distribue les coups de scalpel. Hommes politiques, syndicalistes signataires de la convention médicale, mais aussi journalistes en prennent ainsi pour leur grade. Il réserve un traitement de faveur à son confrère Philippe Douste-Blazy. Les propos de l'ancien ministre de la santé dans les médias sont ainsi repris mot pour mot, avec les imperfections de l'exercice oral, qui conduisent parfois à un effet comique. »

Paul Benkimoun, LE MONDE

 

« Démonstration implacable sur près de 300 pages. Tout y passe : les manoeuvres politiques et syndicales, les mensonges des ministres (le pompon à Douste-Bla-Bla) et la langue de bois de leurs conseillers, les pressions des labos ( BigPharma ») et des compagnies d'assurance : ce sont eux, les Fossoyeurs ; et, en face, la morgue de certains spécialistes (qui n'en ont jamais assez), le désarroi des généralistes (en passe de devenir une denrée rare, tant on les exténue et les démotive), la réforme des hôpitaux, qui deviennent des entreprises comme les autres, où la sélection des patients se fera de plus en plus en fonction de la rentabilité de leur pathologie ». Sans oublier les chantres ordinaires du «capitalisme patrimonial» dans nos journaux et sur nos ondes. Sujet ardu, complexe. Mais, vous savez quoi ? Ça se lit comme un polar. C'est que notre « docteur Justice », comme l'a surnommé son éditeur, est aussi un écrivain. Bourré de talent. »

 Bernard Langlois, POLITIS

01/02/2013

RORSCHACH'S FATHER: the lost tapes

Watchmen #1 - Alan Moore, Dave Gibbons & John Higgins - Arkham Comics 7 rue Broca 75005 Paris.jpg


"A quarter of a century ago, I interviewed Rorschach’s father..."

It must have been in 1987, when French editor Zenda ( now defunct ) published WATCHMEN in French with a great translation by Jean-Pierre Manchette, himself a writer and connoisseur of Noir. I had just finished my first novel but had not yet found a publisher. I was one of the editors of CHRONIQUES D’OUTRE-MONDE ( Chronicles from Outer-Worlds), a role playing game professional magazine written and put together by a gang of amateurs. I read WATCHMEN when it came out as a big softback edition in the UK and asked the French publisher for access to Alan Moore during a promotion tour in France. The interview lasted an hour and a half, as far as I recall, and was never published in France. I submitted it to PLAYBOY US who did not much care about a relatively «unknown» entity in the comic-book «genre», and finally published it in the UK three years later in a horror magazine who promptly sacked my friend Dave Hughes, the editor, and never paid me. (Fuck’em). I scoured the web and finally found the interview recently on ebay. Times have changed, but some things have not. It was a time when Thatcher was still in power, a time when AIDS was just rearing its ugly head, a time when Salman Rushdie had gone into hiding, a time when the Berlin Wall was still standing, a time when we did not have Internet access and barely had computers. This was 15 years before 9/11 and the War on Terror... Yet the wit and wisdom of Alan Moore still shines, for me, a quarter of a century later. Some of the things he told me, about politics, about power, about writing, about multi-dimensional characters, about integrity in the face of the apocalypse, still ring true for me. I hope you’ll feel the same.

Christian Lehmann

 

 

 

Is there any one factor to which you attribute your success since WATCHMEN?

 

Alan Moore: If you'd asked me when l began WATCHMEN whether all this would have happened, I would've told you not to be so silly. But now I’ve had some time to think about it, I'm not so surprised. For every action there is an opposite action. There is a dynamic in society. Just as there is this Right Wing crackdown, there is an equally big reaction against it; even it it's only in people's heads; even if it's only people thinking, 'l don't like this way of living. There is something wrong with it.' Most people can't think it through — perhaps because the conclusions they would reach would be unpleasant ones. For instance, most people don't want to think about the environment, because if you think about it…

 

You have to change your life.

 

Alan Moore: Exactly. You have to, at least, put some real effort into working with environmental organisations and trying to do something about it. It's not comfortable. Most people would rather let somebody else do it. I mean, in forty vears the rain forests will be gone. If the rain forests are gone, we can't breathe. Simple as that. There's nothing that's more simple than that: no trees, no air. One of my children is eight. She said to me the other day, “I’ll only be forty-eight, won't I?' and I said. 'Yeah'. It's a pretty depressing thought. What a horrible thing to have to think about. I mean, we brought these children into the world and it might not have that much longer left. Nuclear reactors, for another thing. They can't be decommissioned because nobody knows how to do it. But they keep building them. We are going to have a Chernobyl every four or five years from now on. And more, because those reactors weren't built to last for twenty-five years in the first place; and they were built thirty years ago. One of those reactors is going to go up every few years. No-one likes to think about that. When the radiation's falling down from the sky, as long as they can't see it or taste it or smell it they'll pretend it's not there, because otherwise they'd have to do something about it. It's the same with the nuclear weapons industry. It's too big; too big and frightening for people.

 

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In WATCHMEN, there's only one person who takes into account all these conflicting, extremely difficult-to-sleep-with ideas and does something about them. What do you think about them?. What do you think about him?

 

Alan Moore: Veidt? Well. He's the other side of the coin from Rorschach, a right winger who has the most integrity in some ways; Veidt is a liberal is a libéral and, in some ways, is the biggest monster. This was again perhaps trying to counter-balance my own natural prejudices- it would have been to easy to make Rorschach the villain and have this blond liberal superhero save the day. I was trying to use Veidt as an analogy: arrogant people with good intentions. There are lots of levels of analogy in WATCHMEN, but one of the levels that relate to Adrian Veidt is that we cue the reader in on the verv first page, where Rorschach mentions Presi­dent Truman and later on in Chapter Four where we have a lot of talk about Hiroshima in the text feature at the end of the Rorschach issue, where Rorschach says that he thinks Truman was right to drop the bomb on  Hiroshima becase more people  would have died if he hadn't. Veidt's argument is an old argument, you can see. That it is all right to commit an atrocity if the end justifies the means. The only difference with Adrian Veidt is that he didn’t do it in some far-off country full of yellow people; he did it in the middle of New York. That’s why Americans were so shocked by the ending, because it’s unthinkable. All right, maybe some people do have to die to make the world safe, but not Americans! That’s too great a price. Yellow people, yeah; black people, sure; brown people, okay; West Europeans if we must. But not Americans; Americans' blood is worth too much. Wog blood is comparatively worthless. Hundreds of wogs can get killed and it doesn't add up to one drop of American blood. If one American tourist gets killed, they firebomb Tripoli. It's that way of thinking. So by using Adrian Veidt as, you know, almost a model Caesar. An industrial Caesar rather than a military one, but a modern Caesar nonetheless and, like all Caesars he thinks he knovvs what's best for the world. And if you look at his motives, he's got a point, his argument is logical; he's a credible character. But the key to his personality is his arrogance, his egotism — the belief that he is right; that his is the only solution.

He says to Dr Manhattan, That was the only way.'

Alan Moore: That was the only doubt in the entire story. When he says, “I did the right thing, didn't I?” That's the only moment where, just for a second, you see something in his eyes where he's thinking. “Christ what have I done?” That's his only human moment. All of the characters towards the end have their own human moment. Rorschach's is when he starts crying. The Comedian, when he starts crying, and when he says, “I don't get the joke. I don't understand it. It's not funny any more.” And when, for a moment, the enormity of what Veidt has done suddenly cornes home to him. Veidt has his doubts. And of course, at the end of the story, it's all left in doubt. Maybe it was all a massive sacrifice for nothing.

 

As a writer you give your various characters beliefs and motives even if you don't share them yourself. But, in WATCHMEN, the Rorschach character, who is far more right wing in his beliefs than Margaret Thatcher, has a certain dignity, courage and even heroism. Why did you do that?

 

Alan Moore: It is something that probably started with V FOR VENDETTA, where you have an ultra-right-wing fascist state in the future, one very romantic character against them. The obvious way to portray fascists is as cartoon Nazis with mon­ocles, Heidelberg University duelling scars, show them torturing lots of children and so on, so that everyone is sure that they are the bad guys. Now that seems wrong to me. The Nazis didn't come from Mars, they weren't monsters such as the world had never seen; they were street sweepers and factory hands and bakers and butchers. But when someone in uniform told them to, they went out and killed six million human beings. And the same would have happened in England and France and any nation in the world, if the historical circumstances had come together and produced a charismatic enough leader and a credible enough threat.

 

And a bad economy.

 

Alan Moore: Right. The same mechanisms are used over and over again. When England had a  bad economy, we allowed the Falklands War to happen to take our minds off  it. Iran has got a bad economy; the Iranian revolution is going down the toilet. So Salman Rushdie is the threat from outside. These people are not terribly imaginative; they only know one trick and they've been doing it for centuries and been getting away with it. They're worried now because the rules are starting to change now. It's not so easy to keep things secret any more, or to keep them under control. There are too many vectors; it's all getting a bit too chaotic; there are too many unpredictable elements entering the thing. Now, with V FOR VENDETTA what I tried to do was make the fascists real human beings. Some of them are unlikeable, some are likable; they are all credible. In one issue of V we put side-by-side V's argument for anarchy and one of the lead fascist's argu­ments for fascism. V's is the more attractive and romantic; the fascist argument makes the most sense, at least on the surface. I wanted people to really think about this. I didn't want to give one person a black hat and one person a white hat. It's obvious where my prejudices lie, but I wouldn't be a very good writer if everything in my writing reflected my prejudice. l'm very much against the baby bird school of moralising, where you have all of your audience with their beaks open and you feed them predigested morals, and they chew them up without any sort of discernment whatsoever. What I would rather do is give people moral problems, Yes, Rorscharch is Ioathsome, but he has integrity. He is obviously psychotic, but in some ways his worldview is very difficult to argue against. It's not the only worldview that we present in WATCHMEN but it's credible, believable. It's this thing of trying to stop people thinking in terms of heroes and villains, because I think those are dangerous concepts. Like I say, the Nazis weren't villains but ordinary human beings who did terrible things. Her­oes are usually people who, if you happened to be on the opposite side of any battle, would be famous monsters. It is all totally subjective. There aren't any pure heroes; there aren't any pure villains; there's just people. But people like there to be heroes and villains, because if we can say “That person is a monster”, it makes us feel  better or not so bad. Or it makes it not our responsibility. Mrs Thatcher isn't a monster, sh’es just a fairly nondescript intellect, but she's a greedy and an ambitious woman. It's too bad that she's Prime Minister. I mean, if she'd have stayed in her greengrocery business, probably not many peuple would have shopped there an awful lot, but it wouldn't have done anv great harm. But a lot of the left wing in Britain like to portray Mrs Thatcher as a monster.

 

Do you think there’s another way of thinking to Comrade Veidt’s then?

 

Alan Moore: Yes. One thing I’m very concerned with at the moment — partly because its a phenomenon that I must take some of the blame for - is “apocalyptic thinking'. We live in an age where there are two basic attitudes concerning the future. Some people think that the future will be exactly the same as today, but with smaller radios and bigger cars. Other people think that there isn't going to be a future, just a mushroom cloud. So, in either instance, on one hand, if the future's the same as today, why prepare for it? And on the other, if there's no future, why prépare for one? There is nobody trying to imagine a future whereby we might be able to survive physically and psychologically and, yes, apocalyptic fiction is in some ways part of the problem. When I was writing that stuff I was trying to alert people lo the danger; that we might have an apoca­lypse, so let's stop it before it's too late. But although that seemed to me the best thing to do at that time, I think now we have to go beyond that, because everybody — at least, in their guts — is aware that we might have an apocalypse. They all fear it, are paralysed by it; they will not imagine a future and so they'll come up with apocalyptic films that are optimistic: MAD MAX says there will be a future and that human values will still be important after the bomb, even if those values are being expounded by mutants riding across the valley in their dune biggies with their masks on. There'll still be human values. But of course, after a nuclear war there wouldn't be any human values. There'd be cockroach values; there might be rat values; but no human values. It's optimistic to try and pretend that we are imagining as grim a future as possible. We're not. We're try­ing to comfort ourselves by saying that the spirit of independence and adventure will still exist after the bomb, that it'll be something like the pioneering davs. l've heard assholes like Robert Heinlein say that, in some ways, the bomb would be a good idea because it would make people tough again, that it would be a return to the pioneering spirit of the Old West. Well, the Old West wasn't radioactive. You could grow things in the Old West. And this is a Science Fiction writer who should, frankly, know better.

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What we have to do is try and imagine that if the worst doesn’t happen and we don't destroy ourselves, what are we going to do? Where are the ideas? Around 1875, somebody working in the American Patent Office resigned. They said, “What's the point? Why go on? We've invented everything." In Victorian England this was even more so. They said, "We know everything there is to know about physics: we know that there is only one energy source in the universe and that's the Sun; we know Radium can't possibly exist, because only the Sun creates energy; We know that the universe was started 800 years ago — certainly no more than that — and it's slowly winding down, so in another ten thousand years or so the Sun will go out and we'll all die " We thought we knew every­thing, that we'd reached the very pinnacle of civilisation. We knew that the ether existed, and that explained everything. What we'd done was excluded everything we didn't understand, so we had a very small universe which we understood perfectly.

And, of course, five or six years later, someone discovered that the ether didn't exist at all, and all the scientists thought, “We were wrong about the ether, and that means that all the things we thought were impossible are probably possible, and in tact we don't know what's going to happen in the future. We thought it was all going to be so predictable, with no surprises for the next mil­lion years or so, but in fact we don't really know what's going to happen tomorrow… And then you get the collapse of the Empire. We went into a state of psychological shock, because we realised that there was going to be a future after all; that it was going to be different. But we didn't know how to deal with it. And whereas previously we had been able to see ourselves as being at the very pinnacle of Man's evolution and that from thereon nothing could be improved, we suddenly realised that our entire worldview was wrong, and that history was just going to keep on rolling. And if we didn't roll with it, we'd get left behind. Which we did.

And I can see a lot of parallels: there's a lot of that sort of thinking going on now.

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WATCHMEN, par Alan Moore. Editions Urban Comics

 
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