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12/12/2016

On ne trouve plus de petit personnel: émouvant drame de la bourgeoisie socialiste ( épisode 2)

 

 

( Une fois n'est pas coutume, ce post est un work-in-progress, qui reprend des réflexions disparates que je me suis fait depuis plus de quinze ans, au sujet du pouvoir politique, et d'une certaine "élite" socialiste)

 

                          Ségolène, la Khaleesi attitude ( épisode 2)

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En Avril 2007, à un mois de la présidentielle, la pétition contre les franchises « médicales » que j’avais lancée avec quelques confrères avait été signée en une dizaine de jours par 10.000 personnes( ce qui avant les smartphones et la banalisation des pétitions en ligne était un succès). Plusieurs candidats, dont José Bové, Dominique Voynet et Marie-Georges Buffet, l’avaient signée. Le 10 Avril, la candidate socialiste avait demandé à nous recevoir dans son quartier général de campagne, rue de l’Université, à deux pas du siège du Parti Socialiste rue de Solferino. Pour notre petit groupe, c’était l’assurance d’une plus large médiatisation de notre combat, et le moyen de faire connaître cette franchise que Nicolas Sarkozy appelait de ses voeux, livre après livre, depuis de nombreuses années, et dont j’avais décortiqué la genèse et les conséquences prévisibles dans « Les Fossoyeurs », sorti deux mois plus tôt. Le sujet était intéressant, me disaient les journalistes que je connaissais, « mais tu comprends, on ne peut pas en parler maintenant, les sujets de la campagne, c’est l’identité nationale et le drapeau ». De cet état de fait, la candidate du Parti Socialiste était en très grande partie responsable, elle qui avait, sur les conseils de son coach Bernard-Henri Lévy, axé sa campagne sur ces thèmes identitaires en faisant fi des questions sociales, avec, au final, le succès que l’on sait. La théorie de la triangulation, popularisée par Tony Blair ( utiliser les thèmes de l’adversaire pour lui couper l’herbe sous le pied) avait savamment été régurgitée par BHL, de son propre aveu « un peu sourd à la question sociale », et avalée par la candidate.

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Nous étions arrivés au quartier général à l’heure, et avions poireauté pendant une heure avec Jean-Louis Bianco et Jean-Marie Le Guen, Ségolène Royal étant retardée par le tournage d’un clip de campagne. Je n’avais jamais rencontré Bianco, qui se montra courtois et sembla s’intéresser à la problématique que nous abordions. Je connaissais Jean-Marie Le Guen depuis quelques années, l’ayant croisé dans des manifestations contre la réforme Douste-Blazy de Décembre 2004, qui avait mis à terre la médecine générale en ensevelissant les généralistes sous les charges administratives sans leur en donner les moyens. Le Guen était « strauss-kahnien », mais son champion ayant été éliminé à la primaire du PS en faveur de Ségolène Royal, il faisait partie des sherpas de la candidate, à qui il avait « vendu » cette rencontre. Avec une heure de retard, on vint nous chercher: « Madame Royal est arrivée, elle vous attend ».

 

Je me levai, suivis la secrétaire dans le couloir… où je fus accueilli par des flashs, et l’allumage simultané de lumières intenses, tandis qu’une douzaine de caméras se mettaient en route, pour s’éteindre rapidement. Suivi par le reste de notre petite troupe, je me frayai un chemin au milieu d’une forêt de micros. La pièce était bondée de journalistes, d’équipes de radio et de télévision dont certaines venaient d’Australie, de Chine, de Corée du Sud. Nous  fûmes guidés dans un corridor, et à l’entrée d’une petite salle de réunion se tenait Ségolène Royal, dans une robe de lin blanc qui fit défaillir derrière moi un confrère ex-soixante-huitard. Elle nous serra la main, s’assit du bout des fesses sur un siège. J’avais révisé les quelques éléments que je voulais lui faire passer, qu’il me semblait utile qu’elle entende « depuis le terrain ». Mais rien ne m’avait préparé à son entrée en matière, qui en moins de dix secondes m’ouvrit les yeux.

« Bon. Bien évidemment nous n’avons pas le temps d’aborder le fond ici. Comment procède-t’on avec les media? »

 

Dans mon souvenir, il y a eu un blanc, tant le cynisme décomplexé de ces deux phrases cueillit l’ensemble des présents. Même Jean-Marie Le Guen, qui n’était pas exactement né de la dernière pluie, eut un moment d’hésitation avant d’intervenir:

« C’est que… le docteur Lehmann et ses collègues pourraient rapidement t’expliquer le but de leur démarche et le caractère injuste de la franchise envisagée par Sarkozy… »

« Au second tour, lors du débat entre vous deux… » coupa mon confrère soixante-huitard, « ce sont des éléments très clivants qui peuvent vous permettre de marquer fortement votre différence. L’électorat âgé, les malades chroniques, seraient très sensibles… »

Elle ne le laissa pas finir: « Nous ne sommes pas au second tour »

Je n’avais rien dit. Je l’observais. Elle n’était pas désagréable, juste agacée de perdre du temps. Le Guen insista: « Christian est habitué. Il peut te faire le topo en deux minutes ».

« Soit », dit-elle, sans se caler dans sa chaise.

Je « fis le topo ». Je connaissais les faits, l’argumentation, par coeur, ayant décortiqué les textes, les interviews de Sarkozy et de ses sbires, dont François Fillon, Philippe Juvin, toute la clique. En deux minutes c’était plié.

Ségolène Royal se redressa, sans un commentaire:

«  Bon, je vais sortir en premier. Vous, docteur, vous vous placerez à ma droite, vous, Mr le directeur, à ma gauche… »

Elle désignait le président d’Aides, qui avait débarqué de Roissy et nous avait rejoint à l’instant, un certain Christian Saout.

« Vous direz quelques mots, docteur Lehmann, puis vous me remettrez les dix-mille signatures, et je m’exprimerai devant les caméras. »

Tout le monde se levait, se mettait en marche, un peu excité par la proximité des lumières de média.

«Excusez-moi…» ai-je murmuré, pas assez fort pour me faire entendre.

« Excusez-moi… » , un peu plus fort. Jean-Marie Le Guen vit qu’il y avait un problème, fit mine de se tourner vers moi, ralentissant un instant le flux vers la porte

« Excusez-moi, madame, mais je ne peux pas vous remettre les dix-mille signatures. »

Ségolène Royal me jeta un regard incrédule.

« Je ne peux pas vous les remettre parce que je ne les ai pas »

Elle baissa la tête vers la pochette de documents que je tenais dans mes mains:

« Mais qu’est-ce que c’est que ça? »

« Ce sont juste des notes, et les copies des communiqués de presse de la pétition. Et de toute façon même si j’avais les signatures je ne pourrais pas vous les remettre »

Tout le monde s’était arrêté.

« Je suis, nous sommes très reconnaissants que vous souteniez notre démarche, mais d’autres candidats l’ont fait, le feront encore. Et tous ces gens qui ont signé la pétition, qui nous ont fait confiance, je ne peux pas les instrumentaliser, ils sont libres de leur vote… »

La température dans la pièce baissa brutalement. Je venais de dire à Ségolène Royal que je n’étais pas son vassal, que nous n’étions pas les bourgeois de Calais, que je ne venais pas remettre à Jeanne d’Arc les clés de la ville et les signatures des manants. Je venais de lui dire qu’elle n’était qu’une candidate parmi d’autres, et que ce qu’elle m’avait demandé était une forfaiture, une trahison.

« Vous parlerez en premier, puis vous me donnerez vos papiers »

Elle se remit en route, tout son staff à sa suite, et entra dans la lumière.

 

J’ai dit quelques mots, puis j’ai tendu quelques feuilles qui ne contenaient aucune signature, aucune pétition, à Ségolène Royal. La supercherie ne la gêna en rien. Dès qu’elle eut parlé, et alors que d’autres intervenants annoncés devaient s’exprimer, elle tourna les talons et quitta la pièce, laissant tout le monde, invités et collaborateurs, en plan. Immédiatement les caméras s’éteignirent, les micros s’abaissèrent. Quelques journalistes vinrent m’interviewer, parce que j’étais l’initiateur identifié de la pétition, le-docteur-qui-avait-remis-les-signatures-mais-en-fait-non-à-la-candidate. Les autres invités en furent pour leurs frais.

Franchise: vidéo rencontre Ségolène Royal/médecins

 

Au final, les dépêches d’agence annoncèrent que:

« A l'issue d'une rencontre brève avec les initiateurs de la pétition, Ségolène Royal a fait une déclaration à son quartier général de campagne pour dénoncer la philosophie de la franchise et affirmer qu'elle serait "la présidente de la République qui garantira le modèle social, qui sauvera la sécurité sociale et qui la consolidera en prenant en charge au niveau de la sécurité sociale les questions du vieillissement et du handicap".   "Les déremboursements de soins correspondent à un risque, c'est dangereux et c'est brutal. La sécurité sociale est un des acquis du modèle social français, elle doit être préservée. En particulier, les Français doivent avoir la garantie de l'égalité d'accès aux soins. (...) Moi, je leur garantis le maintien de l'égalité d'accès à la santé".   "Dans une société moderne, le fait que les médecins se mobilisent (...) est un mouvement citoyen très important. Je voudrais dire que demain l'ensemble des réformes et des améliorations apportées au système de soins s'appuieront sur des mouvements citoyens et de médecins comme celui-ci qui s'est levé pour dire non à la privatisation de la sécurité sociale". APM

 

Pendant son discours, j’avais écouté Ségolène Royal reprendre les éléments de langage qu’elle avait mémorisé de mon bref topo. Elle les avait mis à sa sauce, se définissant comme celle qui sauverait la France des funestes visées de son adversaire principal, celle qui garantirait la Sécu, celle qui préserverait le pacte social, celle qui lutterait contre l’injustice. Je l’avais vu réceptionner cinq pages de notes griffonnées et de communiqués de presse comme si elle recevait les suppliques de toute l’humanité souffrante.

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Un mois plus tard, au cours du débat de l’entre-deux-tours, entre deux prises de bec sur l’identité nationale et le drapeau, elle ne dit pas un mot de la santé, des franchises, de la Sécurité Sociale. Devant un Nicolas Sarkozy qui se retenait de ne pas éclater de rire, l’illuminée poitevine expliqua que lors de son mandat, elle s’assurerait qu’aucune gardienne de la paix ne rentre chez elle tard le soir sans être raccompagnée à sa porte.

 

J’ai suivi la fin de la campagne sans illusion. En une phrase, la candidate s’était révélée. Le total désintérêt pour les sujets de fond, ou le fond des sujets « Bien évidemment nous n’avons pas le temps », l’obnubilation du paraître « Comment procède t’on avec les media? ». Et cette façon de considérer le peuple comme des manants, et ceux qui étaient censés le représenter, comme des vassaux, tout juste bons à venir déposer aux pieds de la Khaleesi leurs suppliques.

 

Ségolène Royal a enchaîné les meetings, prenant des poses de télévangéliste, et, ayant perdu l’élection, a appelé les électeurs « à d’autres victoires ». Quelques mois plus tard, en Novembre 2007, une fois Sarkozy installé, elle a à nouveau parlé des franchises, contre lesquelles elle a déclaré « partir en croisade ». « Je reçois énormément de courrier sur le sujet… les gens ne me parlent que de ça » Mieux vaut tard..  que tard. La croisade de Ségolène Royal dura vingt minutes, « une visite éclair », selon le Parisien. Cela ne m’étonna guère.

22/11/2016

François Fillon: Avis de tempête sur la Sécurité Sociale

 

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Fillon. Le châtelain, le catho, le réac. Le taiseux, le pessimiste, l’austéritaire. Ce sera ( très probablement) Fillon. Hier moqué, il est aujourd’hui la coqueluche des média. Les ondes bruissent de tous ses conseillers, tous ses supporters libéraux venus vanter ses réformes à venir, ses réformes d’avenir : Thatcher, le retour.

Fillon, je le vois venir depuis longtemps. Il était premier ministre de Nicolas Sarkozy quand celui-ci a mis en place les franchises sur les soins, que j’ai combattues à l’époque aux côtés de Martin Winckler puis de Bruno-Pascal Chevalier. La pétition contre les franchises sur les soins a été relayée partout, a été signée par plus de 350.000 personnes. Avec le succès que l’on sait… Il n’empêche. Il n’est pas nécessaire d’espérer pour combattre. Cela permet de se compter, de faire reculer en partie l’adversaire, de le forcer à se dévoiler.

Et c’est ce que fit Fillon à l’époque, Fillon qui soutenait totalement Sarkozy sur ce dossier. L’agité du bocal alignait les vannes foireuses sur les patients irresponsables qu’il fallait pénaliser, en anonnant son bréviaire d’assureur de mobylettes : « Nous parlons d’assurance-maladie… Y  a-t-il une seule assurance sans franchise ? »  Escamotant le mot « solidaire », Sarkozy traitait la protection sociale comme une simple question d’assurance commerciale. Fillon n’était  pas en reste : « Comment comprendre que le paiement d’une franchise soit insupportable dans le domaine de la santé alors qu’une charge de plusieurs centaines d’euros par an pour la téléphonie mobile ou l’abonnement internet ne pose pas de question ? »

Pour Fillon, la téléphonie mobile et la santé, même combat. Et sa proposition était plus radicale encore que celle finalement retenue par Sarkozy : il s’agissait de mettre en place une franchise globale, universelle, sur l’ensemble des dépenses de santé, un seuil en-dessous duquel l’assurance-maladie ne rembourserait rien du tout ( à la différence du complexe système actuel ou un euro est retenu sur chaque consultation, et 50 centimes d’euro sur chaque boîte de médicament, à hauteur de 50 euros).

Un tel système, toujours envisagé par François Fillon aujourd’hui, revient à écarter du remboursement par l’Assurance-Maladie une forte proportion de Français dont les dépenses n’atteignent pas 200 euros par an. Les inconvénients socio-économiques de cette mesure sautent aux yeux : les jeunes, les bien portants, continueraient à se voir ponctionner des cotisations d’assurance-maladie sur leurs revenus… sans bénéficier du moindre remboursement. Quel meilleur moyen pour détruire complètement l’adhésion déjà fragilisée à un système d’assurance-maladie solidaire, pour pousser les Français dans les bras de l’assurance privée. Sous la pression de l’opinion publique, Sarkozy avait reculé, mais ses lieutenants expliquaient bien que ce ne serait que partie remise.

Et revoilà Fillon en selle, et revoilà sa franchise médicale universelle. Interviewé dans le Quotidien du médecin en novembre 2015 sur les avantages de cette mesure, il répond :

 « D’abord, cela simplifierait le labyrinthe actuel des tickets modérateurs de taux différents, de la participation forfaitaire de un euro ou des franchises qui existent. Ensuite, ce système contribuerait à la responsabilisation des assurés. »

Et il enchaîne :

« Je propose aussi de centrer l’assurance-maladie sur un panier de soins de base. Il ne s’agit pas de faire une médecine à deux vitesses mais de bien répartir les rôles entre ce qui doit être couvert par la solidarité et l’assurance-maladie et ce qui incombe aux choix individuels et aux organismes complémentaires. »

Plus récemment, dans son programme 2017, Fillon précise : il s’agit de réserver l’assurance-maladie solidaire à la prise en charge des affections de longue durée et des hospitalisations, et de laisser « le petit risque », les « consultations courantes », aux mains de l’assurance privée.

 

A ce stade, un petit rappel. En 2007, dans le magazine Challenges, Denis Kessler, ancien vice-président du MEDEF, ancien président du Siècle et ex-directeur chez AXA, avait salué le programme de Nicolas Sarkozy dans une chronique révélatrice et incendiaire aujourd’hui disparue du site du magazine très libéral, dont je cite le plus éclairant :

«  Le modèle social français est le pur produit du Conseil national de la Résistance. (…) Il est grand temps de le réformer, et le gouvernement s’y emploie. Les annonces successives des différentes réformes par le gouvernement peuvent donner une impression de patchwork, tant elles paraissent variées, d’importance inégale, et de portées diverses : statut de la fonction publique, régimes spéciaux de retraite, refonte de la Sécurité sociale, paritarisme…
A y regarder de plus près, on constate qu’il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple, prenez tout ce qui a été mis en place entre 1944 et 1952, sans exception. Elle est là. Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! »

 

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Défaire le programme du Conseil National de la Résistance, c’est détruire le droit du travail, mais détruire aussi l’Assurance-Maladie solidaire, dont l’existence met à mal l’appétit de gain des assureurs. Pour Kessler, inventeur des concepts de « riscophilie » et de « riscophobie », la peur de la maladie peut générer des dividendes conséquents pour les assureurs si et seulement si, les Français vivent dans la terreur des conséquences financières d’un problème de santé. Le programme de François Fillon va dans ce sens. En diminuant la part des dépenses de santé prises en charge par la solidarité nationale à travers la « Sécurité Sociale », il offre les soins médicaux et paramédicaux courants aux assurances complémentaires, et augmente la compétitivité de la France à l’international en diminuant fictivement les charges sociales.

( Fictivement, parce que les Français se retrouvent contraints de cotiser à une complémentaire, voire à une surcomplémentaire)

Qui plus est, pour diminuer encore le coût de la protection solidaire, il suffit de restreindre petit à petit le périmètre des affections de longue durée. C’est ce que fit Nicolas Sarkozy pendant son quinquennat, en faisant disparaître de la liste des affections de longue durée prises en charge à 100% l’hypertension sévère.

Du jour au lendemain, au prétexte que l’hypertension artérielle sévère n’était pas une maladie mais un facteur de risque de maladie, les soins, les examens complémentaires, les médicaments de l’hypertension artérielle sévère ne furent plus pris en charge. En clair, cela signifie que les patients hypertendus sévères doivent assurer la charge de leurs soins tant que ne sont pas survenues les complications quasiment inéluctables d’une maladie insuffisamment soignée.

Autrement dit : vous ne serez pris en charge qu’une fois que sera survenu l’infarctus du myocarde ou l’accident vasculaire cérébral. Dans un pays où l’espérance de vie d’un ouvrier est de 7 ans inférieure à celle d’un cadre, cela revient à aggraver le risque de ceux qui, pour cause de contraintes financières, ne pourront payer l’intégralité des soins de prévention nécessaire. Au-delà du caractère choquant de cette mesure, sa débilité saute aux yeux sur le plan financier. Le coût pour la collectivité de la prise en charge d’un accident vasculaire cérébral étant largement supérieur à celui de la prise en charge préventive.

A ce stade, je voudrais faire une incise. Nous ne vivons pas le deuxième quinquennat de Nicolas Sarkozy, mais le premier ( et unique) quinquennat de François Hollande, adversaire auto-proclamé de la Finance. Parmi les innombrables réformes du Président Normal, j’avais raté la dépénalisation du cannabis, seule explication possible à la pétition proprement stupéfiante signée récemment par une soixantaine d’artistes proches des communicants de l’Elysée. Alors que le Président recueille 96% d’insatisfaits ( soit, d’après un calcul au doigt levé, plus de 49.3 millions de mécontents), les artistes hollandolâtres s’élèvent contre le « Hollande-bashing » en énumérant une liste de Prévert de magnifiques réformes du quinquennat, parmi lesquelles, en santé : «  la complémentaire santé pour tous, la généralisation du tiers payant ». Il est intéressant que les deux « réformes » soient liées, tant elles découlent, sous un vocabulaire orwellien, du même objectif : vendre la santé aux assureurs, en mettant les soignants sous leur dépendance financière et en forçant les salariés à cotiser à une complémentaire aux acquets. Si la complémentaire pour tous a été mise en place, avec d’amères surprises au final pour les assurés, le tiers-payant généralisé est une annonce vide de sens, dans la mesure où le projet totalement virtuel s’est heurté dès le départ à une impossibilité technique : les assureurs désiraient être en lien informatique direct avec les professionnels de santé sans passer par l’Assurance-maladie, et les solutions informatiques bancales promises à de multiples reprises par leurs représentants de commerce proches du pouvoir socialiste ( autrefois affublés du doux nom de « mutualistes ») se sont révélées poudre aux yeux et élixir d’huile de serpent.

Rappelons que du temps où ils étaient dans l’opposition, Hollande et sa clique ( Marisol Touraine, Catherine Lemorton, etc…) n’avaient pas eu de mots assez durs à l’encontre du bilan santé de Nicolas Sarkozy : ses franchises sur les soins étaient intolérables, son détricotage des ALDs était une honte et un non-sens médical. Une fois au pouvoir, faut-il le rappeler, les socialistes ont maintenu les franchises sur les soins ( allant jusqu’à projeter de les prélever directement sur le compte bancaire des assurés), la pénalisation des diabétiques, la responsabilisation des cancéreux. Marisol Touraine n’est jamais revenue sur la sortie de l’hypertension artérielle sévère du périmètre des ALD.

En un mot comme en cent, le cap est resté le même. La révolution voulue par Kessler, la destruction des acquis sociaux du pacte de 45 voulue par les Maîtres des Forges, s’est poursuivie, portée par d’autres visages malhonnêtes, parée d’éléments de langage différents. Mais elle s’est poursuivie. Et arrivant demain au pouvoir, Fillon n’aurait qu’à reprendre la suite, qu’à accélérer le mouvement, sans dévier.

Qui  plus est, nul doute qu’il saura s’adresser aux médecins, aux soignants meurtris par le désaveu constant et le mépris affiché de Marisol Touraine et de son cabinet pour trouver les paroles de réassurance nécessaires.

« La loi HPST était une loi nécessaire, notamment pour l’hôpital et l’association des cliniques au service public. Je ne regrette pas la création des ARS. Mais leur mise en œuvre s’est accompagnée d’une intervention administrative tatillonne et trop centralisée. Je veux faire des ARS un outil de modernisation associant étroitement les professionnels de santé, dans l’esprit de liberté et de responsabilité qui est le cœur de la réforme que je propose. »

Ou encore :

« Mon objectif est de garantir aux médecins de ville une juste rémunération à laquelle ils ont droit du fait de leurs études, de leurs responsabilités et de leur dévouement. Ne restons pas figés sur le paiement à l’acte mais développons en complément des modes de rémunération correspondant à des objectifs partagés en termes de santé publique. Je redis qu’un système de nature à garantir l’équilibre financier de l’assurance-maladie est le plus à même d’offrir aux médecins cette juste rémunération. »

Il parlera du joug croissant d’une administration que son camp a contribué à mettre en place, il promettra des améliorations des conditions de travail des médecins en échange d’une main de fer sur les dépenses de santé. Et certains de ceux qui ont hurlé le plus fort contre les réseaux de soins que voulaient mettre en place le pouvoir socialiste et les « mutuelles », se retrouveront demain invités à contracter avec les mêmes assureurs pour obtenir le règlement des soins de leurs patients.

Hollande aura été le trait d’union entre Sarkozy et Fillon, le concierge à qui on laisse les clés le temps d’une course. En toute franchise : un quinquennat pour rien.

 

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Christian Lehmann

18/11/2016

On ne trouve plus de petit personnel: émouvant drame de la bourgeoisie socialiste (1)

( Une fois n'est pas coutume, ce post est un work-in-progress, qui reprend des réflexions disparates que je me suis fait depuis plus de quinze ans, au sujet du pouvoir politique, et d'une certaine "élite" socialiste)

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Ségolène ou la bouleversitude ( épisode 1)

Tout a commencé par un fait-divers sordide: une jeune élève du lycée Marguerite de Valois et Jean Rostand d'Angoulême a accouché dans les toilettes du lycée d'un enfant vivant qu'elle a ensuite laissé mourir dans un sac en plastique déposé dans une poubelle proche. Nous sommes en Mars 2000, bien longtemps avant l'affaire Courjault et la médiatisation du "déni de grossesse". Ce qui se passe dans les heures suivantes me paraîtra d'une telle violence symbolique qu'à l'époque je publie cette chronique dans Impact-Médecin, soru le titre "Un aveuglement aussi fort"

 

 

La ministre bouleversée tourne son beau visage chaviré vers les caméras, et, sous les lambris de son bureau de délé­guée à l'Enseignement scolaire, elle dit : «Je suis bouleversée. »

Elle est boulever­sée parce qu'une jeune fille de 17.ans vient d'accoucher seule dans les toilettes de son lycée, et s'est débarrassée du nouveau-né dans une poubelle. Mais elle est surtout bouleversée parce que cette jeune fille avait vu les infirmières scolaires, qui n'avaient rien remarqué.

« Je ne m'ex­plique pas comment les infirmières n'ont rien pu voir», s'indigne la ministre bouleversée, «comment elles n'ont pas eu la capacité de dialogue de qualité suffisante pour que la jeune fille se confie, comment aucune n'a pu lui tendre la main avant qu'il n'y ait deux victimes, elle et son bébé».

Elle explique que l'adolescente, interne au lycée, aurait dû être entourée, et conclut : «Je veux savoir pourquoi il y a eu un aveu­glement aussi fort.»

La ministre bouleversée termine sa prestation, Les caméras arrêtent de tour­ner, et il y a maintenant, au lycée Marguerite-de-Valois, en l'espace de quelques secondes, au moins trois victimes supplé­mentaires : les infirmières scolaires, nom­mément désignées comme responsables probables, coupables potentielles, et une bonne partie de l'encadrement scolaire.

 Imaginez un instant la violence psycholo­gique intolérable que subissent les prota­gonistes de ce drame dans les suites de cette déclaration. Imaginez leur sentiment de culpabilité, leur accablement, leur dé­goût.

Imaginez le meurtre rituel que re­présente cette mise en accusation publique, télévisée, dans la bouche d'un re­présentant de l'Etat. Un représentant de l'Etat chargé de l'Enseignement scolaire, qui ne peut donc ignorer les difficultés auxquelles se heurtent quotidiennement les enseignants, et la pénurie du secteur de la santé scolaire.

On répugne cependant à imaginer qu'une attaque aussi virulente envers le personnel d'encadrement pour­rait servir à la ministre bouleversée à bot­ter en touche, à désigner des responsables immédiats pour éviter de se trouver mise en cause, à nommer des coupables pour passer sous silence les carences de son mi­nistère.

On répugne à l'imaginer. Mais alors, quelle explication nous resterait-il ? Si ce n'est pas du machiavélisme, ce peut être simplement de la bêtise, la bêtise bornée de la bourgeoise habituée à fusti­ger les insuffisances de son petit person­nel, entre copines, à l'heure du thé: «Ah, vous savez ce que c'est, ça devient de plus en plus difficile de trouver une femme de ménage... »

Reste que le lendemain, devant l'évi­dence grandissante du déni de grossesse présenté par l'adolescente, devant le ta­bleau contrasté qui se dévoile peu à peu, la ministre bouleversée, ou plutôt ses conseils en communication, font volte-face : elle assure les personnels de son soutien, et s'excuse bien sincèrement... «de propos forcément partiels et retirés de leur contexte». On peine à voir en quoi ces pro­pos, complaisamment retransmis sur les ondes la veille, auraient été retirés de leur contexte, et on se demande si ce n'est pas la ministre bouleversée elle-même qui ga­gnerait à être retirée de son contexte.

 

( à suivre)

27/10/2016

Marisol Touraine et les anti-Alzheimer: l'incompétence à visage humain

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Jusqu’au bout, Marisol Touraine aura été à l’image du quinquennat de François Hollande: veule, stupide, consternante. Scrupuleusement attachée, comme ses prédécesseurs de droite, à faire de la santé publique une simple variable d’ajustement du politique.

 

#AlzheimerGate

Revenons rapidement sur le sujet des Anti-Alzheimer: ces médicaments coûteux sont inutiles. Ils n’ont aucune efficacité clinique démontrée, ne freinent pas l’évolution de la maladie, ne retardent pas l’entrée des patients dépendants en établissement.

Ces faits sont connus, de longue date. Ils sont dénoncés, par un nombre croissant de médecins. Mais le poids de l’évidence, les études scientifiques qui s’accumulent, ne sont rien par rapport à l’inertie du système, la frilosité des agences, et l’incompétence des politiques. Rien, enfin, vis à vis du pouvoir des firmes pharmaceutiques et des lobbies qu’elles génèrent et entretiennent.

En 2011, déjà, la Haute Autorité de Santé avait publié un avis négatif sur cette classe de médicaments, mais les tiraillements internes entre experts pas pressés de déjuger brusquement leur enthousiasme passé avait abouti, malgré le travail titanesque fourni par l’un des experts, le docteur Philippe Nicot, médecin généraliste, à une recommandation ambigüe: à mots couverts, tout en reconnaissant l’inutilité clinique de ces médicaments pour les malades, et leur risque, il n’a pas été recommandé de les dérembourser au motif ubuesque qu’ils permettaient à la filière gériatrique qui en dépendait… de survivre. Tout au plus était-il conseillé aux médecins généralistes… de ne pas initier de nouveaux traitements!!! D’éminents gériatres s’étaient exprimés dans les colonnes des journaux, plaidant pour leur chapelle. Traduisons le fond de leur pensée: « Si nous révélons que nous n’avons pas de traitement efficace, si nous cessons de prescrire des molécules inutiles voire potentiellement dangereuses, pourquoi les patients continueraient-ils à nous consulter, pourquoi les familles continueraient-elles à amener leurs proches malades aux consultations mémoire? » On peut y voir, au choix, du pur cynisme, ou cette forme de paternalisme médical qui consiste à mentir au patient pour son bien.

Cinq ans plus tard, la HAS publie un nouvel avis, et celui-ci est plus tranché. L’inutilité des traitements est reconnue, et le maintien de leur remboursement est considéré comme très problématique, dans un environnement financier contraint où la ministre fait semblant de courir après les économies, où l’antienne « chaque euro dépensé doit être un euro utile », est psalmodiée rituellement, après Xavier Bertrand et Roselyne Bachelot, par Marisol Touraine.

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L’avis de la HAS « fuite » dans Libération, ou un Eric Favereau très bien inspiré interviewe longuement Olivier Saint-Jean, membre de la Commission, et l’un des spécialistes les plus critiques sur ces traitements depuis longtemps. Celui-ci décrypte toute l’histoire, les manipulations des firmes, la très faible qualité scientifique des études de départ ayant amené à survendre ces produits inutiles, puis l’accumulation de preuves de leur inefficacité. Sans jamais dénoncer clairement le fonctionnement des agences, il explique que les temps ont changé, que les informations ont amené la HAS à revoir son avis. En français, cela signifie simplement que certains des experts ont, avec le temps, été obligés de constater l’évidence: leur position n’était plus tenable, d’autant que leurs liens d’intérêts avec les firmes avaient entre-temps été révélés. Dans cette affaire, comme dans plusieurs autres affaires touchant des médicaments soudain sur la sellette, il n’y a jamais de coupable. On attend, on tergiverse, on dilapide l’argent public, on fait courir des risques aux malades, et puis un jour du bout des lèvres on lâche le médicament en cause, en expliquant qu’il est maintenant obsolète, et que de toute façon on ne le prescrivait plus, depuis longtemps, ou si peu.

Rapidement, la contre-attaque s’organise. Le lobby se met en branle. Sur les réseaux sociaux, on fustige Olivier Saint-Jean, cet ayatollah opposé aux médicaments, ou bien encore les liens d’amitié supposés entre le journaliste et sa source. Relayant l’information après avoir déjà fréquemment bataillé sur ce dossier, j’ai la surprise de voir un confrère psychiatre ( dont les liens d’intérêts, éclairants, sont consultables sur transparence.sante.gouv.fr ) expliquer que je suis un écrivain de talent, mais certainement pas un pharmacologue. Sempiternelle ritournelle des experts de l’expertise, qui eux savent, mieux que le clampin moyen, même s’ils n’ont en main aucun élément scientifique, aucune étude, pour appuyer leurs dires.
Dans le flou persistant pendant quelques semaines, tandis que la HAS tarde à publier son avis, que le ministère fait le dos rond, voici qu’apparaît France-Alzheimer, qui s’inquiète du possible déremboursement de médicaments inutiles aux effets indésirables potentiels gravissimes. Avec des défenseurs de patients aussi zélés, les laboratoires ( qui, généreux mécènes, financent l’association) n’ont qu’à bien se tenir!

Le courage, c'est maintenant

La balle est maintenant dans le camp de l’intrépide, de la perspicace, de la courageuse Marisol Touraine. Celle qui porte le bilan sociââââââl de François Hollande, essentiellement un tiers-payant généralisé à la charge des médecins, pour le plus grand bien des assurances complémentaires. Tiers-payant totalement virtuel, d’ailleurs, puisque retoqué par le Conseil d’Etat, et pas prêt de s’appliquer en France, au grand dam des « mutuelles » qui avalent vos cotisations pour refaire la pelouse de leurs stades gigantesques, sponsoriser des catamarans, ou beurrer les épinards d’ex-comiques de répétition.

Marisol Touraine, donc, se retrouve devant un choix simple. Acter l’inutilité et la nocivité de ces médicaments, ordonner leur déremboursement ( dans un premier temps) puis les modalités de leur arrêt de commercialisation ( puisqu’il en va de la santé des malades). Ou bien satisfaire les lobbies, maintenir un statu-quo déclinant, ne pas faire de vague, surtout, ne pas ouvrir une nouvelle brèche dans le pédalo en voie de submersion de François Hollande.

Et Marisol Touraine tranche:  pas question de dérembourser ces médicaments, dans l’état actuel des choses. Pas tant que ne sera pas mis en place « un protocole de soins en accord avec les scientifiques et les associations de patients ». Traduisons-la: il n’est pas question, même en s’appuyant sur des données scientifiques accablantes, de désespérer Billancourt et de mettre un terme à une affaire qui marche. Pas question de dire la vérité aux malades, à leurs familles, ce qui nécessiterait du courage, ouvrirait la porte à des questionnements aussi légitimes que dangereux pour les pouvoirs en place: « Depuis combien de temps saviez-vous? Quels éléments nouveaux font basculer la décision? Qui a payé le prix de votre lâcheté, de votre malhonnêteté intellectuelle? » Non, rien de tout ça. On attendra un « protocole ». On se cachera encore pendant quelques années derrière les apparences, derrière un modèle obsolète, honteux, où on n’imagine pas un instant qu’un soignant a envers un patient et sa famille un devoir d’accompagnement, un devoir de vérité, plutôt qu’une obligation à prescrire, à prescrire n’importe quoi pour faire fonctionner la filière et cultiver des espoirs qui sont autant de supercheries.

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Cela coûtera au pays encore quelques centaines de millions d’euros( 180 millions par an en 2016, 300 millions par an à la grande époque). Encore quelques centaines ou milliers d’accidents vasculaires, de troubles du rythme cardiaque, de chutes, de fractures du col du fémur. Cet argent qui aurait pu, qui aurait du, financer depuis des années des milliers de postes d’aidants, d’aides-soignants, de kinésithérapeutes, d’orthophonistes, continuera d’être dilapidé en pure perte. Mais avec un peu de chance personne ne fera le lien avant longtemps. Et les ministres qui se sont succédés éviteront le box des accusés. Ou pas.

Mais puisque les politiques ont choisi la lâcheté, que les médecins qui hésitaient encore le comprennent bien: avec l'avis de la Haute Autorité de Santé, ils ont le droit d'arrêter des médicaments inutiles et dangereux. Certains diraient même, mais le concept fera sourire en ces temps, que c'est un devoir.

 

La Boîte Noire:

En  Septembre 2003, un groupe de médecins généralistes suédois m'avait demandé d'animer un séminaire indépendant sur le système de santé français. A la fin de celui-ci, gênés, à voix basse, certains d'entre eux étaient venus me demander: "Est-ce que vous aussi, en France, vous avez l'impression que les médicaments contre l'Alzheimer ne servent strictement à rien?"

Je n'ai aucun lien avec des firmes pharmaceutiques. Je n'ai jamais prescrit de médicaments anti-Alzheimer, je n'ai jamais accepté de renouveller une ordonnance de ces médicaments, arguant de ma responsabilité médicale, civile, éthique. C'était possible. Ca l'est aujourd'hui plus encore. Et dans ce combat, l'aide de revues indépendantes comme la Revue Prescrire, l'aide de confrères ou de consoeurs "droits dans leurs bottes", m'a été particuièrement précieuse. Je tiens à les en remercier.

24/10/2016

Dépistage des cancers du sein : quand agence et ministère tentent de glisser un rapport dérangeant sous le tapis

NDLR  ;-)  : Une fois n'est pas coutume. Le blog s'ouvre aujourd'hui à une tribune de Jean Doubovetzky, médecin généraliste, membre de la rédaction Prescrire et de Cancer-Rose.

 

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Alors figurez vous qu’en octobre 2015, Madame le Ministre de la santé demande à l’Institut national du cancer (INCa) d’organiser une grande « Concertation citoyenne et scientifique ». L’opération a duré un an, et a vraiment mis en branle une très grosse machine.

- Recueil de contributions écrites recueillies sur internet (395 citoyen-ne-s, 69 professionnel-le-s de santé, 25 associations),

- Trois « conférences » ayant auditionné des experts et débattu avant de rédiger chacune un rapport : conférence de 27 citoyennes, conférence de 18 professionnel-le-s, conférence de 21 experts (tiens, le mot n’est qu’au masculin dans les textes)

- Présentation publique des trois rapports ainsi que d’une synthèse des contributions internet, suivie d’un débat

- Audition de 32 personnes supplémentaires par le comité dit d’orientation (9 personnes d’horizons divers : sciences sociales, droit, santé publique, médecine générale, cancérologie)

- Rédaction du rapport final par ce comité.

À mes yeux, toutes les conditions semblaient réunies pour que l’éléphant accouche d’une souris, la  multiplicité des instances et des contributions permettant au Comité d’orientation chargé du rapport final de choisir sans peine la voie de plus grande facilité, c’est-à-dire celle qui provoquerait le moins de conflits, en se contentant d’émettre quelques critiques gentillettes, de proposer quelques aménagements à la marge et de demander un peu plus de sous.

Eh bien pas du tout. La Conférence des citoyennes, tout d’abord, a fait un travail remarquable, et son rapport insiste à de nombreuses reprises sur la nécessité de reconnaître aux femmes le droit de faire le choix du dépistage ou non, en se basant sur une information équilibrée, qui ne dissimule pas les controverses, les inconnues et les effets indésirables. Leur rapport indique : « Nous ne souhaitons pas conserver la politique de dépistage organisé telle qu’elle est définie et appliquée à ce jour ». Pour les citoyennes, le dépistage devrait être évalué régulièrement économiquement, scientifiquement et technologiquement, et « évoluer en fonction des avancées scientifiques et technologiques ». Il devrait aussi être « plus ciblé et adapté à chaque situation individuelle » en fonction des risques de chacune, « plus transparent », et accompagné d’une « information complète, claire et neutre pour comprendre la balance bénéfices / risques de la participation » et d’« outils d’informations et d’aide à la décision ». La Conférence des professionnels a elle aussi fait quelques propositions intéressantes, proposant par exemple « une stratégie de dépistage différencié, bien définie et claire en fonction du niveau de risque des femmes ». Elle a demandé « des améliorations portant sur la qualité de l’information et le taux de participation », mettant « le médecin traitant au cœur du parcours de dépistage », avec la « suppression du remboursement du dépistage individuel ».

Le Comité d’orientation ensuite, n’y est pas allé par quatre chemins, refusant la voie toute tracée  d’un rapport langue-de-bois-bravo-à-tous-circulez-i’a-rien-a-voir-poubelle. Son rapport est une critique sévère du dépistage organisé, de l’INCa, de la prétendue information faite aux femmes (qui est mieux décrite sous le nom de marketing), de la formation et de l’information des professionnels de santé.  Ses pages 127 et suivantes avancent une série de recommandations. Notamment la prise en compte de la controverse et des effets indésirables dans la communication à destination des femmes, pour leur permettre un choix éclairé ; une évaluation du dispositif qui se penche sur la question du surdiagnostic et du surtraitement ; l’arrêt des dépistages chez les femmes âgées de moins de 50 ans sans facteur de risque.

Mais la recommandation la plus retentissante est l’arrêt du dépistage organisé. Soit l’arrêt complet (scénario 1), aboutissant à confier aux médecins de premier recours le soin d’informer les femmes et de prescrire à bon escient un dépistage à certaines d’entre elles, avec leur accord. Soit l’arrêt sous sa forme actuelle (scénario 2), aboutissant à une refonte complète avec là encore passage par les généralistes, en utilisant des grilles de risque (à établir) en vue d’éviter que des femmes à faible risque soient dépistées et subissent les effets indésirables du surdiagnostic (bon, c’est pas écrit comme ça, mais c’est assez clair quand même). Dans les deux cas, un élément clé est que la formation initiale et continue des médecins impliqués dans le dépistage (en particulier les généralistes) les mette en mesure d’informer les femmes de la controverse et des effets indésirables du dépistage, afin qu’elles fassent leurs choix personnels en connaissance de cause. Le comité de pilotage estime ne pas avoir les données pour choisir entre les deux scénarios, et détaille quelques uns de leurs avantages et inconvénients ou risques.

Vous trouverez tous les documents ici : http://www.concertation-depistage.fr/ 

L’INCa a réagi avant la publication. En fait, il semble que l’INCa et le ministère de la santé ont tenté de ne pas rendre le rapport public, ce qui explique que la lettre de présentation du rapport à Madame le ministre précède de deux semaines la publication dudit rapport. Profondément mis en cause par la Concertation citoyenne, l’INCa propose… de renoncer tout de suite au scénario 1, décrit comme « un cas d’école » auquel les rédacteurs du rapport eux-mêmes ne croiraient pas. (On se demande bien pourquoi l’INCa a confié cette tâche à des personnalités suffisamment sottes pour écrire le contraire de ce qu’elles pensent dans un rapport officiel.) Il faudrait donc confier à l’INCa elle-même, et à personne d’autre, la « refonte ». Cela semble bien logique, vu que,  selon le rapport, depuis 10 ans, l’INCa a échoué sur tous les plans : scientifique (pas d’étude adéquate) ; technique (le dépistage n’atteint pas les seuils critiques jugés indispensables par ses défenseurs) ; de communication (jugée partiale et mensongère) et éthique. On ne change pas une équipe qui perd et qui continue de travestir la réalité en présentant de manière biaisée le contenu du rapport !
La prétendue « analyse » de l’INCa est ici : Concertation sur le dépistage du cancer du sein : analyse de l'Institut - PDF 82,34 ko 


Là dessus, le Ministère de la santé se fend d’un communiqué de presse. Je résume : bravo à Octobre rose (celui dont la communication est qualifiée par le rapport de « marketing (…) trompeur et outrancier »), youpi la tour Eiffel est toute illuminée de pink, on va rénover le dépistage organisé, l’INCa et la DGS vont prévoir un plan (en toute discrétion et opacité) et le proposer d’ici décembre.

Ici : http://social-sante.gouv.fr/IMG/pdf/16_10_03_-_cp_-_octob... 

 

Alors disons les choses clairement : la Concertation citoyenne et scientifique a fait un énorme travail, aboutissant à la conclusion qu’il doit être mis fin au dépistage systématique, ou qu’il doit être radicalement transformé pour répondre aux besoins minimaux de démocratie sanitaire, de transparence et de validité scientifique. L’Institut National du Cancer (INCa) vient de démontrer qu’il est décidé à poursuivre dans la voie de ses anciens errements en tentant de cacher la poussière sous le tapis. Il n’est pas pensable que l’INCa et le ministère de la santé préparent entre eux un « kit de rénovation » qu’ils proposeront ensuite sans discussion aux femmes comme aux professionnels de santé.

Pour répondre aux demandes de la Conférence des citoyennes et à celles du Comité d’orientation, la réforme doit se faire de manière démocratique, ouverte et transparente. Elle doit être pilotée par un comité comprenant des membres de la Concertation citoyenne et scientifique ainsi que des partisans du dépistage et des opposants. Les travaux de ce comité doivent être publics, ses comptes rendus de réunion étant mis rapidement en ligne sur internet. Ses propositions doivent pouvoir être discutées et critiquées ouvertement sur internet, et les internautes doivent pouvoir faire des propositions de modifications.

Il est temps que leurs seins soient rendus aux femmes.

 

Jean DOUBOVETZKY

 

Médecin généraliste, membre de la rédaction Prescrire et de Cancer-rose (site cancer-rose.fr), sans conflit d’intérêt avec les industriels du médicament ou du matériel médical, ni avec l’organisation du dépistage des cancers du sein ou les officines de communication médicale.

 

 
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