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07/06/2015

Mort planifiée de la médecine libérale: A qui profite le crime?

Mort planifiée de la médecine libérale: A qui profite le crime ?

 

14 Avril 2015. Au bout d’un long parcours semé d’embûches et de contestations, la Loi Santé de Marisol Touraine est adoptée en première lecture par l’Assemblée Nationale. La ministre pavoise, la presse salue cette « victoire », les opposants continuent à marteler leur refus de plusieurs dispositions de cette Loi dont l’emblématique Tiers-Payant Généralisé, qui a concentré une bonne partie (mais pas la totalité) des critiques. 

 

 

Le tiers-payant: mesure de justice sociale…ou mise en coupe réglée des médecins par les assureurs?

 

 

Du côté du service de communication de la Ministre, les choses sont simples : le tiers-payant généralisé est une avancée sociale, qui permettra aux Français d’accéder plus facilement aux soins. Seuls s’y opposaient des médecins passéistes, attachés à un paiement àl ’acte suranné. 

 

En face, les opposants pointent inlassablement les mensonges du ministère : 

 

1- Sur le plan social, le tiers-payant, déjà largement appliqué par les médecins, ne modifiera en rien les possibilités d’accès aux soins en dentisterie et en optique, deux domaines abandonnés par l’Assurance-Maladie qui concentrent l’immense majorité des renoncements aux soins. 

 

2- Sur le plan technique, du fait des difficultés de recouvrement des honoraires auprès des 600 complémentaires françaises, le tiers-payant a un coût, calculé dans de nombreuses études à plus de 4 euros par acte. Ce coût plombe lourdement les comptes des centres de santé qui pratiquent le tiers-payant intégral (sur la part Sécurité Sociale comme sur la part complémentaire) et les hôpitaux. Sont pointés du doigt les systèmes informatiques obsolètes, voire la mauvaise volonté de nombreuses complémentaires plus promptes à augmenter chaque année leurs cotisations qu’à rembourser les soins. La catastrophique Mutuelle des Etudiants, vivier et vache-à-lait du Parti Socialiste depuis les temps pas si anciens où elle s’appelait la MNEF, en est un pitoyable exemple.

 

3- Sur le plan éthique, enfin, les opposants répètent que le tiers-payant donnera aux complémentaires un levier de pression sur les professionnels de santé, selon l’adage qui veut que celui qui paie commande.

 

Au-delà des satisfecit, des pleines pages déroulant des portraits d’une ministre forcément courageuse, forcément féministe, tenant avec ferveur la barre sociale contre tous les obscurantismes, peu d’écho est donné aux dénonciations des perdants du moment. 

 

C’est le cas des associations de patients non stipendiées par le ministère, qui pointent que Marisol Touraine et François Hollande, farouchement opposés aux franchises sur les soins du temps où ils étaient dans l’opposition, les ont maintenues et ont conditionné l’application du tiers-payant àl’autorisation donnée par le patient de prélever directement ces mêmes franchises sur son compte bancaire. Cette disposition va interdire de tiers-payant social les patients démunis avec qui le médecin pratiquait jusque-là une dispense d’avance de frais, et, pour qui connait vraiment « la France d’en bas », génèrera probablement une flopée d’interdictions bancaires…

 

C’est aussi le cas des professionnels de santé qui pointent qu’au final, les Agences Régionales de Santé définiront le panier de soins. Le paiement par l’assureur sera conditionné étroitement au respect par le soignant du cahier des charges prédéfini, dont le but sera naturellement l’économie, ou l’efficience, selon le terme préféré des énarques, ce qui conduira mécaniquement à privilégier les soins les moins coûteux. A moins que le patient ne choisisse une sur-complémentaire, dont les assureurs dessinent déjà les contours…et les tarifs.

 

 

Dans ce contexte tendu, France-Culture invite le 19 Avril dans l’émission « L’économie en questions » quatre économistes pour discuter de ce projet de loi santé, parmi lesquels Brigitte Dormont, économiste, professeur à l'Université Paris Dauphine, spécialiste de questions de santé, dont les prises de positions font référence au Parti Socialiste. Et là, dans l’ambiance feutrée des studios de la radio qui vient de mettre un terme à une longue grève, elle se lâche, comme aucun membre de l’entourage de la Ministre n’a osé le faire jusqu’ici.

 

Au sujet du tiers-payant, Brigitte Dormont dit :

 

"C'est la mort annoncée de la médecine libérale et c'est une bonne chose parce que la médecine libérale est incompatible avec un système d'assurance maladie comme le nôtre »(39’14’’) 

"L’intérêt principal est que les circuits financiers ont changé » (40’17’’) "Le tiers payant généralisé rend les médecins dépendants du financeur » (40’38’’) "Si l'Assurance maladie veut faire pression sur les médecins , elle a les moyens financiers de faire pression sur les médecins » (40’53’’) "Les médecins recevront leurs rémunérations de la Sécurité sociale ou de l'organisme qui sera en charge du paiement » (41’05’’) "Les médecins vont dépendre pour leur niveau de vie, pour leur rémunération, du financeur » (41’15’’)

En l’espace de trois minutes, une économiste de la santé proche du Parti Socialiste, conseillère du Premier Ministre, membre d’un impressionnant réseau de comités et de think-tanks, annonce sans ambages que le tiers-payant, loin d’être une simple mesure administrative de justice sociale, obéit à une volonté planifiée d’attenter à l’indépendance des médecins, de donner aux assureurs le moyen de faire pression sur eux, et d’organiser « la mort annoncée de la médecine libérale ». 

Cette mise à mort est d’ailleurs « une bonne chose » nous annonce l’économiste, au motif que « la médecine libérale est incompatible avec un système d’assurance maladie comme le nôtre ».

La jubilation avec laquelle Brigitte Dormont fête ainsi la mort de la médecine libérale pose question, et nous a amené à nous intéresser à ses publications comme à son réseau d’influence.

 

Le médecin généraliste, cette machine à faire du fric… pourtant en voie de disparition

 

Dans de nombreuses publications, Brigitte Dormont ne masque pas le mépris dans lequel elle tient les médecins. Le portrait qu’elle dessine en creux du corps médical a le mérite de la simplicité : on devient médecin par intérêt. Par pur intérêt financier. Et une fois médecin, on s’arrange pour maximiser les profits, engranger le plus d’argent possible, en induisant une demande chez des patients captifs (c’est le syndrôme du docteur Knock) et en écourtant les consultations pour faire du chiffre. Toute motivation altruiste est écartée, le médecin est ramené à une simple machine économique vouée à faire du fric. 

A noter que ce concept de la demande induite, battu en brèche par de nombreux articles, est à l’origine de la pénurie médicale actuelle. De puissants économistes de la santé, dont Brigitte Dormont, ont considéré depuis des décennies les médecins comme des agents pathogènes, dont la libération au sein de la collectivité entraînait immanquablement un flot de dépenses induites : restreindre le nombre de médecins en exercice afin de restreindre les soins et donc les maladies, a été le fil d’or de la politique de santé suivie ces trente dernières années, avec le succès que l’ont voit actuellement : une population de médecins vieillissante, une désertification accélérée qui touche jusqu’au coeur des grandes villes. 

Emblématique de cette conception d’une médecine de ville uniquement vouée à « faire du chiffre », le titre d’un des travaux de Brigitte Dormont : « Est-il profitable d’être médecin généraliste ? » L’économiste y professe de comparer les revenus et le niveau de vie des cadres supérieurs et des médecins, au moyen d’une équation économétrique dont elle a le secret.

 

Dormont_Carriere_Medecin.jpg

Mais dans le calcul de la valeur théorique de la carrière d’un médecin, elle se retrouve dans l’incapacité de quantifier un terme de son équation : GammaT, le « différentiel d’utilité » qui pourrait représenter les avantages et les inconvénients du métier de généraliste libéral (aussi bien le prestige local de la fonction, l’absence relative de hiérarchie, que les horaires à rallonge, les gardes de nuit, le stress de la responsabilité, l’absence de congés payés, l’absence de couverture sociale en cas de maladie… une multitude de facteurs qui intéresseraient un sociologue ou un simple humaniste cherchant à comprendre pourquoi le taux de suicide chez les médecins est trois fois supérieur à celui du reste de la population, et pourquoi la France devient un désert médical, nombre de jeunes diplômés optant pour des carrières administratives…) Qu’à cela ne tienne. Rien ne résiste au zèle simplificateur de Brigitte Dormont. Toute sa théorie est basée sur UNE équation dont l’une des données lui est inaccessible….

 

Dormont_Carriere_Cadre.jpg

 

 

Pas de problème! Elle élimine cette donnée. Ayant éliminé ce qui gêne, elle peut continuer tranquillement à prouver, tel un Lyssenko du 21ème siècle, son postulat de départ.

Eliminer ce qui gêne, discréditer ce qui ne va pas dans son sens… une attitude très curieuse pour un scientifique, mais à Paris Dauphine, apparemment, cela ne choque pas. Comme ne choque pas non plus la conclusion de l’article, où, forcée malgré tout de faire référence quelques secondes au réel, Brigitte Dormont doit aborder la question des horaires de travail des médecins. Problème gênant : le différentiel de revenu entre cadre et médecin, de l’ordre de 20%, semble peu ou prou correspondre au différentiel de temps de travail hebdomadaire des deux métiers : 41h43 pour les cadres (en 2004) et 52h46 pour les généralistes. Mais il en faut beaucoup plus pour freiner l’ardeur réformatrice de Brigitte Dormont : « On sait par exemple que les médecins libéraux intègrent dans leur durée du travail le temps passé à la lecture d’articles médicaux pour actualiser leurs connaissances (2h30), les consultations gratuites, etc. Les cadres interrogés dans l’enquête emploi ont-ils la même conception des activités qui doivent être inclues dans le périmètre de leur temps de travail ? » Le silence qui suit une assertion fallacieuse de Brigitte Dormont, c’est encore du Brigitte Dormont. Décortiquons cet enchaînement de sophismes : l’actualisation des connaissances des médecins (probablement un des éléments de ce différentiel d’utilité que Brigitte Dormont a choisi d’éliminer) ne devrait pas être comptabilisée dans le temps de travail, pas plus, on croit rêver, que les consultations gratuites… dans la mesure où seul ce qui est lucratif compte… L’idée qu’un médecin puisse choisir de réaliser des actes gratuits pour certains patients la heurte au point qu’il lui faut même nier l’existence de ce travail non rémunérateur dans son étude. On atteint au sublime lorsqu’elle se demande fielleusement si les cadres comptabilisent dans leur temps de travail… leurs consultations gratuites. Outre l’image du médecin qu’elle dresse, parasite social capable de mentir jusque sur l’amplitude de son temps de travail, ou de comptabiliser dans celui-ci des actes… purement altruistes, son absolue méconnaissance du vécu de la médecine générale au contact d’une population réelle laisse pantois.

Tout aussi gênant que ce parti-pris est l’absence de référence à des données factuelles qui ne correspondent pas avec le postulat que Brigitte Dormont s’échine à conforter, à savoir que la carrière de médecin généraliste serait plus « profitable » que celle d’un cadre supérieur, théorème qui pose un problème de taille, à savoir pourquoi les jeunes dès la sortie du lycée ne se ruent pas en masse dans la filière médicale pour accéder à la profitable prébende généraliste… Dans la vraie vie, loin des équations de Brigitte Dormont, seuls 9% des jeunes diplômés en médecine s’installent en libéral…

En 2007, la DREES (Direction de la Recherche, des Etudes, de l’Evaluation et des Statistiques) avait publié un article de référence sur le sujet, au titre beaucoup plus neutre : « Comparaison des revenus des médecins libéraux à ceux des autres professions libérales et des cadres » Brigitte Dormont n’en tient aucun compte, n’y fait aucune référence, probablement parce que les conclusions de cette étude sont radicalement opposées aux siennes : 

« Si les revenus d’activité libérale des médecins sont régulièrement évalués, ce n’est pas le cas de leurs revenus salariés…. Cette étude apporte pour la première fois des éléments de comparaison des revenus complets d’activité et du niveau de vie des médecins à ceux d’autres professions. Entre 35 et 64 ans , les revenus et le niveau de vie des médecins libéraux sont proches de ceux des autres professions libérales. Et s’ils gagnent en moyenne près de deux fois plus que les cadres, ils en sont relativement proches en niveau de vie. »

Cette dernière notion peut sembler surprenante, mais les auteurs l’explicitent à partir de données sociologiques, sans s’en tenir à la seule comptabilité : entre autres éléments jouent les charges de famille (installés plus tardivement, 70% des médecins ont des enfants à charge contre 59% des cadres), et surtout l’amplitude horaire de travail des médecins amène plus souvent le conjoint ou la conjointe à ne pas travailler, diminuant les revenus d’activité du couple et le niveau de vie.

Cette étude, basée sur les enquêtes Revenus Fiscaux de l’INSEE, pourrait prêter à discussion. Brigitte Dormont pourrait la contester, voire même la tailler en pièces. Non, elle préfère l’ignorer, comme elle ignore le GammaT « inobservé » qui disparaît donc de son équation. Cette manière de faire permet sans difficulté de ne jamais être pris en défaut : il suffit d’ignorer toute donnée scientifique contraire à ses propres présupposés.

Cette étude fallacieuse permet à Brigitte Dormont d’être invitée à de nombreux colloques, dans lesquels, comme lors des Journées de l’Economie en 2012, elle peut asséner que : « les revenus des médecins progressent plus rapidement que ceux du reste de la population ». En réalité, si l’on compare les données de la CARMF (Caisse Autonome de Retraite des Médecins Français) et ceux de l’INSEE, on constate que le revenu (Bénéfice Non Commercial moyen) des médecins évolue deux fois moins vite que le salaire moyen (public-privé) sur la période 2003-2011… Mais, comme l’assène Brigitte Dormont, le revenu moyen des médecins est très supérieur à celui de la moyenne de la population… et « La responsabilité sociale des médecins est forte… mais c’est aussi le cas du cheminot qui va contrôler les signaux d’aiguillage des trains » (La Croix, 2013) 

 

Les femmes-médecins, ces branleuses peu motivées qui travaillent trop peu

 

Un rapide survol des publications de Brigitte Dormont et de ses collègues révèle donc une tournure d’esprit très particulière, un regard méprisant porté sur les médecins de ville, uniquement considérés comme des parasites du corps social gavés d’argent public. Dans un autre article des Cahiers de la Chaire Santé, « Low-income self-employed GPs, a preference for leisure ? » (« Médecins généralistes à faibles revenus : une préférence pour le loisir ? »), Anne-Laure Samson, la co-signataire de l’article sur les revenus des médecins, s’intéresse aux médecins à faible activité, des médecins dont le revenu ne dépasse pas… 1.5 SMIC. Ce nouveau chef-d’œuvre de l’économétrie pour les nuls vaut d’être copieusement cité, tant sa méthodologie est symptomatique des biais de l’équipe de la Chaire Santé Paris-Dauphine, mais aussi de leur propension à établir des conclusions fallacieuses quand bien même ils avouent eux-mêmes manquer d’éléments cruciaux pour légitimer les dites conclusions. Point de départ de l’étude, l’existence d’une « importante minorité » (5 à 7%) de médecins généralistes aux faibles revenus, mettant à priori à mal la théorie de base selon laquelle ce métier « profitable » est essentiellement un moyen de faire tourner la planche à billets. Etudiant les revenus des médecins sur une dizaine d’années, l’économétricienne découvre que ces médecins, essentiellement des femmes, semblent se contenter d’un faible revenu car, même en période d’augmentation de la demande de consultations (épidémie de grippe ou de gastro-entérite), le nombre de consultations et le revenu de ces médecins ne varie pas. En période de moindre consommation de soins, ce revenu, par contre, diminue. La conclusion qu’en tire Anne-Laure Samson après de savants calculs : si ces femmes se satisfont d’un faible revenu, c’est très probablement en raison de… leur préférence pour le loisir. Et dans ce cadre, dans un contexte de désertification médicale en cours et de « problèmes de planification à long terme de l’offre de soins… on voit ici les potentiels effets pervers des revalorisations tarifaires ». Autrement dit : maintenir les tarifs de consultation au plus bas de l’échelle européenne permet bon gré mal gré de contraindre les médecins à augmenter leur charge de travail pour obtenir un revenu décent. Les augmenter pourrait les amener à lever le pied… 

Discutant ses conclusions, l’auteure pointera quand même n’avoir aucun élément sur la situation de famille de ces femmes-médecins à faible revenu, ni « aucune indication sur le temps de travail des médecins »… ce qui ne l’empêche pas de diagnostiquer une forte propension au loisir !

L’idée de descendre de sa tour d’ivoire, de se confronter au réel en interviewant des femmes-médecins, ne semble pas l’avoir effleurée. Et alors que la sociologie ne cesse de pointer la double-peine qui touche les femmes dans notre société, leur implication dans les tâches ménagères confinant à une « deuxième journée » de travail, il est possible de trouver des économistes concluant que si une femme se « satisfait » d’un faible revenu, c’est le signe d’une propension immodérée au loisir, pourquoi ne pas l’avouer, à la fainéantise. On notera aussi ce morceau de bravoure : Le pourcentage de médecins à faible revenu « passe de 5 à 7,7% quand le médecin a obtenu sa thèse après l’âge de trente ans, ie probablement après plusieurs redoublements lors de sa scolarité. La difficulté à accomplir ses études dans le terme moyen pourrait révéler un manque de motivation du futur médecin, que se traduirait, dans l’exercice de la médecine, par une plus grande difficulté à attirer sa clientèle, et, par conséquent, des revenus plus faibles ». Nous rappelerons brièvement ici la difficulté pour une jeune interne de mener sa carrière hospitalière en même temps qu’une grossesse, la difficulté pour les femmes médecins libérales de poser un congé-maternité, et le fait que la profession de médecin généraliste fait partie des grossesses considérées à risque, du fait du faible niveau de protection sociale des femmesmédecins. 

Au-delà du caractère particulièrement pitoyable des conclusions de l’économétricienne, comme le note Guillaume de Calignon dans un récent article des Echos : 

La question est plus vaste: c'est celle de la place de l'économie au sein des sciences sociales. « L'économie a peu àpeu quittéle grand continent des sciences humaines », dit AndréOrléan. Dans les années 1960, la modélisation mathématique a fait une percée àla suite des travaux d'Arrow et de Debreu, qui ont développéla théorie de l'équilibre général, donnant ainsi àl'économie une crédibilitéproche des sciences dites « dures ». « Certains économistes théoriques peuvent parfois être assez déconnectés de la réalité», avoue Augustin Landier, chercheur àl'Ecole d'économie de Toulouse. »

On ne saurait mieux dire…

 

A ce stade, la question se pose : cette médecine libérale honnie, dont la fervente économiste de la Chaire Santé de Paris-Dauphine souhaite la mort, par quoi pourra-t-elle être remplacée demain ? Brigitte Dormont a LA solution : des médecins travaillant en centre de santé sous la direction des organismes d’assurance-maladie, obligatoire ou complémentaire. D’où son plaidoyer en faveur du tiers-payant généralisé : en tenant les cordons de la bourse, en pouvant décider de la rémunération et du revenu des médecins, les assureurs pourront influer sur le choix des soins dispensés aux malades. Plus de risque de demande induite, justement, puisque les assureurs auront tout intérêt à engranger les cotisations…. tout en restreignant au maximum les dépenses. Ce « meilleur des mondes » de la déprescription, les Américains en ont longtemps fait les frais, comme le révèle « Sicko », le film de Michael Moore, qui voit témoigner de nombreux médecins d’assurances dont le seul travail, très bien rémunéré… est d’éplucher les dossiers des assurés pour… leur refuser des prises en charge de soins, toute dépense de santé autorisée par ces assureurs correspondant à une ligne comptable « Medical Losses », autrement dit « Pertes Médicales »!

Dans une récente publication (Avril 2014) qui a fait quelque bruit, Brigitte Dormont et deux collègues du Conseil d’Analyse Economique ont proposé plusieurs pistes pour l’évolution du système de santé actuel. Rappelons que le CAE est placé auprès du Premier Ministre (rien que ça) pour orienter les politiques économiques de la France… On retrouve dans ce texte « Refonder l’Assurance-Maladie », une analyse du système d’assurance mixte français : Sécurité Sociale et asureurs complémentaires. Les auteurs pointent la complexité et les défauts de coordination du système (à noter qu’il s’agit des mêmes arguments réfutés par ces mêmes économistes lorsqu’ils sont brandis par les opposants au tiers-payant généralisé…). Ils proposent plusieurs solutions : prise en charge à 100% des frais hospitaliers et franchises sur les soins de ville, contractualisation des médecins avec les assureurs, fin du système d’assurance mixte.

Etrangement, cette publication passée relativement inaperçue reprend les analyses des opposants à la Loi Santé, dont La Loi Santé de Marisol Touraine: une étape dans la longue marche des complémentaires, qui détaille comment le gouvernement, sans le dire, et sous couvert de justice sociale, organise le lent désengagement de la Sécurité Sociale solidaire dans le champ des soins de ville au profit des assureurs complémentaires, sous le slogan triomphal « Une mutuelle pour tous ». Dans ce cadre les propositions de Dormont et de ses collègues ne constituent qu’une modalité tactique d’atteinte de l’objectif stratégique originel : réserver les cotisations Sécu pour l’hôpital seul en refilant aux complémentaires privées la gestion des soins de ville.

Une incise ici pour affirmer que depuis au moins 2004 l’orientation constante et déterminée de l’Etat dans sa politique de santé (je dis de l’Etat pour mieux souligner qu’à quelques variantes près la même politique a été et est appliquée par les gouvernements de droite comme de gauche), a été suivie par tous les partis « de gouvernement », obéissant à un impératif auquel ils ne peuvent plus se dérober : contribuer à la diminution de la dette publique de la France (à laquelle concourt notablement la Sécurité Sociale) et dont Bruxelles a maintenant le pouvoir de sanctionner lourdement la non-résorption. En un mot, les dépenses de santé des Français, et leur prise en charge par une protection sociale encore solidaire… diminuent la compétitivité du pays et freinent sa croissance…

 

Taper sur la médecine de ville, maillon faible… une spécificité française

 

Mais la résorption de ces dépenses se heurte aussi une difficulté particulière à la France : le poids spécifiquement élevé de l’hospitalisation dans notre système de santé ; si les comptes officiels de l’Assurance Maladie (ONDAM) situent autour de 50 % du budget chacune des parts respectives de l’Hôpital et de la médecine de ville, cela n’est permis que par leur double distorsion, beaucoup des prescriptions hospitalières (médicaments, transports, arrêts de travail) étant « externalisées » - et comptabilisées – en ville, et l’assiette des calculs étant faussée par l’attribution exclusive à l’Hôpital des très considérables fonds « MIGAC » financés par l’Assurance-Maladie mais comptabilisés hors ONDAM, et par l’absence de publications fiables depuis 2010, date où un nouvel identifiant individuel, le RPPS, était censé permettre d’attribuer de manière plus précise à chaque professionnel de santé les dépenses de santé qu’il aurait prescrites. Il faut ajouter que la croissance de la part hospitalière a toujours été supérieure à celle de la ville et persiste ces dernières années alors que les dépenses de ville diminuent.

Il ne s’agit absolument pas ici de fustiger l’hôpital ou ceux qui y travaillent dans des conditions difficiles sous le poids et le contrôle d’une administration pléthorique et d’un management coupé de la réalité du métier, mais de pointer le poids financier considérable que représente…. l’absence totale d’investissement sur les soins de premier recours, comme en témoigne ce diagramme détaillant les postes de dépenses de santé en 2013 (à partir des Comptes Nationaux de la Santé : http ://www.drees.sante.gouv.fr/IMG/pdf/comptes_sante_2013_edition_2014.pdf).

 

 

Depenses_sante_2013_camembert-VF.png

 

L’hospitalisation recouvre près de 50% des dépenses… quand les honoraires des acteurs de premier recours… ne dépassent pas 10% : (généralistes, infirmiers…) Un tel déséquilibre, un tel désinvestissement à long terme, a entre autre pour conséquence la désertification médicale, le recours inapproprié aux urgences des hôpitaux, en l’absence de première ligne correctement identifiée et dotée des moyens de fonctionner. 

Brigitte Dormont ne cesse de fustiger les médecins de ville, leurs horaires à rallonge et leur carrière profitable… Lors d’un autre colloque à La Baule en 2013, parlant au nom du Conseil d’Analyse Economique du Premier ministre, elle assène que « les urgences hospitalières, actuellement on le sait, c’est un problème, sont engorgées à cause du défaut de la médecine de ville sur la performance des soins ». Dans la réalité, si l’on fait fi de cette syntaxe approximative, l’engorgement des urgences hospitalières est avant tout lié à l’absence de régulation des demandes de soins urgentes, à une tarification à l’activité inflationniste octroyant aux hôpitaux une somme de 170 euros pour tout patient enregistré aux urgences (en supplément de la tarification du coût des soins), et à l’absence de financement pérenne des dispositifs de permanence (et non performance) des soins en ville, de nombreuses maisons de garde s’étant vues retirer leurs maigres financements. Brigitte Dormont concentre donc sans grand courage sa hargne et son dénigrement sur le maillon faible du système, avec un zèle que ne peut expliquer le seul mépris, et dont nous étudierons le contexte dans la dernière partie de cet article.

Autrement dit, le problème financier et organisationnel ne se trouve pas en ville mais à l’hôpital…Et c’est un très gros problème. Car l’hôpital est le coeur d’un formidable consortium d’acteurs influents. Citons en vrac :

L’industrie bio-médicale : à l’hôpital les équipements lourds et très lourds, salles d’opération, appareils d’imagerie, de réanimation, d’endoscopie, de laboratoire, de rééducation, l’informatique médicale lourde, le mobilier médical, l’habillement et le linge professionnels, etc …

L’industrie pharmaceutique dont le gros des bénéfices provient désormais de médicaments parfois extrêmement onéreux lancés et utilisés à l’Hôpital quasiment gratuitement, puis vendus à prix d’or aux pharmacies

L’industrie des services : nettoyage, restauration, buanderie, etc…

Les ambulanciers.

Les grosses entreprises du bâtiment.

Les syndicats de salariés dont la fonction publique hospitalière est un des bastions, et qui s’ils ont perdu l’essentiel de leurs anciens pouvoirs dans les Caisses d’Assurance-Maladie y sont toujours présents et y disposent de quelques prébendes et influences en rapport.

Les élus locaux avec les relais politiques proportionnels à la taille des établissements.

Les médecins hospitaliers, et notamment leur frange hospitalo-universitaire disposant d’une aura médiatique spécifique.

Bref, dans un environnement économique « social-libéral », et bien plus « libéral » au sens économique, que social, plus possible de laisser filer le déficit pour cause de bâton bruxellois, mais pas possible non plus pour les gouvernements de « s’attaquer » réellement à la cause de la moitié des dépenses, sans réorganiser le système. Or toute innovation vantée par le politique, comme par exemple la chirurgie ambulatoire, ou la réduction des durées de séjour, est vue uniquement sous l’angle d’une réduction budgétaire, et non d’une redistribution : les patients sont éjectés de plus en plus vite, en fonction d’une tarification à l’activité qui dissuade les services de garder trop longtemps des patients âgés, fragiles, grands consommateurs du temps des soignants, ou les femmes après l’accouchement.

Les Politiques français ont décidément un bien dur métier qui justifie sans doute les très coûteux privilèges qu’ils s’octroient. En tout cas ils sont en l’occurrence restés à la hauteur de leur réputation : trop dangereux politiquement de s’attaquer aux dépenses d’hospitalisation qui sont le cœur du problème ? Eh bien il suffit de s’attaquer aux soins de ville, aux 3,5% des médecins généralistes, aux infirmiers, aux dentistes et spécialistes : les médecins de ville sont dispersés et individualistes, la plupart le nez dans le guidon à longueur d’année, peu organisés et peu au fait de la gestion socio-politique…C’est le maillon faible !

S’attaquer à la première ligne de soins de ville, c’est mieux que rien et on doit pouvoir rogner de quoi calmer Bruxelles une dizaine d’années, ça laissera toujours le temps de voir la suite plus tard.

L’acteur sur lequel il était possible d’agir était trouvé, mais comment effacer les dépenses affectées à ce secteur, la médecine de ville, du montant de la dette ?

 

Dépendance aux financeurs ? Les profitables partenariats public-privé d’universitaires peu regardants

 

Les dépenses de la Sécurité Sociale comptent pour le déficit parce que c’est de l’Argent Public. La solution radicale pour les sortir de ce compte, c’est de transformer cet Argent Public en dépenses privées, c’est-à-dire transférer leur couverture de l’Assureur Public qu’est la Sécurité Sociale aux assureurs privés que sont les « complémentaires », compagnies d’assurances, mutuelles et autres instituts de prévoyance.

Si ces assureurs privés ont très tôt été partie prenante d’un processus dont l’enjeu colossal ne pouvait guère les laisser indifférents, ils ont en vrais businessmen longuement et durement négocié avec les gouvernements successifs pour que leurs conditions y soient incorporées :

  • Disparition progressive mais rapide du « secteur II »des médecins ayant encore une libertéde fixation de leurs honoraires (en ville) .
  • Possibilitéde constituer leurs propres réseaux de médecins agréés.
  • Disposer (comme la Sécu) de moyens de pression administratifs et financiers sur l’ensemble des médecins.
  • Accéder aux données de santédes patientèles, véritable mine d’or pour un assureur, permettant d’individualiser les contrats proposés selon le profil du patient.

C’est ce qu’a entrepris l’Etat en un peu plus de dix ans, au fil des tractations, des louvoiements, des faux blocages et des vraies glissades, petit à petit, réforme par réforme, décret après décret et loi après loi (et pour les médecins convention par convention et avenant par avenant aussi), la récente loi de Santé devant apparemment en figurer une sorte de point d’orgue.

Il ne devrait plus rester au fil du temps et des opportunités qu’à faire glisser les uns après les autres les remboursements des actes et prestations pratiqués en ville de la Sécurité Sociale aux complémentaires obligatoires.

Qui seront les grands perdants de ce petit glissement progressif du plaisir ? Certains médecins encore attachés à leur indépendance de prescription et d’action au sein d’un colloque singulier… (mais l’exemple américain montre qu’il est tout-à-fait possible pour un médecin de maximiser sa rentabilité en obéissant au nouveau donneur d’ordre qu’est l’assureur, fût-ce au détriment du patient…). Certains médecins, donc, mais surtout l’immense majorité des patients, soumis à la double peine : leurs cotisations Sécu ne baisseront pas et serviront à financer l’hôpital (tandis que l’Etat continuera à empiler les exonérations de charge en faveur des grandes entreprises et des financiers), et leurs cotisations de « mutuelle obligatoire » augmenteront d’année en année pour couvrir des dépenses de ville encadrées au plus juste en fonction de leur contrat d’assurance. Seuls les plus riches, contractant une « surcomplémentaire », pourront espérer une couverture maladie comparable à la situation actuelle, à l’exception du prix, bien entendu.

Cet avenir radieux qui se dessine, c’est celui que dénoncent et combattent en ordre dispersé les médecins depuis de nombreuses années, certains dès 2004 et la nomination à la tête de l’Assurance-Maladie d’un ancien directeur d’AXA aujourd’hui reparti dans le privé, d’autres depuis 2007 au moment des franchises sur les soins de Nicolas Sarkozy, quand son frère Guillaume, prenant la direction de Malakoff-Mederic, se félicitait de pouvoir relever « les défis des réformes à venir qui transformeront profondément l'intervention des acteurs complémentaires, notamment dans le domaine de la santé, pour jouer un rôle de premier plan dans l'amélioration des services de protection sociale.» D’autres enfin, plus nombreux, depuis l’arrivée au pouvoir de l’ennemi de la Finance, dont la Ministre de la Santé n’a cessé de dénigrer et de fustiger les médecins de ville pointés du doigt comme feignants, passéistes, insensibles à la détresse sociale et à la nécessaire évolution du système de santé sous la férule autoritaire des agences sanitaires, ces lieux de recasage à l’échelle industrielle de tout ce que le système politique français compte de sbires à remercier.

Cette modification profonde du système de santé français, on le voit, s’est faite par étapes, subrepticement, les véritables enjeux étant souvent masqués sous des prétextes de justice sociale : tiers-payant généralisé, mutuelle pour tous, etc… Elle n’a pu voir le jour que grâce à l’accompagnement discret de zélés thuriféraires des puissances en présence, certains défendant les laboratoires pharmaceutiques qui les arrosaient copieusement, d’autres prenant plus ou moins ouvertement parti pour les assureurs privés.

Curieux hasard, l’immense majorité des travaux de Brigitte Dormont conforte les positions prônées par les assureurs, lesquels se retrouvent parmi les généreux donateurs des nombreux think-tanks, instituts de recherche et fondations qu’elle illumine de sa science, et sans apparemment que l’Université Paris-Dauphine s’inquiète un tant soit peu des conflits d’intérêt que peuvent receler ces montages étonnants. Ainsi Brigitte Dormont, cette contemptrice des médecins libéraux qu’elle espère bientôt « dépendants de leur financeur », n’hésite pas, avec la bénédiction de Paris-Dauphine, à mettre en place de lucratifs partenariats public-privé entre l’université et les assureurs.

Medi Fact Checkers

 

Christian Lehmann, médecin généraliste, écrivain, initiateur de la pétition contre les franchises

Marco Gabutti, reviewer

Jacques Marlein, médecin généraliste retraité (FMF)

Yvon Le Flohic, médecin généraliste, élu MGF aux élections URPS (UFML)

Charles Cousina, médecin généraliste (UFML)

 

Aucun économiste indépendant n’a été blessé pendant la réalisation de cet article. Les auteurs ne présentent aucun conflit d’intérêt avec des compagnies mutualistes ou assurantielles ou des partis politiques. Ils s’engagent àne pas comptabiliser le temps de réalisation de cet article et de la vidéo attenante dans le décompte de leur temps de travail.

N'oubliez pas de visionner la vidéo amusante et pédagogique: Brigitte Dormont ou l'économétrie pour les nuls

08/04/2015

"L'esprit du 11 Janvier, je dois le prolonger": François Hollande

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03/04/2015

La Loi Santé de Marisol Touraine, une étape dans la longue marche des complémentaires

La Loi Santé de Marisol Touraine ne tombe pas du ciel. Elle est le fruit d’un long processus de mise à mort d’un système de santé solidaire.

 


La longue marche des complémentaires

 

« Il faut une génération pour changer un système de santé » avait prédit Henri de Castries, PDG d’AXA®, président du groupe Bilderberg et ami de trente ans de Manuel Valls.

 

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"Nous avons besoin de la finance": Manuel Valls à Henri de Castries


A la fin de la seconde guerre mondiale, le Conseil National de la Résistance a créé un système de protection sociale solidaire, et nationalisé les grandes sociétés d’assurances privées, au motif que la souffrance ne devait pas être source de profit pour « les grandes féodalités ».

 

Cette Sécurité Sociale a rapidement agacé le patronat de l’époque.

Dès 1948, la Chambre de Commerce de Paris s’en indignait: « La Sécurité sociale est devenue pour l’économie une charge considérable. Les salariés ont profité de traitements dont ils n’avaient peut-être pas un besoin certain, la moindre maladie a été le prétexte de repos. L’absentéisme s’est développé. »

 

En 2000, Claude Bébéar, alors PDG d’AXA®, crée l'Institut Montaigne, un think-tank d'économistes "indépendants"... financé par des banquiers et des assureurs  (Areva®, Axa®, Allianz®, BNP Paribas®, Bolloré®, Bouygues®, Dassault®, Pfizer® ), qui dans les média est chargé de distiller le venin : le système de santé, déficitaire, doit être réformé de toute urgence. La preuve : le « trou de la Sécu », conséquence de l’irresponsabilité des malades et de la malhonnêteté des médecins. Jamais aucun de ces experts ne pointe qu’en 25 ans, 10% de la richesse nationale est passée des salariés aux dividendes financiers des actionnaires, entraînant une baisse cumulative des cotisations. La protection sociale des Français est donc constamment pointée comme coûteuse, irresponsable, un frein à la compétitivité et aux profits.

 

En 2004, Jacques Chirac, ami intime de Claude Bébéar, nomme à la tête de l’Assurance-Maladie Frederic Van Roekeghem, un ancien directeur du groupe AXA®.

 

Proconsul nommé par l’Elysée, l’assureur Van Roekeghem peut enfin passer outre les avis des centrales syndicales et des syndicats médicaux, qui toutefois ne dénoncent pas la manipulation, trop heureux de garder leurs postes et leurs jetons de présence.

 

Dans le même temps, les assureurs entrent au Conseil de la Sécurité Sociale au sein de l’UNOCAM. Nommant et virant les directeurs de caisses locales comme il l’entend, Van Roekeghem s’entoure de sbires qui transforment la Sécu en intégrant les pires techniques de management : utilisation d’un langage commercial orwellien « C’est en changeant tous un peu qu’on peut tout changer », non-remplacement des agents retraités, transfert non rémunéré de la saisie informatique des feuilles de soins aux soignants, primes d’intéressement des médecins conseils, manipulation programmée des chiffres d’arrêts de travail « injustifiés », pouvoir disciplinaire discrétionnaire des directeurs de caisses sur les soignants, harcèlement des médecins. A force d'endoctrinement et de primes, les médecins-contrôleurs de la Caisse intégrent ce paradigme: utiliser les pires méthodes de management du privé "sauverait la Sécu".

 

Début 2005, un petit arrangement entre amis permet à Xavier Bertrand, accessoirement ancien assureur chez AXA® lui aussi, de signer une convention avec les syndicats médicaux les plus proches du pouvoir en détruisant le système du médecin référent. Ouvrant la voie à la pénalisation des assurés, aux franchises sur les soins, le système du médecin traitant consiste en un magnifique tour de passe-passe, surchargeant les généralistes de travail administratif sans leur octroyer les moyens de payer un secrétariat, désespérant leur relève et hâtant leur disparition sur l’ensemble du territoire.

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 Quand un ex-assureur rencontre un autre ex-assureur, par le plus grand des hasards...


Dans le même temps, à l’hôpital, se met en place la tarification à l’activité. Les directeurs d’hôpitaux, eux aussi nommés par le pouvoir politique, inculquent au personnel soignant la culture du résultat. Rapidement, les vieux, les sans-grade, les malades atteints de pathologies complexes et nécessitant, outre des explorations médicales, du « temps soignant », sont refoulés de l’hôpital, pour des raisons d’équilibre budgétaire.

 

En 2006, à sa prise de fonction, Guillaume Sarkozy  déclare être « fier de prendre la direction de Médéric®, un acteur historique majeur de la protection sociale. Mon ambition est que Médéric® relève les défis des réformes à venir qui transformeront profondément l'intervention des acteurs complémentaires, notamment dans le domaine de la santé, pour jouer un rôle de premier plan dans l'amélioration des services de protection sociale

 

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Liberté, égalité, fraternité, opportunités

 

Stigmatisation des patients, dénigrement des soignants

 

En 2007, son frère Nicolas Sarkozy arrive au pouvoir et, au prétexte de la réduction des déficits,  se lance dans la « responsabilisation » des patients en instaurant des franchises sur les soins. Philippe Seguin, président de la Cour des Comptes, propose une alternative: plutôt que de ponctionner 800 millions d’euros par an dans la poche des cancéreux et des diabétiques, la simple taxation des stock-options ramènerait 4 milliards par an dans les caisses de l’Etat. La proposition est évidemment passée à la trappe.

La même année, Denis Kessler, ex-directeur général d’AXA® et ex-vice-président du MEDEF le félicite de ses réformes : « Il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! »

Dans ce climat de désespérance générale des soignants, de colère des malades, le pouvoir s’attache les services d’associations de patients « représentatives » comme le CISS® en les finançant à 75%. Pour s’assurer la fidélité de leurs représentants, on leur fait miroiter un avenir radieux, où grâce à l’éducation thérapeutique, on pourra enfin se passer de médecins.

 

Confrontés en 2009 à une campagne vaccinale contre la grippe aussi calamiteuse sur le plan scientifique que financier, ces « représentants » se taisent courageusement, concentrant leur tir sur les médecins de ville, accusés de vouloir vacciner leurs patients par appât du gain. Ils évitent ainsi à Roselyne Bachelot-Narquin et à Nicolas Sarkozy d’avouer clairement qu’il ne leur est pas venu un instant à l’idée de baser un plan pandémique sur une espèce dont ils organisent la disparition.

 

En faisant une fois de plus preuve de leur indépendance d’esprit vis-à-vis des pouvoirs et des pseudo-experts, les médecins de ville renforcent la conviction des politiques : il n’y a rien à attendre d’un corps de métier aussi disparate, individualiste, rétif à toute directive administrative infondée : le magistère de la santé doit être retiré au corps médical. Béats d’admiration devant les vaccinodromes Bachelot, certains idiots utiles comme Jean-Luc Mélenchon et François Chérèque accompagnent la manœuvre, incapables de saisir que ce n’est pas aux pieds du peuple, mais aux pieds des assureurs que le politique compte déposer ce magistère.

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" Devant les campagnes de santé publique, on fait d’abord la campagne on discute après, pas l’inverse..."

En 2009, Frédéric Van Roekeghem innove en proposant aux généralistes une rémunération à la performance. Certains des items scientifiques en sont très discutables, voire contraires à l’intérêt des patients, le calcul de la rémunération en est opaque. Le but est de déterminer, au sein des soignants, les plus compliants. Ceux qui passent sous les fourches caudines de la CNAM pour quelques deniers pourront demain, pour une somme modique, être agréés par les réseaux des assureurs privés.

 

En 2010, de déremboursement en franchise, la « Sécu » ne rembourse bientôt plus que 50% des soins ambulatoires, en maintenant la pression sur les professionnels de santé les moins bien rémunérés, infirmiers, généralistes et spécialistes de secteur 1, pour les pousser à la disparition. Sous couvert d’améliorer la gestion, se créent alors des Agences Régionales de Santé, sous la houlette de Nicolas Sarkozy. Une flopée de pontes « de gauche » habitués des hauts salaires, dont Claude Evin, qui a vigoureusement soutenu la réforme des hôpitaux, s’y précipite pour accepter des postes, cautionnant la manœuvre. Au menu: restrictions financières, coupes claires et autoritarisme d'une administration pléthorique jamais satisfaite.

 

En 2010 toujours, la légalisation de la « télémédecine » fait les unes de la presse. Experts du ministère et charlatans 3.0 exaltent conjointement une industrialisation du soin qui réaliserait le rêve d’une médecine sans médecin, gérée à distance depuis un centre d’appel vers des objets connectés.

 

De retour aux affaires, Xavier Bertrand relance le chantier du Dossier Médical Personnel, vantant aux Français les mérites d’un outil qui, in fine, permettra aux assureurs, une fois les généralistes éliminés,  de disposer des données médicales personnelles des patients pour mieux affiner leurs offres tarifaires, calculer leur marge, et proposer aux patients… des surcomplémentaires.

 

Alzheimer, c’est maintenant

 

En 2012, c’est l’alternance. « La changement, c’est maintenant ». Après avoir vitupéré contre les franchises pendant cinq ans, les socialistes sont brutalement frappés d’Alzheimer. Eux qui dans l’opposition avaient vilipendé la gestion comptable à la hussarde de Van Roekeghem et le retrait de l’hypertension artérielle sévère de la liste des affections prises en charge en longue durée, le confortent dans sa position. Pas à un reniement près, l’inénarrable député Catherine Lemorton explique que l’ancien assureur privé est… un immense serviteur de l’Etat.

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Marisol Touraine, bouleversée par le drame de la phobie administrative

 

Au Congrès de la Mutualité cette année-là, Marisol Touraine vient plier le genou devant le véritable Ministre de la Santé, Etienne Caniard. Elle lui accorde le report de publication des frais de gestion des complémentaires, "dont nous connaissons les difficultés qu'elles créaient pour vous". Le pauvre homme est probablement comme le député Thévenoud l’une des premières victimes de la phobie administrative, et Marisol Touraine ne veut pas l’accabler en le contraignant à révéler aux cotisants quel pourcentage de leur argent est réellement consacré au remboursement des soins, et quel pourcentage va au marketing, aux publicités calamiteuses de Chevalier et Laspalès, ou au sponsoring de rallyes automobiles. Sous les vivats des dirigeants de complémentaires, François Hollande annonce la mise en place de l’Accord National Inter-régimes (ANI). « Une mutuelle pour tous », lance fièrement l’ennemi de la finance. L’Association Diversité et Proximité Mutualiste ( ADPM) regroupant de petites mutuelles, dénonce sans être entendue les manoeuvres en cours de financiarisation du secteur au profit des grands groupes. Et très peu comprennent que cette prétendue avancée signe un recul supplémentaire de la solidarité: dans un pays où la Sécurité Sociale rembourserait chacun correctement, personne ne devrait se voir contraint de cotiser à une complémentaire…

 

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"Une mutuelle pour tous"

Dans le même temps, tandis que Cahuzac et Morelle donnent des leçons de morale à la Terre entière, en flagrant conflit d’intérêt, des députés socialistes ex-administrateurs de mutuelles douteuses, de la MNEF à la LMDE, passent en force à l’Assemblée Nationale la loi sur les réseaux de soins, histoire de renforcer le pouvoir des assureurs sur les professionnels de santé.

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 Bruno Le Roux, le lobbyisme pour les nuls

Dans le même temps, les laboratoires de biologie médicale font l’expérience de la main-mise des ARS sur leur survie. Accablés par la loi Bachelot de démarches-qualité et d’évaluations onéreuses, ne pouvant faire face à l’avalanche de textes et de contraintes administratives, nombre de biologistes sont contraints de vendre leur laboratoire à de grands groupes. Comme par hasard, le dossier est géré au gouvernement sous la houlette de Jérôme Cahuzac, alors ministre délégué au budget, et par certains de ses proches.

 

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"Etre de gauche, c'est concilier réforme économique et progrès social"


Diminuer le « coût » de la protection sociale et servir la finance

 

Et nous voici en 2015. Accélérant le mouvement, le gouvernement de reniement de François Hollande cherche à déréglementer le secteur de la santé, et à livrer les professionnels aux financiers et aux assureurs, appâtés par l’odeur du gain, tout en cherchant désespérément une mesure emblématique de gauche pour servir de caution sociale de sa politique antisociale: ce sera le tiers-payant généralisé.

 

Dans le même temps, au prétexte de la loi sur l’accessibilité aux personnes handicapées, le gouvernement met en péril la survie de nombre de cabinets médicaux isolés. Les moyens diffèrent, mais la technique est identique à celle qui a été utilisée avec succès pour les laboratoires de biologie médicale. Empiler les contraintes ingérables au tarif actuel de la consultation, forcer au regroupement dans des structures qui demain seront bradées aux complémentaires et aux financiers. Quand 50.000 médecins refusent telle ou telle directive imbécile, il est plus simple pour les ARS d’ordonner aux directeurs de 3000 maisons de santé de suivre les protocoles décidés en haut lieu.

 

Dans ce contexte, le tiers-payant généralisé qu’agite Marisol Touraine comme preuve de son engagement socialiste est un leurre. Et cela lui évite de parler de la véritable menace sur l’accès aux soins des français: la totale déconnexion entre le tarif de remboursement et la valeur économique de l’acte, qui dissuade les jeunes de s’installer en ville et accélère la désertification médicale.

 

Avec le TPG, il ne s’agit pas de diminuer le coût final pour les malades, mais de rendre l’assureur maître d’œuvre de la procédure médicale, selon l’adage qui veut que celui qui paie décide, surtout s’il a tout moyen de faire pression sur le professionnel. Lorsqu’elle répète en boucle dans les média que le tiers-payant généralisé ne coûtera rien à l’Etat, Marisol Touraine n’a pas tort, dans la mesure où la Sécurité Sociale est totalement incapable de gérer informatiquement 600 mutuelles complémentaires. Frédéric Van Roekeghem, qui a quitté son poste de fossoyeur après dix ans de bons et loyaux services pour retourner pantoufler dans le privé, a tellement dégraissé la Sécu que ses services ne sont même plus capables de comptabiliser correctement le nombre de patients ayant choisi tel ou tel médecin traitant. Comment son successeur, Nicolas Revel pourrait-il gérer correctement le règlement des soins aux professionnels ? De son côté, Etienne Caniard fait le tour des médias, annonçant comme un camelot de téléachat qu’il a dans ses cartons une solution informatique simple et fiable pour assurer le paiement aux professionnels, alors qu’encore aujourd’hui la majorité des complémentaires est incapable d’assurer correctement le règlement de la part mutualiste aux assurés bénéficiant du tiers-payant. Mais Marisol Touraine s’en moque. Ce qui lui importe, c’est l’effet d’annonce. C’est de marteler une fois de plus, comme Cahuzac Morelle et Thévenoud avant elle, qu’elle est de gauche, et donc du côté des petits, des démunis, des pauvres et des sans grade, avant de monter en voiture pour aller dîner au Siècle.

 

Comble du cynisme, ces disciples autoproclamés de Jaurès n’hésitent pas à proposer de conditionner le tiers-payant que nombre de professionnels de santé appliquent aujourd’hui spontanément à leurs patients en difficulté… à l’autorisation directe de prélèvement de ces franchises (autrefois dénoncées par les socialistes comme injustes et inefficaces) sur le compte bancaire des cancéreux et des diabétiques.

 

Ultime retournement de veste d’un gouvernement aux abois et signe de l’amateurisme qui a accompagné tout au long le projet de Loi Santé, Marisol Touraine lâche dans la dernière ligne  sous la pression insistante des médecins les mutuassureurs en chargeant la seule Assurance-Maladie de gérer le tiers-payant, provoquant la colère dépitée d’Etienne Caniard. Le président de la Mutualité, qui n'a pas ménagé ses efforts de lobbyiste, voit s’éloigner avec ce flux unique l’accès direct des assureurs aux données des patients. Même son de cloche chez Cegedim, éditeur de logiciels pour l’industrie pharmaceutique dont le PDG… mis en examen dans l’affaire de la MNEF, fustige un dispositif « techniquement et juridiquement » intenable… qui protège encore un temps les données des patients… jusqu’au prochain décret ou amendement passé en douce.

 

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"La Sécurité sociale de 1946 n’était sûrement pas ce que certains prétendent"

Car derrière ce recul momentané, la menace est toujours présente, et de plus en plus clairement exprimée par les parlementaires « socialistes ». Olivier Véran, rapporteur de la Loi Santé, plaide en termes sibyllins pour une « redéfinition du panier de soins », tandis que Pascal Terrasse, député PS de l’Ardèche et spécialiste des affaires sociales, se prononce de manière plus franche pour le transfert de la médecine de ville, « les petits soins » aux assureurs, quand la Sécurité Sociale se concentrerait sur les pathologies lourdes : « Oui, il faut aller vers ce transfert, et y aller à fond… » Quand aux données de santé, que convoitent les assureurs… «  il faut avancer sur l’open data, je le demande au gouvernement ». Pour que les choses soient parfaitement limpides, il assume de manière décomplexée, comme Denis Kessler à droite, l’abandon du pacte fondateur du Conseil National de la Résistance: « Le monde avance, le monde change. Et la Sécurité sociale de 1946 n’était sûrement pas ce que certains prétendent ».

 

Ce qui se joue ici, c’est une certaine façon d’exercer la médecine. C’est la destruction d’une médecine de l’individu, au profit d’une industrie de santé adossée aux appétits des actionnaires. Il y a deux ans, l’énoncer clairement aurait soulevé l’incompréhension. Mais après deux ans de règne de François Hollande, de reniement en reniement, il est évident que l’homme qui se proclamait ennemi de la finance est en fait son meilleur ami, et que pour passer sous les fourches caudines de la Commission Européenne, il est prêt à brader la santé et le système de protection social français en les livrant aux assureurs et aux financiers pour bien montrer sa capacité de « réformes » antisociales. Financiarisation du secteur santé, perte d’indépendance des professionnels… Hollande, Valls, Macron, Touraine, Moscovici, Cahuzac… Si la finance n’a pas de visage, elle a un gouvernement.

 

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 A force de servir les 1%, on se retrouve à 1 %



Christian Lehmann est médecin généraliste et écrivain, initiateur en 2007 du combat contre la franchise sur les soins.

24/01/2015

Sans odeur

Rien n'est plus déprimant pour un peuple désemparé qu'une classe politique qui ne tient pas ses promesses. Trop de nos "élites" politiques autoproclamées vérifient l'adage: "Faites ce que je dis, pas ce que je fais".

Dans ce marasme, certains phares éclairent loin dans la nuit et ravivent l'espérance vacillante.

 

10 Juillet 2007, Assemblée Nationale:

"C'est une vieille habitude nationale: la France est un pays qui pense. Il n'y a guère une idéologie dont nous n'avons pas fait la théorie. Nous possédons dans nos bibliothèques de quoi discuter pour le siècles à venir. C'est pourquoi j'aimerais vous dire: assez pensé maintenant. Retroussons nos manches."


23 Janvier 2014, Forum de Davos:

"A sa manière discrète, le roi Abdallah ( d'Arabie Saoudite) était un ardent défenseur des femmes"

 

christine lagarde


Quel soulagement de voir une femme politique mettre en pratique chaque jour avec constance ce qu'elle professe. Nous sommes tous convaincus que depuis des années vous avez cessé de penser, pour retrousser vos manches. Et l'odeur de ce que vous touillez au FMI remonte jusqu'à nos narines.

 

Une dernière, pour la route:

8 Juillet 2007, rencontres économiques d'Aix-en-Provence

"J'entends souvent dire que la France refuse le capitalisme. Moi je n'y crois pas. Je ne crois pas en particulier que notre jeunesse refuse le capitalisme. Il suffit d'écouter et de disséquer les paroles des rappeurs français, qui expriment bien souvent un goût prononcé pour un certain nombre des éléments de notre économie capitaliste... Nous voulons réhabiliter le succès et son corollaire, l'argent, la rémunération qui en résulte."


Et évidemment Christine Lagarde, "ma ministre de l'Economie préférée" ( dixit Dominique Strauss-Kahn) est ton sur ton avec Emmanuel "Il faut des jeunes Français qui aient envie de devenir milliardaires" Macron.

 

christine lagarde

 

Tu le sens, le discours du Bourget, camarade?

22/12/2014

Loi Santé, Grèves des médecins: de quoi Marisol Touraine est-elle le nom?

 

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"Etre de gauche, c'est concilier réforme économique et progrès social..."

 

Inlassablement, à chaque apparition dans les média, Marisol Touraine répète qu’elle est de gauche. C’est sa petite litanie à elle, version cheap de la fameuse anaphore de François Hollande : « Moi président ». « Etre de gauche », martèle Marisol Touraine, c’est offrir de nouveaux droits aux patients. « Etre de gauche », c’est mettre en place le tiers-payant généralisé, car trop de personnes renoncent encore aux soins en France. « Etre de gauche », c'est concilier réforme économique et progrès social...« Etre de gauche », etc etc etc…

 

Au-delà de cet affichage, de quoi Marisol Touraine est-elle le nom ?

 

En quoi cette grande bourgeoise membre du club d’élite autoproclamée qu’est le Siècle, en quoi cette strauss-kahnienne qui s’enorgueillit de ne jamais avoir milité–« Je n'ai jamais collé d'affiches, je suis ce qu'on appelle un expert, au PS»- est-elle de gauche, et quelle est sa place dans le gouvernement de l’homme qui affirmait être l’ennemi de la Finance et, jour après jour, nous prouve le contraire, rognant le droit du travail, les congés parentaux, les retraites, augmentant les impôts des ménages au bénéfice des actionnaires des grandes entreprises, plaçant à Bercy Emmanuel Macron, un ancien banquier daffaires richissime membre de la dream-team du parvenu Jacques Attali ?

 

La loi de Santé pondue par les énarques et portée aujourd’hui par Marisol Touraine a un double but : mettre les professionnels de santé, et particulièrement les médecins de ville, sous la coupe d’administratifs ne connaissant rien au soin, mais tout à la gestion des coûts, et, sous couvert de faciliter l’accès aux soins, poursuivre le désengagement de la Sécurité Sociale solidaire vers les complémentaires, assurances et mutuelles alléchées par ce gigantesque marché.

 

Marisol Touraine répète inlassablement que le tiers-payant facilitera l’accès aux soins des plus démunis, quand le tiers-payant est déjà largement utilisé pour les patients en affection longue durée, et pour les patients couverts par la CMU. Elle répète que les Français renoncent aux soins pour des raisons financières… alors que c’est dans le domaine de l’optique et dans le domaine des soins dentaires, dont la Sécurité Sociale s’est désengagée, que le renoncement est le plus flagrant. Le tiers-payant n’y changera rien, parce que la Sécurité Sociale ne prend pas, ou très peu en charge ces soins. Le but de Marisol Touraine est double : brandir une mesure à caractère apparemment social, pour promulguer une Loi de Santé fourre-tout comportant des mesures profondément attentatoires à la qualité des soins aux patients et à l’indépendance des médecins.

 

Les limites techniques du tiers-payant sont liées au désengagement de la Sécurité Sociale

Je ne suis pas opposé au tiers-payant, comme je l’ai déjà expliqué longuement.

Tiers-payant  généralisé: ce que cache l'efet d'annonce de Marisol Touraine ( Juin 2014)

Mais le pratiquant depuis des années, j’en connais les difficultés et les limitations techniques. Le tiers-payant a été complexifié depuis une dizaine d’années suite à la mort du système du médecin référent et à la mise en place du système du médecin traitant, avec un système de pénalités pour les patients considérés comme consultant « hors-parcours de soins », une usine à gaz tarifaire, auxquels se sont greffées les fameuses franchises sur les soins de Nicolas Sarkozy, minable tour de passe-passe consistant à piocher dans la poche des cancéreux et des diabétiques, des cardiaques et des Alzheimer, pour les res-pon-sa-bi-li-ser. Notons que Marisol Touraine, « épidermiquement de gauche »pour paraphraser Carla Bruni, n’avait pas de mots assez durs pour fustiger les franchises quand elle était dans l’opposition. Comme François Hollande, Jean-Marc Ayrault, et toute une cohorte de députés prétendument « socialistes »qui s’accommodent parfaitement du maintien de cette « inique mesure de droite »maintenant qu’ils sont aux affaires, et au service de la Finance.

 

Marisol Touraine, une fausse générosité payée par d'autres

Dans les centres de santé, la gestion du tiers-payant a un coût moyen de 4.38 euro par acte, du fait de la complexité du système et du grand nombre de situations administratives entraînant des refus de paiement aux professionnels de santé. Marisol Touraine s’assied sur ce coût, le nie. En dame patronnesse, elle n’a cure des difficultés que causerait aux médecins un tiers-payant obligatoire. ELLE a décidé une mesure « généreuse », qui ne lui coûtera rien, mais dont D’AUTRES feront les frais. Preuve, s’il en est, qu’elle a parfaitement sa place dans le gouvernement de François Hollande.

 

Marisol Touraine prise en flagrant délit de mensonge, une fois de plus...

Devant la fronde médicale, la ministre de la Santé est obligée de lâcher du lest. Elle promet de nouvelles discussions, quand les palabres de l’an passé ont consisté à inviter les représentants des médecins et à leur asséner les vérités révélées des administratifs des ARS, sans tenir aucun compte de leur retour de terrain. Elle promet un système simple et efficace où le paiement aux médecins serait garanti. Un peu comme, en Juillet 2014, aux côtés de Michel Sapin et de Benoît Hamon, elle se portait garante des remboursements des soins aux étudiants par la calamiteuse LMDE ( La Mutuelle Des Etudiants) , rejeton de la MNEF qui nourrit grassement pendant de nombreuses années bien des hiérarques solfériniens. A ce jour, la LMDE est en pleine déroute financière, les témoignages des étudiants floués s’accumulent sur les réseaux sociaux, et la ministre fait profil bas. Quelle crédibilité ont ses garanties réitérées, quand on voit à quel point ces réassurances de Juillet 2014 ont conduit des étudiants dans le mur ?

 

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( merci à Xavier Gouyou-Beauchamps, de l'UCDF)

 

Retour sur investissement

Marisol Touraine réussit avec sa Loi de Santé un exploit inédit : lever la quasi-totalité des médecins du pays contre elle. Paraît alors dans Libération le 8 décembre 2014 un article écrit par la Présidente du CISS, collectif d’associations de patients. Sous le titre : « Santé : des patients soutiennent la loi Touraine », Danièle Desclerc-Dulac, ancienne directrice-adjointe de la Caissse Primaire du Loiret, et présidente du CISS ( financéà 80% par la DGS et la CNAM),  affirme son soutien résolu et personnel à la Loi Touraine. Elle défend avec justesse le tiers-payant des accusations de « surconsommation des soins », mais sans répondre à la question majeure de la faisabilité technique du dispositif ni de son coût global. Elle moque la crainte de perte d’indépendance des médecins, rappelant que la précédente loi HPST de Roselyne Bachelot avait donné lieu aux mêmes griefs, et que « ni la médecine libérale ni les établissements de soins privés n’ont disparu ». Elle ne rappelle pas le soutien affirmé du président du CISS de l’époque, Christian Saout, à cette loi qui a fragilisé un peu plus les hôpitaux comme la situation des médecins de ville, et ne commente pas non plus l’aggravation constante de la désertification médicale liée entre autre à cette accumulation de lois kafkaïennes qui jamais ne posent la question de la viabilité économique des cabinets médicaux dans un système où le tarif de remboursement des consultations stagne à un des plus bas niveaux de l’Union Européenne tandis que les charges continuent leur augmentation. Elle pointe certains éléments positifs de la Loi, comme la mise en place d’un service public d’information en santé similaire à celui du National Health Service anglais. C’est d’ailleurs une des forces de l’entourage de Marisol Touraine d’avoir amalgamé tant de mesures différentes dans la Loi Santé qu’il est toujours possible d’y trouver une petite avancée que l’on peut utiliser pour masquer le caractère globalement délétère de l’ensemble. Ainsi à l’époque où nous luttions contre les franchises, le ministère Bachelot avait-il tenté de faire miroiter à mon camarade Bruno-Pascal Chevalier ( militant contre les franchises ayant pratiqué une grève des soins pour alerter l’opinion)  et aux autres associations de patients qui participaient au mouvement leur projet d « éducation thérapeutique »sensé libérer les patients du magistère médical. A l’époque, ni Bruno-Pascal ni ses amis n’étaient tombés dans le panneau, refusant en vrais militants de l’accès aux soins de jouer les idiots utiles pour la ministre.

 

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Décédé le 17 Décembre 2012, Bruno-Pascal Chevalier était un militant, pas un Playmobil

 

Deux jours après publication de l’article passé relativement inaperçu parmi le cortège de prises de position négatives contre sa Loi, Marisol Touraine se retrouve obligée de signaler elle-même sur Twitter l’existence de l’article, non sans commettre un très gros mensonge (de plus) :

 

« 40 associations de patients publient une tribune dans @libe pour soutenir le projet de loi santé: http://bit.ly/1wgW6m4 « 

 

Le rapport à la réalité de Marisol Touraine se révélant apparemment fluctuant, il n’est pas possible d’affirmer qu’elle ment comme elle respire. Mais elle fait passer la tribune d’un individu pour une prise de position collective. Comme si elle ne connaissait pas la différence entre une tribune et une pétition. Comme si elle avait oublié ce 4 Mars 2009 où Bruno-Pascal Chevalier, décédé aujourd’hui, était venu symboliquement déposer à l’Assemblée Nationale les centaines de milliers de signatures contre les franchises sur les soins qu’elle se faisait un devoir de supprimer dès l’arrivée de la gauche aux affaires…

 Dans cette vidéo, Marisol Touraine, à 15'40", ment effrontément à Bruno-Pascal Chevalier

 

Comment privatiser la Sécu en loucedé...

 

Ce qui se joue dans la Loi Santé, c’est un pan crucial de l’exercice médical, l’indépendance du médecin par rapport au financeur. En fragilisant l’Assurance-Maladie solidaire depuis des années, en la livrant à un assureur d’AXA qui a réussi à désorganiser profondément la médecine de ville et à instaurer au sein de la CNAM les pires méthodes de management du privé au nom du slogan orwellien : « C’est en changeant tous un peu qu’on peut tout changer », la droite chiraquienne puis sarkozyste, sous Douste-Blazy, Bertrand et Bachelot, puis la gauche hollandaise, sous Touraine, poursuivent le même but : démanteler la protection sociale de manière plus ou moins occulte pour « plaire aux marchés »et « améliorer la compétitivité de la France ».

 

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Quatre ministres et un enterrement: celui de la Sécurité Sociale...

 

Pour se faire, un seul moyen : par glissements successifs, substituer à la prise en charge Sécu la prise en charge par les complémentaires. Les Français paieront alors deux fois pour un seul service. D’où ce cortège de louanges dans sa majorité l’an dernier quand François Hollande mit en place avec l’accord National Interentreprises, une « mutuelle pour tous »obligatoire. Qui pointa alors que cette pseudo-avancée était en fait un recul ? Que dans un pays où l’Assurance-maladie prendrait correctement en charge les soins, il ne serait pas besoin de complémentaire ?

 

 

D’autant que non content de forcer les citoyens à souscrire à une assurance au travers de leur employeur, le gouvernement socialiste ouvrait dans le même temps la possibilité pour les assureurs de mettre en place des réseaux de soins, comme aux Etats-Unis. Sous couvert de maîtriser les coûts, il s’agissait en fait d’assujettir les professionnels de santé aux assurances, ceux là-même que Jacques Attali désignait lors d’un colloque comme « les futurs maîtres »de la santé, auxquels dans son fameux rapport il désirait confier les campagnes de prévention…ainsi qu’aux firmes pharmaceutiques !

 

François Hollande sacrifie la santé au fondamentalisme de marché

Incapables de gérer le pays, obnubilés par la nécessité d’obéir au « fondamentalisme de marché »de l’Union Européenne, François Hollande et ses ministres sont prêts à brader le système de santé aux assureurs pour diminuer fictivement le coût de la protection sociale en France en le transférant sur les complémentaires, et donc sur chaque citoyen. Le  dogme européen « d’un marché intérieur où la concurrence est libre et non faussée »amène à sacrifier les droits acquis en matière de santé, de travail, de protection sociale, en individualisant leur prise en charge par chaque citoyen. L’Etat n’est plus garant de rien, mais fait semblant de gérer en imposant une pléthore de règles administratives aux effecteurs de terrain.

 

Obéir aux ordres plutôt que soigner des individus: le nouveau paradigme est en marche

Nulle part dans la Loi de Santé n’est abordée la question de la viabilité des tarifs actuels de remboursement de l’Assurance-Maladie, ce qu’on appelle le « tarif opposable ». Marisol Touraine ne cesse de répéter que les médecins sont correctement rémunérés, accumulant les mensonges sur les nouveaux modes de rémunération forfaitaire, le « paiement à la performance » instauré par l’ancien assureur qui a dirigé la Sécurité Sociale pendant dix ans. Outre que ce forfait ne couvre pas l’érosion monétaire de la valeur de la consultation, certains des items qui le composent sont scientifiquement très discutables. Mais peu importe à la ministre de la Santé : le dogme prime sur la science. Le dépistage systématique du cancer du sein par mammographie est remis en cause dans de nombreuses études à cause du risque de surdiagnostic pouvant conduire à la mutilation inutile de femmes dépistées par excès. La prescription systématique de statines chez le diabétique est remise en cause par des études pointant l’effet diabétogène de ces statines. Qu’importe ! Ce qui compte, pour les évaluateurs, pour les ARS, pour les énarques, et demain pour les assureurs, c’est que les médecins cochent les bonnes cases, qu’ils obéissent, qu’ils courbent l’échine. A l’autre bout de l’échiquier politique, Jean-Luc Mélenchon ne disait pas autrement, lorsqu’en plein fiasco vaccinal H1N1, il volait au secours de l’incompétente Roselyne Bachelot en fustigeant les médecins qui refusaient de vacciner sous contrainte en vaccinodrome : « Devant les campagnes de santé publique, on fait d’abord la campagne on discute après, pas l’inverse… »La haine et le mépris qu’éprouve le personnel politique pour le médecin, petit artisan de la santé, est liée àla confiance que lui accordent ses patients, citoyens-électeurs écoeurés et désabusés, et à son indépendance, qui peut encore, pour l’instant s’opposer aux mots d’ordre incohérents des ARS et des assureurs. Mais pour combien de temps ?

 

De Sarkozy à Hollande, la même vision purement comptable de la santé publique

Asphyxiés par les charges, assommés de contraintes administratives, les médecins de ville croulent sous le joug. Beaucoup de jeunes diplômés ne s’installent pas, préférant des postes administratifs moins exposés, et les médecins plus âgés ( la moyenne d’âge des médecins de ville est de 55 ans!!!) dévissent leur plaque ou burn-outent en silence. Le désert avance, et la marquise Touraine explique que « Tout va bien ». Alors que tous les audits des centres de santé pointent l’impossibilité de faire fonctionner sans subventions une structure au tarif actuel de la consultation, sans elle continue à claironner que la revalorisation des consultations des médecins n’est pas à l’ordre du jour. Demain, elle rasera gratis. Les consultations seront en tiers payant obligatoire…dans la limite des stocks de médecins disponibles. Sauvegarder l’accès aux soins des Français, ce n’est pas imposer un tiers-payant obligatoire techniquement impossible actuellement. C’est permettre aux médecins, de ville comme à l’hôpital, de travailler correctement. La Loi de Santé de Marisol Touraine prend un tout autre chemin : faire basculer la protection sociale de l’Assurance maladie solidaire vers les assurances privées, de manière occulte, pour obéir aux diktats de la finance. Gérer la santé publique « à la grecque »pour une population délibérément précarisée, mais, ministre « de gauche »oblige, sans que cela se voie. L’une des preuves les plus éclatantes du total mépris que portent Marisol Touraine et François Hollande aux questions de santé publique est leur refus de réintégrer l’hypertension artérielle sévère dans le cadre des affections de longue durée prises en charge à 100%. Sous Nicolas Sarkozy, l’assureur dirigeant la Sécu avait rayé l’HTA des affections de longue durée, dans le seul but de faire des économies. Les parlementaires de gauche, et François Hollande lui-même, avaient fustigé ce recul. Les patients « vasculaires »n’étaient dorénavant pris en charge à 100% qu’une fois atteint le seuil des complications quasiment inéluctables d’une hypertension négligée: accident vasculaire cérébral, infarctus, amputation…Dans un pays où l’espérance de vie d’un ouvrier est de sept ans inférieure àcelle d’un cadre, et où les maladies vasculaires sont la première cause de mortalité, leur renoncement aujourd’hui a valeur d’exemple. Derrière les déclarations de principe, l’économie prime sur la santé.

 

Ce qui se joue ici, c’est une certaine façon d’exercer la médecine. C’est la destruction d’une médecine de l’individu, au profit d’une industrie de santé adossée aux appétits des assureurs et des actionnaires. Il y a deux ans, l’énoncer clairement aurait soulevé l’incompréhension. Mais après deux ans de règne de François Hollande, de reniement en reniement, il n’est pas difficile de constater que l’ennemi de la finance est en fait son meilleur ami, et que pour passer sous les fourches caudines de la Commission Européenne, il est prêt à brader la santé et le système de protection sociale français en les livrant aux assureurs et aux financiers pour bien montrer sa capacité de « réformes »antisociales. Financiarisation du secteur santé, perte d’indépendance des professionnels…Si la finance n’a pas de visage, elle a un gouvernement.

 

Christian Lehmann

médecin généraliste, écrivain, initiateur de la pétition contre les franchises sur les soins

 

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PS: Je suis médecin généraliste depuis plus de trente ans. Trente années pendant lesquelles j’ai vu naître, grandir, vieillir, mourir, un grand nombre de patients. J’ai été le médecin généraliste de chacun d’entre eux, considéré comme un individu, et non pas une ligne de bilan comptable. Comme j’ai refusé hier d’être le larbin de l’industrie pharmaceutique, je refuserai demain d’être le larbin d’un assureur, fût-il caché sous le mot-valise « mutualiste ».

 

 

 
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