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12/02/2017

Un mois de lectures, dans le désordre...

Un mois de lectures, ça donne, dans le désordre…

Charlie Hebdo, le jour d’après, de Marie Bordet et Laurent Telo, chez Fayard

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Deux journalistes racontent une histoire interdite, l’histoire de Charlie Hebdo après les attentats. Un hebdomadaire au bord du gouffre financier, soudain transformé en icône de la liberté d’expression, et autour duquel s’agitent un gouvernement socialiste en mal d’image, des communicants spécialistes de la gestion de crise plus habitués à protéger des politiques corrompus que des dessinateurs bordéliques, des avocats d’affaires, des « militants » de la laïcité. Ceux qui ont lu « Mohicans » de Denis Robert connaissent déjà les dessous de la prise en main du journal par Philippe Val puis par ses successeurs, les mauvaise manières faites à Cavanna et à Siné, les rancoeurs cachées derrière l’image d’une joyeuse bande de potes toujours prêts à faire des conneries ensemble. Après les assassinats, refaire un journal tient de la gageure. Mais quand ce journal au bord de la faillite devient riche à millions, c’est une malédiction. Les deux auteurs sont plus mesurés dans leur jugement que ne l’est Denis Robert. Il n’empêche. Ce qui se dit de la comédie humaine est glaçant.

 

L’histoire secrète de Twin Peaks, de Mark Frost, chez Michel Lafon

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Dans l’attente de la nouvelle saison de Twin Peaks, le scénariste Mark Frost réalise cet objet geek bizarre, compilation hétéroclite de documents censés nous rappeler l’intrigue passée, et élargir sur de nouveaux mystères: terres sacrées indiennes profanées, esprit de la forêt, objets volants non identifiés, rien ne manque à la panoplie de David Lynch. C’est à la fois totalement barré, intriguant, et parfaitement dispensable.

 

L’illusion nationale, de Valérie Igounet et Vincent Jarousseau, chez les Arènes

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Valérie Igounet ne s’était pas fait que des amis en publiant en 2000 « Histoire du négationnisme en France », une formidable somme qui aujourd’hui encore lui vaut la haine des révisionnistes. Ici, elle publie un roman-photo vrai. Avec Vincent Jarousseau, elle a arpenté les rues de Beaucaire, de Hénin-Beaumont, d’Hayange, pendant deux ans. Deux ans d’enquête dans les villes tenues par un FN bleu-marinisé, par un FN dédiabolisé. Elle enregistre les conversations, et c’est tout un peuple de gens abandonnés, désabusés, trahis, qui s’exprime, et retranscrit les « réinformations » dont le FN l’a abreuvé: « Pour un bon nombre de ses électeurs », conclut-elle, « le FN symbolise un espoir, une autre vie, plus sûre… sans immigrés. Le parti d’extrême-droite leur vend un rêve: leur rendre une fierté qu’on leur aurait retirée. Il leur fait espérer une meilleure justice sociale, du travail pour tous, une ville sans migrants, comme si quelques fleurs, quelques coups de balai et une police municipale renforcée était une réponse à leur maux et leurs désillusions ». Les auteurs ne se moquent pas, ils retranscrivent les propos des exclus, des sans-grade, des oubliés de la mondialisation capitaliste, leurs divergences aussi. Jean-Marie, le père, c’est à la fois l’ancien qu’il faut respecter mais aussi un type qui disait des trucs infréquentables. La fille, par contre, c’est autre chose. On fait des selfies avec, elle rassure.
Il y a dans « L’illusion nationale » quelque chose de l’attention donnée par un François Ruffin aux oubliés de la classe politique actuelle, mais le constat est beaucoup plus sombre que celui de l’auteur de "Merci Patron"

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Santé, le trésor menacé, d’Antoine Vial, chez l’Atalante

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Antoine Vial a longtemps travaillé et milité pour un système de santé plus juste. Proche de La Revue Prescrire, membre de collectifs prônant une meilleure régulation du marché du médicament, ancien producteur de magazines santé sur France-Culture, il livre ici un constat, et des propositions. Père d’un jeune homme handicapé dans un accident de voiture, il dépeint particulièrement bien la double peine qui touche ceux qui vivent avec un handicap, et leurs aidants. Ce chapitre, comme le chapitre sur la fin de vie, est de nature à ébranler toute personne douée d’un minimum d’empathie, et jusqu’au médecin blanchi sous le harnais que je suis. Je ne suis pas d’accord avec tous les constats, franchement en désaccord avec certaines facilités: Le gentil médecin ne reçoit pas les labos (yes) et se préoccupe de sa cessation d’activité au point de s’investir dans la création d’une maison de santé (est-ce de son ressort?), le mauvais médecin mange dans la gamelle des labos ( yes) et se moque bien de ce qu’après lui, le déluge. ( non, juste non) Et le couplet éculé sur les prétendues zones surdotées en médecins, et les devoirs des étudiants en médecine dont les études sont payées par la communauté, est indigent. ( Pitié, trouvez quelques chose de plus crédible. Les étudiants en médecine font tourner les services hospitaliers pendant des années dans des conditions merdiques, pour de salaires indécents)
Mais un livre qui étrille en les nommant Guy Vallancien , Roselyne Bachelot ou Agnès Buzyn ne peut être intrinsèquement mauvais… Le premier, défenseur des franchises sur les soins et de Big Pharma, lobbyiste sans relâche contre les « aboyeurs… » du Formindep et d’ailleurs, la seconde pour son refus d’étudier la question de l’assistance sexuelle eux handicapés, la dernière, oncologue, nouvelle présidente de la Haute Autorité de Santé, pour ses déclarations alambiquées sur la nécessité pour les experts de travailler en lien avec les firmes, malgré les attaques des « vociférants ».
Vial plaide pour la mise en place d’un site internet d’information sur la santé réellement indépendant de toute puissance extérieure, y compris celle du ministère de la santé.
Il plaide avec vigueur et une foi communicative pour les living labs, où tous, soignants, patients, techniciens, s’unissent autour de projets participatifs clairement définis. ( Vial donne des exemples, que ceux qui se mettent en Position Latérale de Sécurité dès qu’ils entendent ces mots valises cent fois ressassés par des télévangélistes comme Ségolène Royal, Emmanuel Macron ou Luc Ferry se rassurent). Son site: www.participation-sante.fr
La démarche d’Antoine Vial est intéressante, son livre en apprendra beaucoup à ceux qui ne connaissent pas le monde de la santé mais sont conscients qu’un système solidaire bascule insensiblement dans l’incohérence hyper-administrée et la tyrannie des lobbys. Il n’est, paraît-il, pas nécessaire d’espérer pour entreprendre. Du moins l’ai-je cru moi aussi, un temps. Je recommande ce livre, parfois irritant, intelligent, sensible, beaucoup plus utile que les compilations de souvenirs et d’anecdotes grandiloquentes d’urgentistes médiatiques.

 

Polarama, de David Gordon, chez Babel Noir

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Un serial killer reconnu coupable du meurtre de quatre femmes qu’il a dépecées et arrangées en « tableaux artistiques » accepte se se confier à un nègre de romans vampiriques de supermarché. Ce pourrait être, comme l’annonce la quatrième de couverture, « un polar satirique, une enquête littéraire », c’est juste un polar mal écrit, qui tombe des mains, un pavé indigeste de 400 pages écrit par un protagoniste infantile, une réserve d’urgence de papier toilette en cas d’apocalypse zombie.

 

Vie de ma voisine, de Geneviève Brisac, chez Grasset

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Geneviève Brisac a été mon éditrice. Elle a écrit beaucoup de livres, que je n’ai pas tous lus. J’ai acheté celui-ci par curiosité et j’ai fini ma lecture les yeux embués, essuyant mes lunettes à plusieurs reprises pour aller jusqu’au bout. Geneviève Brisac déménage, arrive dans un nouvel appartement, est abordée, maladroitement, par une voisine âgée, Jenny, qui peu à peu lui révèlera sa vie, sa vie d’avant le Vel d’Hiv, et sa vie d’après. On croit avoir tout lu sur ces sujets, comme Geneviève Brisac l’écrit très bien, d’ailleurs: « Oui, on connaît, ne nous cassez pas la tête à radoter toujours sur la même chose. On sait tout ça, on sait tout sur vous. Les Juifs. Les Polonais. Les Athées ».

Geneviève Brisac a pas mal radoté sur ces sujets. Moi aussi. D’autres encore. D’où vient que nous radotons toujours? D’où vient que des noms, disparus, nous les psalmodions encore, afin que tout à fait ils ne disparaissent pas encore? Vie de ma voisine évoque Charlotte Delbo, Rosa Luxemburg assassinée et jetée à la rivière, Maurice Rajsfus, le frère de « la voisine », que j’ai un peu connu et qui maudissait tous les flics délateurs, tous les Français complices des rafles, quand sa soeur, Jenny, veut toujours et encore croire, aujourd’hui, que les hommes ne sont pas tous sourds, tous aveugles. Il y a aussi « ceux qui comprennent », le soldat allemand qui a un geste d’humanité, les gens qui aident, qui cachent, qui protègent. Et pas seulement les concierges qui pillent les appartements vides, les flics délateurs qui vivent bien et intègrent ensuite le Parti Communiste pour se faire une vertu, les membres éloignés de la famille qui viennent voler les grands draps blancs du lit des parents raflés, puisque de toute façon ils n’en auront plus besoin. Mention spéciale, parmi « ceux qui comprennent », à ce cheminot inconnu qui sur le côté d’une voie de chemin de fer a ramassé un petit bout de papier chiffonné sur lequel le père de Jenny et Maurice avait griffonné au crayon les derniers mots adressés à ses enfants, et jetés comme une bouteille à la mer.

Je me posais beaucoup de questions sur les livres et la littérature, ces derniers temps. Je vois certains de mes livres disparaître des rayons, ne pas être réédités, moi qui ai eu la chance de voir tous mes livres disponibles pendant plus de vingt-cinq ans. Je vois mes éditeurs, mes éditrices, évincés pour faire place à de nouvelles exigences de rentabilité immédiate, par des élèves d’école de commerce nourris aux préceptes du marketing et de la culture de masse. Je vois, il me semble voir, Farenheit 451 se jouer au ralenti devant nous. Pourtant des gens écrivent des livres et gardent vivante la mémoire de ceux qui ne sont plus. Quand j’écrivais de la fiction, il me semblait que c’était le but ultime de toute littérature, et en fait, lisant « Vie de ma voisine », je réalise que ça n’a pas changé.

« Call me Ishmael… »

 

 
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