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03/04/2017

« Du passé faisons table rase » : Mélenchon et la Grosse Dame

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Mélenchon.

 

Mélenchon Jean-Luc.

 

Voilà trois semaines que j’ai terminé le ( attention, spoiler ) très bon livre de Marion Lagardère sur JeanLuk et que j’hésite à en parler. Pour plein de raisons. Dont l’espoir qu’il a contribué à faire naître.

 

Longtemps, je n’ai pas su ce que je pensais du puzzle que me présentait l’homme de la France Insoumise, des fragments apparemment contradictoires de sa personnalité et de son parcours.

 

Un tribun hors-pair, habité parfois d’une vraie émotion, et un type qui peut te lâcher, d’un ton qui ne souffle aucune protestation, que bien évidemment il voyage en avion en première classe, il ne va pas se casser le dos comme du vulgaire bétail.

 

Un esprit littéraire assez fin, un lettré, parfois traversé par le sens du tragique, et un guignol de plateau prêt à faire applaudir Drucker, ce grand professionnel.

 

Et j’en passe.

 

En tant que médecin, j’ai assez vite été confronté au dilemme Mélenchon. Comme je l’ai déjà raconté (ici), il fut l’un des rares hommes politiques à se déplacer lors du combat contre les franchises ( avec la députée Jacqueline Fraysse et le sénateur Guy Fischer ), et pas seulement le temps de choper les caméras du vingt heures avant de s’engouffrer à l’arrière d’une berline ( bonjour, Julien Dray, et au revoir). Mais lors de la calamiteuse campagne vaccinale Bachelot en 2009, son aveuglement vis-à-vis d’une profession ( la médecine de ville, pour faire vite: « si vous allez chez votre médecin vous devrez le payer à l’acte avec tous les débordements habituels auxquels ces gens se livrent sur le dos de la Sécurité Sociale et de la santé publique… ») parée de toutes les tares du libéralisme , l’amena à soutenir à bout de bras les vaccinodromes de Sarkozy et Bachelot, croyant déceler les prémisses d’un retour au temps béni des dispensaires de santé publique, là où il n’était question que d’esbroufe ascientifique, de stratégie de la terreur et d’autoritarisme imbécile. Huit ans plus tard, cette saillie: «Devant les campagnes de santé publique, on fait d’abord la campagne on discute après, pas l’inverse… » reste gravée dans ma mémoire. Pas parce que je serais particulèrement rancunier, mais pas qu’elle concentre ce qui m’a toujours gêné chez JeanLuk. Cette grille de lecture obsolète qui lui permet de planquer ses propres défauts tout en désignant les ennemis du peuple, ceux qui pensent de travers. 

 

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Pendant des années, Marion Lagardère, journaliste, a suivi la campagne de JeanLuk pour France-Inter. Dans ce livre, elle répond à la question qu’on lui pose systématiquement ( et qui l’agace): « Il est comment Mélenchon, en vrai ? ». Un peu de la défiance du candidat a déteint sur elle, semble t-il, tant elle y va à reculons, certaine que chacun ne trouvera dans son livre que ce qu’il voudra bien y voir: les groupies fondront d’aise, les ennemis seront confortés dans leur haine. Mais ce défaitisme n’est pas de mise, parce qu’elle-même ne s’est pas laissé avoir. Son portrait psychologique de Mélenchon est aussi détaillé que complexe.

 

Mélenchon, c’est l’homme qui attend et espère la Révolution. C’est le « pistolero de l’Essonne », ce hiérarque socialiste qui très jeune, à trente-cinq ans, a décroché la queue du Mickey, un poste de sénateur, et a passé des décennies au coeur du pouvoir socialiste, participant à tous les combats, guettant un signe d’approbation de Mitterrand à l’époque, rompu aux basses oeuvres et aux manoeuvres d’appareil bien dégueulasses quand il le fallait. C’est un des reproches qu’on lui fait souvent: Mélenchon fait partie intégrante du système qu’il dénonce.

 

A plusieurs reprises, dans le livre, il balaie cette accusation. Il faudrait le juger sur pièces, sur l’étendue d’une carrière qui aurait une cohérence propre. Il ne renie pas son passé, on voit même dans ses réponses qu’il en est fier, comme on pourrait être fier d’une breloque au veston: c’est pas donné à tout le monde, hein, c’est pas le premier venu qui décroche tout ça aussi jeune. Et aussitôt, sans rien renier de son passé, il embraie sur la suite, sur l’avenir, sur son combat en cours: l’élection présidentielle, la Révolution, la VIème République. Pour cet homme plus tout jeune donc, c’est maintenant, ou jamais. « Eh! J’ai 63 ans alors la révolution, c’est tout de suite. Comprenez-moi, je ne suis pas éternel, il faut que je me magne. »

 

Cet homme est presque sourd, mal à l’aise dans la cohue des foules parce qu’il n’entend pas venir les gens, les coups, qu’il ne verrait pas venir un éventuel assassin ( le rapport de Mélenchon à la foule est un mélange d’ivresse et de paranoïa).

 

Cet homme qui aime la bonne chère met en scène son soudain attrait pour le végétalisme et le quinoa, histoire de s’économiser, de se préserver. Il faut durer, encore un peu. « La vraie angoisse, c’est que je n’ai plus quinze ans devant moi pour faire tout ça. »

 

« L’important c’est de ne jamais flancher, il faut tenir le fil et amener les idées jusqu’au bout, quoi qu’il arrive et, pour ça, c’est simple, il faut savoir être économe de ses forces. Et il ne faut pas mourir, évidemment. »

 

Il y a plein de belles choses chez Mélenchon, son amour de la littérature, de toute la littérature, y compris des mauvais genres, comme la science-fiction. Mais il y aussi cette grille de lecture caricaturale qui le fait détester Star Wars: « Et ensuite ce n’est pas compliqué, ce film est une métaphore, celle des Etats-Unis libérateurs contre le grand méchant Empire soviétique, le dark Vador moche et méchant, une entité monstrueuse sans coeur, cruel et sans visage. Alors, avec tout ça, Star Wars, non merci. »

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Mon pauvre JeanLuk, si tu savais comme t’as tout faux. Philippe Squarzoni, dans Garduno, Zapata, et Dol, magistral roman graphique sur les politiques néolibérales, a mieux que quiconque analysé l’ambivalence du discours culturel dominant aux Etats-Unis, la culture « corporate » traversée par des fulgurances, des héros solitaires, des rebelles. Et il faut être aveugle pour ne pas voir que Star Wars questionne la naissance du fascisme au sein même de la République. Comme le dit Padme Amidala au moment où le Sénat vote les pleins pouvoirs à Palpatine: « C’est ainsi que meurt la liberté, sous les applaudissements »

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C’est un autre point d’achoppement avec JeanLuk, ça, cette grille de lecture plaquée sur la politique internationale. A ce stade, ce n’est plus simplement de l’anti-américanisme ( et Dieu sait la responsabilité de la « Land of the Free and Home of the Brave » dans les massacres des siècles passés et présent), c’est un bréviaire pour tomber du côté des despotes les plus pourris, du moment qu’ils ne sont pas pro-US, qu’ils font mine d’incarner la résistance à l’impérialisme américain, quitte à maintenir leur peuple, ou celui d’à côté, sous leur botte. ( A ce stade les JeanLukbots se mettent habituellement en route, et lui-même leur a maintes fois donné l’argumentaire. Relevez l’une des nombreuses prises de position ambigües de Mélenchon envers des dirigeants « anti-impérialistes » peu suspects de droitdelhommisme, et il montera dans les tours, et ses soutiens avec, en vous expliquant que vous n’avez RIEN compris, qu’il n’a jamais dit ce que vous avez entendu, que d’ailleurs pas plus tard qu’avant-hier sur son blog, en douze feuillets serrés, il a dit le contraire. Et ce sera vrai, tant JeanLuk est fort, lorsqu’il s’agit d’ensevelir sous des pages de philippiques rudement bien argumentées ses moments moins glorieux. Quand il ne peut justifier, JeanLuk, il enterre.

 

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Ca fait partie de la caricature dans laquelle il s’est par moments lui-même enfermé. Le type qui raille devant un public ouvrier « les belles personnes », alors que sur le tapis rouge entre Luchini et Audrey Pulvar, il est comme un gosse à Disneyland. Le type qui rit aux blagues de Drucker ou de Ruquier, mais qui peut agonir d’injures un pigiste ou un photographe, devant un parterre médusé, parce qu’il aura eu un coup de sang. Marion Lagardère raconte un épisode consternant lors d’un déplacement à Bobigny après les attentats perpétrés par Mohamed Merah. Sur le parvis devant la préfecture, à Saint-Denis, son service d’ordre est dépassé. Scènes de cohue. Monté ensuite à bord du bus des journalistes, Mélenchon s’en prend à un photographe, au hasard: « Je ne vous fais pas confiance, vous les photographes, vous bousculez les enfants! » Le type, innocent, réplique: « Pourquoi mettez-vous tous les photographes dans le même sac? Nous on ne dit pas: vous les politiques, vous êtes tous des pourris ». Mélenchon cherche à faire virer le type par ses propres collègues… les journalistes refusent. Mélenchon fait arrêter le bus, se barre: « Allez, au revoir, restez tous avec vos certitudes corporatistes! » Interrogé plus tard par Marion Lagardère « Mais ce jour-là, vous vous êtes trompé de personne », après avoir tenté de réécrire l’histoire, JeanLuk conclut: « Oui, ca arrive. Dégât collatéral. Des fois, les Américains bombardent à côté et ça tombe sur leurs alliés ». Voilà. Le type qui trouve génial de passer chez Mireille Dumas est aussi capable de passer ses nerfs sur un clampin inconnu, d’en faire son bouc-émissaire, et de noyer le poisson ensuite en revenant sur les démons de l’impérialisme US. De la part d’un des abrutis incultes qui nous gouvernent, cela n’aurait rien d’étonnant. De la part d’un « grand esprit du socialisme révolutionnaire », ça l’est plus. On imagine pas Orwell passer sa rage sur un « anonyme » au hasard.

 

On a l’impression que le Jean Luc Mélenchon que cerne par touches successives Marion Lagardère écrit chaque jour sa notice Wikipedia. J’aime beaucoup cette boutade qui dit que l’Opéra n’est pas fini « tant que la Grosse Dame n’a pas chanté ». Mélenchon le sait. Il sait que dans sa carrière politique, il est très tard, et que la Grosse Dame est sortie de la loge et attend dans la coulisse. Il pourrait être celui qui aura passé le témoin, il pourrait être ce sexagénaire encore fringant, roué, cultivé, passionné, qui aura passé la flamme de la Révolution à une jeunesse militante qu’il envoûte, et qui l’anime. C’est son espoir: gagner, ou probablement, s’il ne gagne pas ( je n’exclue rien, qui dans le bordel actuel peut exclure quelque chose, et certainement pas qu'au mouvement du vide dans le creux proposé par Macron, la jeunesse préfère JeanLuk), recréer une gauche révolutionnaire vivante à côté des ruines du Parti « Socialiste ». Car perdre, perdre vraiment, ce serait redevenir, passé la campagne grisante qu’il mène avec son hologramme, un homme du passé, un homme du passif, lui qui, écrivant quotidiennement, voudrait rester dans les mémoires comme « un grand esprit du socialisme révolutionnaire ».

 

Jean Luc Mélenchon, il est comment, en vrai? Dans le livre de Marion Lagardère, on le découvre touchant et imbuvable, cultivé et borné, suffisant et hanté. C’est l’histoire d’un homme qui aurait pu continuer à profiter tranquillement du système, comme beaucoup, mais crie son épuisement à un cheminot qui l’alpague: « J’use ma vie à vous défendre! ». C’est l’histoire d’un ex-apparatchik qui veut convaincre n’avoir jamais lâché « le fil conducteur révolutionnaire », et voudrait se le prouver à lui-même.

 

« Il est comment Mélenchon, en vrai ? », de Marion Lagardère, chez Grasset

 
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