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12/10/2016

Orgueil et préjugés: Martin Winckler et les brutes en blanc

 

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Nous nous sommes rencontrés pour la première fois dans les studios de France-Culture, c’était en Janvier 2002. L’émission nous avait confrontés, généralistes-écrivains, à Gabriel Cohn-Bendit, frère de l’autre, qui dans une tribune de Libération avait qualifié de preneurs d'otages les généralistes en  grève des gardes de nuit . J’avais renvoyé l’idiot utile dans ses buts, et devant l’ampleur inattendue du mouvement, France-Culture nous avait invités. On ne se connaissait pas alors, ou seulement par livres interposés. Chacun de nous tournait autour des ouvrages de l’autre, partagé entre la curiosité, l’approbation et la jalousie. Cette rencontre a scellé le début de notre amitié

Au terme de l'émission, celui qui avait dénoncé notre grève de nantis irresponsables changea soudain de registre:

-Ah, vous êtes vraiment deux médecins humanistes et formidables. Si tous les autres étaient comme vous, quel merveilleux système de santé nous aurions! Mais force est de reconnaître qu’hélas vous êtes vraiment des êtres exceptionnels!

Je l’ai coupé assez sèchement, tant cette tentative de connivence médiatique me dégoûta. Je dis que c’était faux, que la seule différence entre nous deux et grand nombre de nos collègues qui à cette-heure là roulaient sur des routes de campagne entre deux visites ou faisaient face à une salle d’attente pleine, c’est qu’ils ne travaillaient pas en région parisienne et que la station ne possédait pas en mémoire leur zéro-six… Ce que nous proposait Cohn-Bendit, en fait, c’était d’accéder au wagon de tête, d’accepter la main tendue, de quitter le bordel des anonymes aux semelles crottées pour être adoubés généralistes-humanistes-portant-beau-dans-les-média. De manière instinctive, je l’ai envoyé chier. On n’achète pas sa place au soleil en poignardant ceux qui espèrent que peut-être enfin quelqu’un portera leur voix.

 

Les années qui ont suivi ont été fertiles en livres, et en combats divers. Nous avions des modes d’exercice différents, des compétences complémentaires. Tu connaissais la santé des femmes, tu combattais le mandarinat, je connaissais le monde du médicament, la cardiologie, je combattais la main-mise grandissante de la finance sur le soin. Nous avons lancé des pétitions, alerté, fait oeuvre de vigie, parfois de Cassandre. Les années ont passé, avec leur cortège de réformes débiles, de pénalisation des patients, de franchises sur les soins, d’affaires pharmaceutiques. Nous avons tenté de ne pas devenir des pétitionnaires professionnels, mais par la force des choses on nous a collé cette image de lanceurs d’alerte à grande gueule.

 

Nous devions notre légitimité, non seulement à nos écrits, mais aussi à ceux qui nous suivaient, qui nous épaulaient dans nos combats. Dix ans avant que le professeur Even se réinvente en lanceur d’alerte, nous avons ensemble écrit une tribune sur le cholestérol, refusée par tous les grands quotidiens français. Tu en as fait une chronique radiophonique qui a attiré sur toi les foudres de l’industrie. Lorsque tu as été viré de France-Inter du jour au lendemain par Jean-Luc Hees en 2003 et qu’à la place de ta chronique un matin nous avons eu droit à un gluant droit de réponse de Big Pharma, j’ai failli faire une sortie de route sur le chemin du cabinet. Une consoeur m’a dit qu’elle avait dû arrêter sa voiture sur le bas-côté parce qu’elle avait été saisie d’une crise de larmes. Quand Paul Moreira a révélé quelques années plus tard sur Canal Plus que Jean-Luc Hees faisait des ménages pour les firmes, de nombreux médecins ont eu le sentiment que tu avais été vengé, et eux avec.

 

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Tu as quitté la France, ayant trouvé au Québec un environnement plus propice à ta vision de ce que devrait devenir l’enseignement de la médecine. Ce n’était pas « déserter », comme je l’entends parfois. Chacun mène sa vie comme il l’entend, comme il le peut. J’ai moi-même souvent hésité à partir, mais finalement je suis toujours là, 32 ans et près de 150.000 consultations plus tard, dans le même cabinet de médecine générale. Tu connais le dicton: « Dans le miroir d’un homme de 58 ans, il y a un homme de 26 ans qui se demande ce qui s’est passé. » Je ne te dirais pas comment j’ai exercé pendant ces trente-deux années, un ami l’a fait pour moi.

 

Au fil des ans, tu avais affronté l’industrie pharmaceutique, les mandarins, tous ceux qui voyaient d’un mauvais oeil « un petit médecin » comme avait déclaré Jean-Luc Hees, les emmerder, remettre en cause leurs certitudes. Je te lisais toujours, mais souvent j’étais surpris du ton que tu adoptais. Sur ton blog, où tu recevais des témoignages de patients ou de patientes, tu commençais à t'ériger en donneur de leçons, tu publiais un décalogue à l’attention de tes confrères, tu dressais un bestiaire de médecins malfaisants, plus infâmes les uns que les autres. Tu te laissais aller à des généralisations que je trouvais insupportables. J’avais l’impression de me retrouver dans ce studio de France-Culture, des années plus tôt. « Les médecins sont corrompus par l’industrie », disais-tu. Je répondais « Tu ne peux pas dire ça. Tu ne peux pas dire LES médecins et passer par pertes et profits celui ou celle qui dans son coin refuse de recevoir la visite médicale, affronte la colère d’un mandarin local parce qu’il a refusé de renouveler telle ou telle molécule inutile ou dangereuse » Tu répondais: « Le lien à l’industrie est quand même très ancré dans le corps médical. Ce que je dénonce, c’est une tendance générale ». Nos discussions avaient quelque chose de biblique. Tu brandissais les tables de la Loi, moi je te demandais si tu daignerais sauver Gomorrhe si j’y trouvais dix soignants de bonne volonté. Au fil du temps, et avec quelques rechutes, il m’avait semblé que je t’avais convaincu d’être plus prudent, de ne pas écrire « LES médecins », généralisation hâtive, quand tu dénonçais le comportement de CERTAINS médecins.

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Il y a quelques mois, tu m’as parlé de ton prochain livre: « Les brutes en blanc », dont tu avais posté la couverture sur les réseaux sociaux, avec un bandeau accablant: « Pourquoi les médecins nous maltraitent-ils? » Interrogé, tu m’avais expliqué que le bandeau n’était pas de toi, mais de ton éditrice, Muriel Hees…( le monde est petit) , et que justement la réaction outragée ( et légitime) des médecins amènerait à modifier le bandeau « Pourquoi y-a t-il tant de médecins maltraitants ? ». Tu m’avais demandé d’attendre, pour juger sur pièces.

 

Ton livre est paru après tes premiers interviews, qui m’ont attristé, atterré.

Je t’ai questionné, t’ai demandé si ton propos avait été trahi. Tu m’as envoyé le livre. Je l’ai lu.

Mon désarroi est intact. Désarroi, parce que je partage certains des constats que tu fais, que nous sommes nombreux à faire, depuis longtemps. Mais tant d'eau a passé sous les ponts depuis que nous étions étudiants sur les bancs de la fac, Martin. Le monde a changé, Internet a bouleversé la donne, permettant aux médecins qui le souhaitaient, et ils sont nombreux, d’échanger, de bousculer leurs certitudes, de s’épauler et de partager leurs savoirs. Je ne remets pas en cause le nombre de mails que tu dis avoir reçu dénonçant des situations de maltraitance, ni la nécessité d’y mettre un terme, mais ta tendance à généraliser nuit à ton propos. Tu sembles considérer que le soignant a par nature un crime à se faire pardonner, une absolution à demander PARCE QU’IL EST SOIGNANT. Nous savons tous que le cadre de la relation médecin-patient est asymétrique: l’un a un pouvoir, lié à son savoir ( qui lui donne des devoirs); l’autre est souvent en situation de faiblesse et/ou d’angoisse. Que certains en abusent, ou émoussent au fil des ans, plus ou moins vite, leur empathie et leur humanité, c’est certain. Mais tu sembles considérer que c’est le cas de la majorité, voire de la quasi-totalité des soignants. Dans les discussions sur les réseaux sociaux, je lis des choses surréalistes, que la bienveillance, c’est pour les patients uniquement, que les médecins, parce que soigner c’est leur job, doivent tout assumer, tout encaisser. Je crois l’inverse. Je crois qu’on a beau être soignant ( ce qui n’est pas un crime ni une perversion), on est aussi et avant tout un être humain et que l’empathie et la bienveillance, c’est la base de toute relation humaine.

 

Tu te poses en juge, en accusateur, entraînant derrière toi un curieux aréopage, dans lequel au milieu de patients légitimement blessés par ce qu’ils ont subi se glissent quelques fameux maltraitants, du genre à légitimer la violence aux urgences, par exemple, ou à nier aux soignants leur humanité.

 

A de nombreuses reprises, dans ton livre, tu fustiges la médiocrité de tes confrères. Et tu t’ériges en exemple. Avec des contresens fameux, comme ce passage sur la tension artérielle: 

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Laisse-moi t’expliquer un truc. "Les médecins" français connaissent l’effet blouse-blanche, depuis une quinzaine d’années au bas mot. S’enquérir des résultats de l’auto-mesure du patient à domicile est très utile, surtout pour les patients visiblement stressés en milieu médical, mais écrire que la VRAIE tension est la tension à la maison est un non-sens. Il n'y a pas de vraie tension. La tension artérielle varie tout le temps, et les études ( sur lesquelles on peut revenir et argumenter) ont dressé une corrélation entre la tension artérielle prise au cabinet dans des conditions standardisées et le risque de mortalité ou d’accident cardiovasculaire. Hormis les cas de patients stressés en milieu médical, c’est donc sur cette mesure que l’on se basera pour déterminer si un individu est considéré hypertendu ou normotendu. Ce n’est pas LA VRAIE TENSION, c’est le chiffre de tension au cabinet dans des conditions standard, corrélé à un risque de mortalité.

 

A de multiples reprises, tu expliques ce que tu sais toi, et que la majorité des autres ne savent pas…

 

Tu expliques que la France est affreusement en retard, et qu’aucune place n’est donnée aux patients dans l’enseignement… avant d’être contredit par les étudiants eux-mêmes

 

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Tu assènes que les médecins français interrompent leurs patients au bout de vingt-trois secondes. Les cons! Les cons paternalistes odieux!

 

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Pour ta gouverne, sache que les deux auteurs de ce livre, à ma connaissance, n’ont mené aucune recherche en France sur ce sujet mais se sont référées à une unique étude basée sur l'interrogatoire de généralistes... en milieu semi-rural aux Etats-Unis en... 1999  

D’où t’est venu ce mépris des confrères, des consoeurs? Où est passée ta responsabilité envers ceux qui n’ont pas accès aux média, ceux qui oeuvrent honnêtement et difficilement dans l’anonymat, loin des plateaux de télé?

Tu me répondras que ton code moral personnel fait de toi avant toute chose un avocat de la cause des patients, leur défenseur envers et contre tous. Tu l’affirmes d’ailleurs avec force au début de ton livre. Tu n’interviens pas en tant que médecin mais en tant que patient, fils de patient, père de patient, arrière-petit-neveu de patient…

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Mais à qui veux-tu faire croire ça, Martin, dans un livre où tu ne cesses de mettre en avant ton expérience personnelle de médecin, et souvent de pointer tes compétences personnelles???

 

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A ce stade, je vais avouer quelque chose. A quelques rares exceptions près, je n’ai pas eu à subir de maltraitance pendant ma formation. Sur dix ans, je compte sur les doigts d’une main les chefs de services, les assistants, qui se sont mal comportés avec moi ou avec mes collègues externes. Autant je suis d’accord avec toi que la formation à notre époque était surannée, apprenant le rabâchage et la répétition plutôt que la remise en question, autant je suis en désaccord avec ton présupposé que TOUS les médecins auraient subi la même formation maltraitante, qui aurait engendré une répétition de cette maltraitance. D’ailleurs, parlons-en, de la formation. J’ai coutume de dire que j’ai appris la médecine malgré mes études. J’ai appris la médecine auprès d’autres soignants, auprès des patients, à l’hôpital, en situation. Sur un sujet qui te touchera, celui des infections urinaires de la femme, « pain quotidien » de la médecine générale, je n’ai eu en tout et pour tout que sept minutes de cours, avec un vieux chef de service qui nous a expliqué, en gros, que l’appareil génital des femmes était assez mal foutu avec la poche à urine s’abouchant dans une cavité fermée, une sorte de cloaque ( alors que le robinet masculin pissait dru à l’air libre), et que donc les infections urinaires étaient une fatalité naturelle. J’ai fouiné, j’ai acheté un livre édité par une association américaine de patientes, « Understanding Cystitis », et j’ai appris comment les femmes pouvaient au mieux se protéger de ces récidives. Imaginer, postuler, qu’un médecin n’est que la résultante de sa formation forcément maltraitante est un non-sens. Tu n’es pas, Martin, je ne suis pas, le seul soignant doué de réflexion et de curiosité.

Nous avons tous les deux une culture anglo-saxonne. Tu expliques à quel point le schisme entre la royauté et l’église, la capacité anglo-saxonne à penser contre le dogme, contre les pouvoirs établis, a différencié le mode d’apprentissage, en France et ailleurs. C’est possible. Mais je vois plein de jeunes confrères ici, qui n’ont pas cette double culture, et qui fonctionnent cependant de manière empathique, ouverte, non normative vis-à-vis des patients. Imaginer que tous les jeunes médecins français terrorisent les patients avec leur taux de cholestérol, ou que nul médecin américain ne dépiste annuellement l’antigène spécifique de la prostate, est un non-sens.

 

Parfois un soignant trouve grâce à tes yeux. Ainsi dans cet extrait les jeunes soignants sont-ils gentils et humanistes… mais un peu cons quand même.

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Les gentils sont très crédules et influençables ( à part toi, bien sûr), mais la majorité est maltraitante par indifférence, sembles-tu dire. Ainsi dans ce passage sur le traitement de la douleur:

 

 

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La réalité est toute autre. L’hôpital a crée des consultations anti-douleur, a survendu ces consultations comme ZE PLACE TO BE pour traiter la douleur. Les files d’attente s’allongent pendant des mois, pour aboutir dans la plupart des cas à modifier à la marge les traitements instaurés en médecine de ville. Comment peux-tu asséner que pour la majorité de tes confrères, la douleur n’est qu’un symptôme utile au diagnostic, pas « une souffrance à soulager »?

 

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Où as tu fait tes études? A l’université Marcel Petiot?

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Je n’ai pas entendu parler de « beaux diagnostics » avec gourmandise et inhumanité depuis… 1979 ( et ça m'avait choqué, évidemment). Sur les réseaux sociaux, les médecins s'épaulent quotidiennement quand l'un ou l'autre, confronté à la dégradation ou à la mort d'un patient, partage sa souffrance.

 

A de nombreuses reprises, tu accables les soignants en général, tout en te ménageant, à toi, et à toi seul, une porte de sortie. Ainsi dans l'Humanité: tu assènes: "Les préjugés des médecins sont des préjugés de classe"

 

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En résumé:

Tous les médecins sont issus de la bourgeoisie ( faux)

D’où leur mépris de classe, assumé ou inconscient. ( Et s'ils le nient, c'est encore pire)

Moi-même Martin Winckler je suis issu de la bourgeoisie.

MAIS MOI, MA GRAND-MERE FAISAIT LE MENAGE

Donc je suis sauvé du lot.

Mais dis-moi, Moïse, crois-tu être le seul dont la grand-mère passait la serpillière, le seul dont le père ou la mère pointait à l’usine, le seul à avoir enquillé les gardes d’infirmier de nuit entre deux journées d’externe?

 

Ce qui me désole, c’est que sur de nombreux sujets, la surmédicalisation, la maltraitance institutionnalisée de certains diktats de prévention, nous sommes en accord, et de très nombreux confrères et consoeurs aussi. Mais en reniant leur humanité et leur compétence, en les livrant au soupçon généralisé, en les dénigrant, crois-tu servir la cause des patients?

 Le passage qui m'avait alerté lors d'un de tes premiers interviews, dans le Figaro, c'est celui-ci:

 

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Questionné à ce sujet, tu m’as fait l’habituelle réponse, qu’il fallait juger le livre. J’y retrouve peu ou prou les mêmes affirmations.

 

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Les mots ont un sens. Je ne peux pas imaginer une seconde que tu crois vraiment ce que tu écris là, Martin. Tu fais le buzz, tu provoques ( tu l’as admis sur Twitter), tu généralises en te disant qu’au final cela fera connaître et lire le livre. Et bien laisse-moi te dire que tous les moyens ne sont pas bons. Que tu insultes et maltraites des confrères et des consoeurs qui n’en ont pas besoin. La profession ( comme beaucoup d’autres) est en grande souffrance, sa mission de soins mise à mal par l’appétit des financeurs privés, des assureurs, et le désengagement sournois des politiques pour qui la prise en charge solidaire de la santé entame notre compétitivité à l’international. S’y rajoute une gouvernance bureaucratique qui ne cesse de dénoncer les travers supposés du corps médical pour asseoir, au nom de sa supposée supériorité morale ( ah les ronds-de-cuir de la bienveillance en guise de plan de carrière!), la maîtrise comptable, étouffer les soignants sous les protocoles les plus stupides et les plus retors, et créer une situation d’injonction paradoxale dont beaucoup ne s’échappent que par le burn-out ou le suicide.

Tu me répondras qu'à de multiples reprises, dans le livre, et dans les interviews au fur et à mesure que monte la colère, tu précises quand même que tu ne parles pas de tous les médecins. Mais c'est pourtant ce que tu as écrit, répété, insinué, maintes et maintes fois dans le même livre. Parce que généraliser sert le propos, amène des média à embrayer: "Les médecins sont-ils méchants?" "Faut-il avoir peur de nos médecins?" "Une réalité crue frappe pourtant de plus en plus de patients: la maltraitance médicale". Toujours cette confusion entretenue à dessein entre "LES" et "DES", afin de souligner l'ampleur du phénomène. Nous en avons parlé tant de fois, je n'imagine pas que tu ne connaisses pas le poids des mots. Alors, comme tu le dis très bien:

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Tu es agressé en retour, verbalement, par des confrères qui répondent à ta violence symbolique injustifiée par l’insulte. D’une certaine façon, cela a pour toi valeur d’exemplarité: cette profession dans son ensemble ne supporte pas d'être remise en question, CQFD. Tu es défendu par quelques médecins qui t’aiment, qui ont confiance en toi, et qui cherchent désespérément, du fait de ton aura, à être reconnus dignes, adoubés, sauvés du lot commun. Les « gentils » médecins non maltraitants qui protestent feraient preuve d’une susceptibilité inappropriée, probablement parce qu’ils rêvent de faire partie d’un mythique « corps médical ». Alors même que tu accuses l’ensemble des médecins en bloc, certains cherchent auprès de toi un signe de rédemption. Je n’en suis pas. Je refuse. Tu me cites dans ton livre, tu me remercies à la fin, mais je n’en suis pas. Comme il y a quinze ans dans les locaux de France-Culture, et bien que chaque patient ait toujours été pour moi un être unique et irremplaçable, je refuse de monter dans le wagon de tête. Je refuse de me singulariser de la plèbe des soignants anonymes, de ceux que tu maltraites pour faire avancer ta cause.

S’ils sont coupables parce qu’ils sont médecins, je suis médecin, donc je suis coupable.

 

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Christian Lehmann est médecin généraliste et écrivain

 

 

 

 

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