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17/12/2013

Hommage à Bruno-Pascal Chevalier: "Honte à eux, qui ne savent même pas ce qu'est la honte"

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Bruno-Pascal Chevalier était un travailleur social et activiste, militant de la lutte contre le sida, Président de l'association Le Patchwork des Noms, Président de l'association Ensemble pour une santé solidaire, né le 10 avril 1963 à Neuilly-sur-Seine (Hauts-de-Seine) et mort le 17 décembre 2012 à Morsang-sur-Orge (Essonne). Militant acharné contre les franchises sur les soins, il aura été trahi par tous ceux qui ont utilisé son combat par pur calcul politicien et, une fois arrivés au pouvoir, ont maintenu les franchises en l'état. Je lui ai rendu hommage l'an dernier lors d'une cérémonie à sa mémoire,le 21 Décembre 2012, en mairie de Juvisy.

 

Video en ligne:

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 http://youtu.be/Wz2-n0DD5ic

 

Je me souviens de ce coup de téléphone, au cabinet médical, en janvier 2008. C’était un journaliste de l’Humanité, qui m’appelait pour recueillir ma réaction. « Vous êtes au courant ? Un patient atteint du SIDA a entamé une grève des soins pour attirer l’attention sur les conséquences des franchises… »

Je me souviens que cette nouvelle m’a glacé, mais ne m’a pas surpris.

Parce qu’en 2006, quand j’avais vu Nicolas Sarkozy gesticuler à la Convention Santé de l’UMP à l’Assemblée Nationale et annoncer « Nous parlons d’Assurance-Maladie. Y a-t-il une Assurance sans franchise ?... » en escamotant le mot « Solidaire », j’avais saisi immédiatement que cette lubie néolibérale, cette volonté de « responsabiliser » les personnes handicapées, les cancéreux, les sidéens, les accidentés du travail, aurait des conséquences, à terme, dans la vraie vie des gens, dans la chair des malades.

 J’avais dénoncé « Les Fossoyeurs » de la santé dans un livre paru peu avant l’élection présidentielle, que les média avaient quasiment tous passé sous silence. Puis j’avais lancé l’Appel contre les franchises, repris par de nombreuses organisations. Mais aujourd’hui, un homme se mettait en danger, en danger de mort, et dans l’univers de téléréalité infect dans lequel on nous condamne à vivre, cela soudain promettait de l’audience, et les caméras se tournaient vers lui, vers moi. Certains lui demandaient même un certificat médical attestant qu’il avait bien cessé son traitement…

J’ai répondu ce que j’ai dit ensuite à Bruno au téléphone quelques heures plus tard, que je ne pouvais, en tant que médecin, cautionner sa démarche, mais que je la comprenais parfaitement. Car d’emblée, en parlant avec lui, j’ai pu mesurer à quelle point sa décision était pesée, réfléchie, non pas une foucade hystérique mais la lente maturation d’un homme qui, comme il devait le dire à « Arrêt sur Images », avait compris que pour des Français anesthésiés par la communication du pouvoir en place, il fallait « conceptualiser la lutte ». Très rapidement, d’autres patients voulurent imiter son combat, et nous avons tout fait, l’un et l’autre, pour les en dissuader. « Le but », disait Bruno, « est de réveiller l’opinion publique, pas de créer des martyrs ».

Et il réveilla l’opinion publique. Pendant plusieurs mois, la question des franchises sur les soins, cette taxe injuste et inefficace sur les plus fragiles, les malades, fut au centre des discussions médiatiques et politiques.

 Bruno-Pascal avait été reçu par Roselyne Bachelot. Avec cette voix rauque, cassée, inimitable, entrecoupée de hoquets de rire, il m’avait expliqué qu’en fin d’entretien, la Bachelot lui avait tendrement enlacé des épaules pour lui demander : « Bruno, je vous le demande comme une mère… je vous en prie, arrêtez cette folie ». « Non, mais prends-moi pour un con », avait-il explosé de rire à ce souvenir, ayant bien saisi que ce que jouait alors la Bachelot, c’était sa carrière politique.

 Nous avons enchaîné les manifestations. Combien de fois nous sommes-nous retrouvés à défiler dans les rues, à protester devant le Ministère de la Santé, avec les quelques mêmes 150 ou 200 courageux, handicapés, malades, militants d’Act-Up, médecins solidaires ou parents de malades ? Toujours les mêmes, toujours si peu, et aujourd’hui, parmi eux, combien de visages disparus.

Je me souviens du jour où nous avons été reçus en petit comité par un aréopage de clampins ministériels, le type d’abrutis improductifs qui pondent par wagons des textes inappliquables qu’ils ne comprennent pas eux-mêmes. Qui avaient fait semblant de nous écouter en nous brossant dans le sens du poil, parlant de la difficulté d’équilibrer les finances alors que la droite avait refilé la direction de l’Assurance-Maladie à un ancien directeur d’AXA ! Qui avaient tenté de nous embobiner avec le dossier médical partagé ou l’éducation thérapeutique, sans jamais aborder la question cruciale.

 La « responsabilisation des patients » était un choix politique, un choix délibéré de Nicolas Sarkozy et de l’UMP, l’une des étapes d’une stratégie qui consistait à désengager progressivement la Sécu Solidaire de 1945 et à confier la gestion de la santé aux assureurs, pour tenir comme en Grèce et en Espagne aujourd’hui une orthodoxie financière souhaitée par les banquiers et les spéculateurs, sur le dos du peuple, des patients et des médecins. Nous savions, nous, ce qu’avait révélé pour la Cour des Comptes Philippe Seguin, qui n’était tout de même pas le sous-commandant Marcos, à savoir que les franchises récupèreraient 850 millions d’euros par an dans la poche des plus malades, quand la simple taxation des stock-options à l’égal des salaires ramènerait 3,5 milliards par an.

Nous avons enchaîné les manifestations, et le pouvoir a tenu bon, car nous étions si peu nombreux. Des centaines de milliers de signataires sur Internet, des centaines de milliers de sympathisants, mais au final, combien de militants, combien d’hommes et de femmes près à braver le froid, à battre le pavé ?

Sans relai politique fort, sans soutien politique appuyé, notre combat était voué à l’échec. Je m’en suis rendu compte, Bruno aussi, mais longtemps cela ne nous a pas empêché de nous battre, parce que la cause était juste, et que, au moins un temps, il n’est pas nécessaire d’espérer pour résister. Un temps. Puis devant le prix personnel à payer, je me suis retiré progressivement de ce combat, tout en restant en contact avec Bruno, que j’ai eu au téléphone une dizaine de jours avant son décès.

Nous avons parlé de sa maladie, de son essoufflement, de l’aggravation de sa santé. Je lui ai donné les conseils que je pouvais lui donner. Il m’a parlé de sa famille, de ceux qu’il aimait, de son compagnon, de son fils de cœur,  des amis qu’il avait perdus. Nous avons parlé de la Bachelot, qui après avoir soutenu les franchises sur les soins en soutenant qu’elles étaient « un signe de solidarité », après avoir dépensé des centaines de millions en vaccins inutiles et inefficaces en vaccinodrome pendant la grippe H1N1, au prétexte que généralistes et infirmiers étaient incapables de respecter la chaîne du froid, finissait sa pathétique carrière sur D8 à déclamer en talons aiguille des passages sado-maso écrits à la truelle de « 50 nuances de Grey ». Après la chaîne du froid, Roselyne avait choisi les chaînes au fion. Je ne sais pas si Bruno l’a croisée à la manifestation pour le mariage pour tous, la veille de sa mort. Je ne sais pas s’il a pu la voir tomber dans les bras de Pierre Bergé, qui se déclara ravi de « nous voir nous rassembler en-dehors des clivages politiques pour une cause juste. »

 

Parlons-en, des clivages politiques, justement, puisque le changement nous était promis maintenant, il y a huit mois.

 

Jean-Marc Ayrault :

« De telles franchises, qu’il convient plus exactement d’appeler taxe sur les malades, remettent en cause l’égal accès aux soins de tous nos concitoyens et la qualité du système de santé. Je vous rejoins largement sur le constat que cette mesure injuste, dangereuse pour la santé et économiquement inefficace devrait être rejetée. »

 

Marisol Touraine :

« Il n’y a jamais eu au parti socialiste d’ambiguité quand au rejet du principe même des franchises et nous avons dit très clairement que nous étions opposés a tout mécanisme de franchises pour des raisons sociales et de justice »

 

Pendant sa grève des soins, François Hollande était venu voir Bruno, et lui avait promis d’abolir les franchises sur les soins. Franchises sur les soins dont il répétait pendant sa campagne à une de mes interpellations : « J’ai toujours exprimé ma ferme opposition à cette idée de soi-disant responsabilisation, qui est en réalité une sanction et une culpabilisation du malade. Ce concept a par ailleurs démontré sa totale inefficacité pour rétablir les comptes de l’assurance-maladie. »

 

Belles paroles, paroles fortes.

 

Précieux soutien.

 

Je me souviens de ces parlementaires socialistes, vent debout contre les franchises sur les soins hier, quand il s’agissait de lutter contre Nicolas Sarkozy en se servant des informations que nous leur communiquions, en se basant sur nos combats, nos interventions, nos manifestations.

De ces voitures de fonction qui s’arrêtaient devant le Ministère le temps d’une interview suivie d’une tournée de poignée de mains, pendant que les militants se gelaient les fesses autour de la machine à café. Vous avez tous connu cela. Mais vous avez espéré.

 

Aujourd’hui Nicolas Sarkozy n’est plus au pouvoir, mais son successeur, hier opposé aux franchises, et les parlementaires socialistes, hier opposés aux franchises, s’en accommodent parfaitement, une fois arrivés aux manettes. La taxe sur les malades leur permet de participer à l’équilibre fictif des comptes pour satisfaire le système financier international et les agences de notation. Honte à eux, qui ne savent même pas ce qu’est la honte ! Ils laissent en place les mêmes assureurs, les mêmes techniques de management de l’Assurance-Maladie, désignant aux malades leurs médecins comme des rapaces sans conscience. Plus grave encore, ils s’activent en coulisse pour accélérer le passage de la médecine de ville aux assureurs complémentaires, en se drapant derrière la façade des « mutuelles » solidaires.

 

« Le but », avait dit Bruno avant de se lancer dans ce nouveau combat, « est de réveiller l’opinion publique, pas de créer des martyrs ». Nous avons réveillé l’opinion publique, un temps, mais sans relai politique honnête, nous avons été vaincus, et nous avons eu des martyrs. Il n’est pas nécessaire d’espérer pour résister, parfois on résiste simplement parce que la cause est juste. Et comme nous l’enseigne l’histoire, il peut arriver à des militants sincères, non pas tant d’être vaincus par l’ennemi, mais d’être trahi par leurs propres chefs, par des gens qui ne savent même pas ce qu’est la honte. Comme disait en Espagne en 1937 un vieux combattant des Brigades Internationales à un jeune arrivant après la défaite de la Jarama : « No pasaran ! No pasaran ! Tu parles, ils nous bien pasaranné la gueule… »

 

 

Je me souviens de ta voix cassée, inimitable, Bruno. Je me souviens de ton courage, de ta dignité, de ta gentillesse, de ta noblesse. Je me souviens que ce combat était juste.

Salut l’ami.

Salut frangin.

Salud camarad !

 

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