Avertir le modérateur

22/11/2013

A quoi reconnaît-on une crevure?

 

Bonnie-Clyde.jpg

Octobre 1994. Deux marginaux minables braquent les gardiens de la pré-fourrière de Paris. Armés de fusils à pompe Mossberg auxquels ils ont scié crosse et canon, qu’ils ont customisé pour permettre d’augmenter la capacité du chargeur, Audrey Maupin et Florence Rey cherchent à agrémenter leur arsenal en volant les armes de poing des gardiens, en vue de futurs braquages. Leur plan foire: impossible d'attacher les gardiens gazés aux lacrymogènes avec des menottes que ces derniers ne possèdent pas: Maupin et Rey prennent en otage une première, puis une seconde voiture, en plein Paris. Leur cavale, qui dure vingt-cinq minutes, finit très mal : cinq morts, de nombreux blessés.

Andy Warhol l'avait prévu. Au XXe siècle, chacun aurait droit à son quart d'heure de gloire médiatique. Trop marginaux pour désirer les plateaux de jeu de TF1, Audry Maupin et Florence Rey ont, le 5 octobre 1994, réalisé la prédiction « warholienne ». Au point que, le soir même, presse et télévision appelaient la survivante  par  son prénom.  Après  Bonnie & Clyde, pourquoi pas Florence & Audry,  un couple pour les années 90 ?

Personne à l’époque ne s'explique comment ces deux idéalistes, amoureux du sport et de la nature, ont pu se transformer soudain en meurtriers de sang-froid. Une de leurs amies avoue, dans Charlie-Hebdo ( qui n’a pas encore fait son coming-out et s’affiche comme journal de gauche-extrême) , son désarroi : « ils n'étaient pas partis pour tuer, ça c'est sûr. Ce qui m'a le plus stupéfiée, c'est d'apprendre qu'ils ont tué le chauffeur de taxi, un Black en plus... Impossible de les imaginer faisant ça. C'étaient des non-violents, un peu baba sur les bords. »

Des « non-violents » dont l’un, Audry Maupin, menace d’ « éclater la tête » du passager du taxi, quand l’autre, la diaphane Florence Rey, menace de lui couper l’oreille, à la Reservoir Bitches.

Des « non-violents » armés de fusils à pompe customisés. Derrière l’image absurde, pointe la tentative de récupérer Maupin et Rey par l’ultragauche. Le fantasme d’une rébellion contre l’ordre établi, la « réjouissante » perspective de voir des policiers abattus, amène une partie non négligeable de l’ultragauche à l’époque à idéaliser Florence Rey.

Elle est jeune, elle est jolie, elle apparaît sur des pochettes de disques, dans des chansons de rap. Elle est trop cool, quoi, comme image de la rebelle attitude. Suffit de glisser sous le tapis le chauffeur de taxi Black ( soupçonné de compromission avec le pouvoir parce que terrorisé par la présence des deux crétins armés dans sa voiture, Amadou Diallo a lui-même provoqué un accrochage avec un véhicule de police pour tenter d’échapper à la prise d’otages). Suffit de glisser aussi sur les passants qui font partie des dommages collatéraux, comme cette élève infirmière de vingt ans qui prend une balle dans le ventre.

 

Je me souviens très bien des articles à la gloire de « Florence ». Quand on tient une telle idole, quand on peut se bricoler une telle idéologie, pourquoi s’emmerder avec des détails, avec la mort ou les blessures graves d’anonymes même pas photogéniques ?

 

Vingt ans plus tard, un troisième demeuré, rescapé de l'équipée sauvage, abat dans le hall de Libération un assistant-photographe de vingt-trois ans. Et cette fois-ci, c'est dans le camp d'en face que surgissent, pendant quelques jours, les pages Facebook et autres tweets de soutien au tireur, qu'une partie de l'ultradroite fantasme en grand nettoyeur de la presse forcément « gauchiasse ».

 

Et puis, manque de pot, au lieu d'un Andres Breivik à la française, à la place d'un « français de souche » « légitimement agacé » par le cosmopolitisme apatride et l'invasion et le grand remplacement, le tireur s'appelle Abdelhakim Dekhar.

 

Vite vite, à l'ultradroite, on efface les pages et les messages de soutien haineux, et on pointe le camp d'en face : « Alors, bande de connards, vous auriez bien aimé que le tireur appartienne au FN, hein ? »

 

Mais d'un côté comme de l'autre, et, à vingt ans de distance, alors comme aujourd'hui, c'est le même camp, le camp de ceux qui font passer leur idéologie foireuse, leur haine, avant la simple humanité. Les mêmes sacs à merde, à vingt ans de distance.

 

A quoi reconnaît-on une crevure ?

 

En 1994, au fait qu’il passe la mort d'un chauffeur de taxi au rayon pertes et profits de son fantasme révolutionnaire.

 

En 2013, au fait que l'idée qu'un inconnu de vingt-trois ans ait pris deux balles pour sanglier calibre 12 dans le dos égaye sa matinée.

 

fdesouche.jpg

Les commentaires sont fermés.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu