"Je n'ai volontairement pas écrit trop vite sur le sujet. Je savais que tôt ou tard, je serais réquisitionné et, détestant parler dans le vide, je me taisais. On le sait, sur le principe de la vaccination, je suis pour. Les caractéristiques épidémiologiques du virus A(H1N1)v et le profil atypique des cas graves hospitalisés en réanimation rendent tout à fait justifiée l'organisation d'une vaccination large de la population. Je l'ai dit ici, je pense que le débat sur la sécurité sanitaire de ce vaccin est un mauvais débat. Cela m'a valu, d'ailleurs, quelques déclarations d'inimitié de la part de naturopathes ici et ailleurs sur les réseaux sociaux... Plaisir de fin gourmet!



C'est une chose de soutenir le principe d'une vaccination, c'est une toute autre affaire que de soutenir l'organisation de la campagne de vaccination telle qu'elle a été organisée. Revenant de trois jours d'affilée de réquisition, samedi dans le 15ème arrondissement, dimanche dans le 19ème et Lundi dans le 12ème, voici ce que je retire de l'expérience:

Il y a, dans ces gymnases, une atmosphère malsaine. Quasi paramilitaire. Les box de consultation, lorsqu'il y en a, sont en carton, ouverts à toutes les indiscretions. Il a même fallu Lundi que j'insiste lourdement pour avoir un morceau de carton faisant office de paravent pour conserver un minimum de confidentialité à l'entretien. Les quelques patients séropositifs que j'ai croisé pendant ces trois jours auraient certainement été ravis de le révéler à toute la salle d'attente.



L'entretien, d'ailleurs, puisqu'il faut en parler, est très court. Il nous est demandé, par une circulaire, de nous limiter à 4 minutes par patients. Et je me pose la question, est ce qu'en 4 minutes, je suis certain d'avoir fait le tour de la question, de savoir les antécédents et les traitements des personnes que j'ai en face de moi? Moi qui ne suis ni leurs médecins traitant, ni un expert en vaccination mais un simple interne de Santé Publique, suis je légitimement convaincu de faire systématiquement une prescription juste et appropriée? Le questionnement éthique m'aura taraudé tout le weekend...

Plus grave, les conditions d’organisation de cette campagne de vaccination telle qu’elle l’est actuellement ne me paraissent pas fondées. Elles répondent désormais plus à un impératif politique qu’à la réalité de la situation sanitaire du pays.

Les arguments épidémiologiques d’abord. Il fallait organiser une vaccination large de la population face à cette nouvelle grippe. Le profil des cas graves qui sont pour l’essentiel des sujets jeunes et pour beaucoup sans comorbidités évidentes rendait caduque la stratégie utilisée pour la grippe saisonnière. Un argument de poids d’ailleurs en faveur de cette vaccination c’est qu’il n’y a pas eu, à l’heure actuelle, dans le monde, de cas de grippes graves chez des personnes vaccinées.

Mais alors que l’on attendait un taux d’attaque aux alentours de 15 à 20% et une mortalité de l’ordre de celle de la grippe saisonnière, les modèles affinés aux vus des données de l’hémisphère sud et des premières semaines d’épidémies dans les pays du Nord semblent indiquer des chiffres beaucoup plus rassurants.

Mieux, les récentes courbes épidémiologiques diffusées par l’INVS semblent indiquer que nous sommes, en Ile-de-France, déjà à la fin d’un pic épidémique, et que la province, décalée de quelques semaines avec la région capitale, serait au pic épidémique. Un second pic est bien évidemment possible. Il s’agit d’un nouveau virus et donc il faut analyser les données et les projections avec la plus grande prudence. Mais il faut bien constater que lors de l’hiver australe, il n’y a pas eu de second pic.

On dit que « gouverner c’est prévoir », je ne serais donc pas de ceux qui jettent la pierre à Roselyne Bachelot pour avoir voulu envisager précocement le pire. Par contre, gouverner intelligemment, c’est savoir adapter son dispositif à la réalité du terrain selon son évolution. Et cela n’a pas été fait.

La réquisition n’est pas un acte anodin. Il s’agit de contraindre un professionnel de santé à exercer une activité pour laquelle il ne s’était pas porté volontaire.

Pour que les réquisitions soient légitimes dans les proportions que l’on observe actuellement, il faudrait qu’il y ait une menace grave de Santé Publique. Sinon, on nuit plus que l'on améliore la situation en désorganisant profondément les structures de soins pour une action de prévention de masse.

Il y a, ça et là, des témoignages qui s’accumulent d’internes qui ont été traqués dans leurs services par des policiers. Il y a les internes réquisitionnés en surnombre pour lesquels on installe dans l’urgence des box supplémentaires dans des centres toujours désespérément vides. Il y a aussi, dans certains centres, le refus de remettre l’arrêté nominatif de réquisition aux internes présents. Arrêté nominatif qui est le seul document juridiquement recevable en cas de problèmes avec un des patients vus en coup de vent. On a même essayé, dimanche, de me faire signer un papier indiquant que je reconnaissais avoir reçu ledit arrêté alors que ce n’était pas le cas... Dans ces conditions, comment considérer qu’il puisse exister un pacte de confiance entre internes et autorité de tutelle?



Jamais, je n’ai vu un interne rechigner à l’effort lorsque celui ci est légitime. Les internes dans les services cliniques sont les poutres du système hospitalier publique. 80h par semaines, 4 à 8 gardes par mois, ils ne font qu’exceptionnellement défaut. Le minimum aurait été de les traiter avec égards et d’utiliser la réquisition avec parcimonie. Le fait d’avoir signé pour ce formidable sacerdoce qu’est l’internat ne veut pas dire être serviable et corvéable à merci. Surtout, lorsqu’on applique une mesure aussi spectaculaire et restrictive pour les libertés que la réquisition, on fait en sorte que cela soit fait dans le respect des règles imposées par la loi. Roselyne Bachelot et Brice Hortefeux ont appuyés sur le bouton nucléaire du système de soins, et c’est Nicolas Sarkozy lors d’une réunion jeudi dernier à l’Elysée qui leur a donné les codes !

Clairement, aujourd’hui, cette campagne de vaccination est placée sous le signe d’un autoritarisme détestable. Si la vaccination répond à un enjeu de santé publique, comme exposé plus haut, celui ci n’est pas tel qu'il nécessite la réquisition de masse avec toutes les conséquences que cela implique. L’appel aux médecins généralistes non installés et ayant une licence de remplacement ou aux médecins du travail et aux médecins scolaires seraient de bonnes adaptations du dispositif. Il y a, très nettement, une confusion des genres. Les réquisitions et l’organisation actuelle de la campagne de vaccination ne servent plus aujourd’hui un impératif de sécurité sanitaire, ni même un impératif de sécurité publique. Ne prédomine aujourd’hui qu’un impératif politique. La meilleure preuve en est que cette campagne de vaccination devrait se prolonger jusqu’au… 11 Mars. Soit trois jours avant le premier tour des élections régionales.

Je ne suis pas disposé, en tant qu'interne, à me laisser instrumentaliser de la sorte.


PS1: on me glisse dans l'oreillette qu'un des membres du cabinet Bachelot aurait récemment claqué la porte à cause, justement, de l'organisation délirante de cette campagne de vaccination.

PS2: Libération diffuse une tribune de quatre très grands professeurs que j'ai eu la chance et l'honneur de cotoyer pendant mes études. Inutile de dire que j'y souscris pleinement et totalement.

PS3: Le JDD annonce la mise à pied du Directeur de la DDASS 75 qui, comme le conseiller de Roselyne Bachelot, était en désaccord avec l'organisation de cette campagne de vaccination. Solidarité totale avec lui."

 

 

Avec leurs mots à eux, avec ses mots à lui, ils disent ce que j'ai déjà écrit ici:

 

Un état pré-fasciste n'a pas besoin de professionnels de santé consciencieux, informés et responsables, mais d'exécutants aux ordres.