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06/03/2009

Qu'est-ce que vous croyez?

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C'était sur une liste de discussion médicale.

 

Des confrères écrivaient tout haut ce qu'un nombre grandissant de médecins sait maintenant, malgré les tentatives infructueuses des lobbies, et la nullité abyssale des dernières recommandations de la Haute Autorité de Santé: les anticholinestérasiques, médicaments très coûteux prescrits  dans la maladie d'Alzheimer, sont inefficaces: ils ne retardent pas l'évolution de la pathologie ni l'entrée en institution, et les effets secondaires de certains d'entre eux sont hélas bien documentés ( accidents vasculaires, entre autres joyeusetés). ( La HAS prend acte de leur faible "amélioration du service rendu" mais ne remet nullement en cause leur prescription au motif que celle-ci.... faciliterait le fonctionnement de la filière gériatrique... - oui, vous avez bien lu, cela signifie que la HAS admet la prescription de médicaments inutiles, probablement délétères, en fonction d'une attitude bien française: "Il faut bien prescrire quelque chose pour exister...")

Et bien sur cette liste de discussion, les confrères parlaient de leur pratique, certains expliquaient qu'ils arrêtaient ces traitements lorsque le rapport bénéfice-risque leur apparaissait clairement négatif pour le patient, d'autres "avouaient" prescrire des placebos peu toxiques, pour "soulager" la famille du malade, ou peut-être leur conscience.

C'était le dilemme bien connu: la Faculté nous apprend à prescrire; c'est chacun de nous, individuellement, qui doit faire le chemin inverse et apprendre, lorsqu'il le faut, à NE PAS PRESCRIRE. Et un confrère, le docteur Michel Aujoulat, écrivait ce qui suit, que je reproduis avec son autorisation:

"Ben voilà,on en est tous là. Il n'est pas facile de dire à quelqu'un les yeux dans les yeux " C'est fini,vous allez mourir". Il n'est pas facile de prendre la main d'un malade grave qui s'éteint et qui le sait . Il est plus facile de se cacher derrière une prescription: " Prenez ça, vous allez voir..." Vous allez voir quoi ? Peut être que si l'on avait l'habitude d'afficher clairement les objectifs aux patients, on se cacherait moins derrière les médicaments. Encore faut il avoir soi même des objectifs clairs dans sa tête de médecin et c'est loin d'être le cas. Dans d'autres circonstances,on se cache derrière la technique ( réanimation, urgentistes). Comment va Monsieur Untel ? La réponse est une floppée de chiffres dont on se fout . L'essentiel est dans l'appréciation qualitative de la vie qui reste mais ça , c'est plus difficile à exprimer.


Pas facile non plus pour un médecin de dire à un patient: "Je ne peux rien pour vous. Je suis impuissant devant le mal qui vous emporte. Pas facile de dire à un gosse : je ne vais pas pouvoir sauver ta maman, elle va mourir". On a l'impression d'être le salaud de service, l'oiseau de mauvaise augure, complice de la camarde, qui sait?...

D'ailleurs nous sommes dans un monde ou on ne veut plus voir la mort . Une patiente a été choquée qu'on ait ramené le corps de son beau père à la maison.... "C'est horrible" disait elle, "en plus même pas dans un cercueil ".... Maintenant, la norme ,quand on ne meurt pas à l'hopital, c'est d'être dégagé vite fait  à peine le dernier souffle terminé vers une "chambre funéraire". D'ailleurs, un décès est devenu une urgence : vite signer le papier pour qu'on puisse déplacer le cadavre. C'est un comble. Il faut bientot le gyrophare pour aller signer le certificat de décès!

A l'heure ou le sexe s'affiche, la mort se cache. Au moyen âge c'était l'inverse.Ces deux là , objets de tabous de tous temps se fuient... Il y a soixante ans,ce n'est pas si vieux, on n'hésitait pas à coucher le gamin à côté du mort pendant qu'on le veillait. Et à voir nos anciens qui l'ont vécu, je ne pense pas qu'ils soient plus traumatisés que nos contemporains...

Non seulement les médecins ne sont pas formés ( Martin Winckler vous dira qu'il n'y a pas d'hospitalo-universitaire spécialisé dans la mort, ni dans l'expression de la souffrance ,c'est pour ça: il faut aller les chercher ailleurs, en fac de lettres ou d'histoire, chez les religieux  et les philosophes...) mais ils reçoivent ça en pleine gueule, comme l'empathie est leur spécialité quand même plus ou moins, ils souffrent . Alors, c'est humain, ils essaient d'éviter cette confrontation douloureuse , alors à chacun son stratagème:on se blinde, on se réfugie derrière la technique, on part aux Bahamas, on fuit le métier , on boit,  on se drogue, on sublime dans autre chose...

Le drame est que les médecins ne sont pas accompagnés ni soutenus dans cette marche vers leur propre mort et celle de leurs proches .Et c'est là peut être une des causes de la désaffection de la médecine. Pourquoi les médecins iraient ils vivre dans des villages d'ou tout le monde s'en va disait-on il y a peu ? Pourquoi les médecins resteraient ils les seuls à côtoyer la mort, à se battre contre elle à un moment ou elle est occultée par le reste de la société? Pourquoi se retrouveraient ils tout seuls le soir devant leur verre de Whisky, seul réconfort apres toutes ces souffrances accumulées dans la journée?

Quatre fois plus de suicides chez les médecins que dans la population générale. .... Pour ne garder que l'indice le plus criant et le moins discutable mais on peut parler de l'alcoolisme et des autres psychotropes...

Eh bien oui, nous allons nous dégrader et puis mourir. Inutile de nous cacher , inutile de fuir. Qu'est ce que vous croyez? Qu'on est dans un jeu vidéo avec la possibilité de reprendre la partie si on se trompe? La mort nous rattrappera toujours. Alors comment faire en attendant pour bien vivre? Telle est la question ..

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