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10/10/2008

Entre mes bras trop maigres

 

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Dire d'abord que le temps a passé, qu'on n'est probablement plus l'inconditionnel admirateur qu'on était à quinze ans, dire que certaines des premières chansons de l'époque curé avec guitare aux trois baudets nous laissent aujourd'hui dubitatifs. Ceci engrangé, mis de côté, passer à l'essentiel: on ne l'a pas oublié, on ne l'oubliera jamais, on n'oubliera pas le choc que ce fut, dans le bus vers midi, après des années d'attente, d'entendre à nouveau sa voix après des années de silence. Le petit transistor collé à l'oreille dans ce 95 bondé faisant route vers Montparnasse, entouré d'étudiants en médecine bruyants, les premières notes de " La ville s'endormait" enfin libérées de l'embargo sonore que Barclay avait fait peser jusqu'à la veille de la sortie dans les bacs. Le miracle que c'était. Et le lendemain, devant la Fnac Montparnasse, la foule silencieuse des fidèles, qui s'était déversée dans le magasin dès l'ouverture des portes pour arracher les premiers albums de ce disque bleu avec nuages, le dernier qu'on achètera de lui. On n'oubliera pas, non plus, ce matin d'octobre où il est mort, le choc que ça a été, d'ailleurs la preuve qu'on n'oublie pas c'est qu'à écrire ces quelques mots les larmes viennent aux yeux, qu'on croyait aguerris. Certes, il avait tout bien fait comme il faut, il ne nous avait pas pris en traître, il nous avait si longtemps préparé à la mort, la mort des autres, la sienne, la nôtre. Tous ces moribonds, ces hommes debout qui hantent son répertoire, et de colline en banquet, les doigts agiles et les bras tout allongés sur le noir de la scène gesticulent leur courage et leur dignité. Tous ces hommes qui nous ont appris à mourir sans renifler, Jef. Et les femmes, aussi, l'amour qu'on n'espérait même pas atteindre à quinze ans, jamais une femme ne voudra de moi, je suis maigre comme un clou, laid à faire peur, quelqu'un m'a même dit que je ressemblais à Brel et ça n'avait pas l'air d'un compliment. Et cette phrase, dans "Au suivant", cette phrase pleine de terrible ironie mais qui renfermait un espoir fou, un espoir jusque là secret: "et depuis chaque femme, à l'heure de succomber, entre mes bras trop maigres, semble me murmurer: Au suivant… au suivant…" C'était triste, pitoyable, pathétique à entendre, pour un adulte revenu de tout. Mais pour un adolescent aux bras trop maigres, qui se croyait secrètement laid, c'était cette affirmation insensée qu'un jour des femmes me désireraient quand même, moi aussi, et viendraient se lover, entre mes bras trop maigres. Et grâce à toi, Jacques, j'étais plus tout seul.

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