30.10.2007
Pourquoi j’ai refusé une invitation à un séminaire organisé par une firme pharmaceutique
Cette traduction par le Formindep ( collectif pour une formation médicale indépendante au seul bénéfice des professionnels de santé et de leurs patients, www.formindep.org ) d’un article du British Medical Journal paru le 27 octobre 2007 (2007 ;335:887) est le témoignage du Professeur Murad Moosa KHAN, médecin psychiatre pakistanais.
Ce texte bouleversant redit avec le langage du bon sens et de la simple humanité les enjeux universels de ce que le docteur KHAN appelle par son nom : corruption.
J’ai récemment été invité par une firme pharmaceutique à un séminaire dans un hôtel cinq étoiles au Pakistan, le pays où je vis et travaille. Le thème du séminaire portait sur la santé mentale, et la firme avait invité un “intervenant étranger” pour s’exprimer sur le sujet.
J’ai refusé cette invitation. Voici les raisons que j’ai données : « Merci de votre invitation que je suis amené à refuser pour des raisons éthiques. Je considère en effet comme non éthiques toutes les interactions entre les médecins et les firmes pharmaceutiques et sources de graves conflits d’intérêts. Je n’accepte non plus aucun cadeau, grand ou petit, de quelque nature, forme ou taille que ce soit, de la part d’une firme pharmaceutique. Je n’assiste à aucun séminaire sponsorisé par une firme pharmaceutique (tel que celui que vous organisez) et ne participe à aucun “lancement” de médicament, ni n’assiste à des conférences aux frais des firmes pharmaceutiques. Je considère en effet de telles activités comme une forme de corruption des médecins par les firmes pharmaceutiques.
Vous allez dépenser une énorme somme d’argent pour faire venir en avion votre "intervenant étranger" (probablement en classe affaires), l’héberger en hôtel cinq étoiles et lui verser de gros honoraires. Tout cela va coûter combien au total ? Et quel en sera le résultat ? Comment allez-vous récupérer ces dépenses ? Votre motivation est que les psychiatres prescrivent plus de vos médicaments et ainsi d’augmenter vos ventes, et de vous attribuer, à vous et à vos directeurs, des primes colossales.
Et qui va payer ces médicaments ? Les patients et leurs familles bien sûr, puisque la plupart des dépenses de santé au Pakistan viennent directement de leur poche.
Je condamne fermement toutes ces activités dont la raison principale n’est que de promouvoir vos médicaments et d’inciter des praticiens avides à en prescrire davantage. Je dis “avides” car la tentation de déjeuner et dîner dans un hôtel 5 étoiles est quelque chose auquel peu de médecins sauront résister. Pourquoi n’organisez-vous pas ce séminaire sous un “shamiana” (chapiteau) dans un “katchi abadi” (un bidonville ou un endroit défavorisé), là où résident la plupart des patients atteints de dépression et de schizophrénie ?
Et que connaît votre firme des questions de santé mentale au Pakistan ? Que savez-vous de la dépression et de la schizophrénie au Pakistan, et des graves problèmes liés à ces situations, tels que le dénuement, les degrés de pauvreté, la corruption, le manque d’accès à la justice et la condition particulièrement exposée des femmes dans notre société ? Que savez-vous de l’atroce organisation de la santé mentale de ce pays et de la façon dont elle affecte la prise en charge des maladies psychiatriques graves telles que la schizophrénie et la dépression ? Vous rendez-vous compte qu’il n’y a aucun budget pour la santé mentale au Pakistan ? Que de nombreuses familles sont contraintes de garder leur malade schizophrène enchaîné parce qu’elles ne peuvent pas se payer les médicaments de base ? Etes-vous conscients que de nombreux patients doivent parcourir des centaines de kilomètres depuis l’intérieur du pays, dans la chaleur et la poussière, pour consulter un psychiatre en ville ? Et que, à de rares exceptions près, la psychiatrie n’est ni enseignée ni évaluée comme discipline en tant que telle dans aucune école de médecine au Pakistan ? Et que des générations de médecins pakistanais ont accompli leurs études de médecine sans jamais avoir été confrontés aux questions de santé mentale ? »
« Pourquoi n’organisez-vous pas ce séminaire dans un katchi abadi (bidonville) où résident la plupart des patients atteints de dépression et de schizophrénie ? »
Signé : Murad Moosa Khan, professeur de psychiatrie, Aga Khan University, Karachi, Pakistan
12:40 Lien permanent | Commentaires (11) | Envoyer cette note | Tags : Big Pharma, corruption, santé, médicament, formindep, dépression, psychiatrie














Commentaires
Je rejoins à tous les niveaux ce témoignage. Pour avoir bossé dans l'industrie pharma (et en être parti pour des raisons principalement éthiques), je suis révulsé de la façon dont les firmes achètent les médecins, et la façon dont la grande majorité d'entre eux ferment les yeux, voire truquent les essais cliniques.
A quand un mouvement de dénonciation de ce genre de pratiques ?`
Amitiés,
Luc
Ecrit par : Lancelot | 30.10.2007
Le mouvement de dénonciation existe :
http://www.formindep.org/spip.php?article138
Ecrit par : guenièvre | 30.10.2007
enviva ! bravo à lui - maintenant, qui finance ou aide à la formation complémentaire de médecins français ?
Ecrit par : brigetoun | 30.10.2007
Ces conflits d'intérêts que dénonce justement formindep et que ce psychiatre ethique dénonce avec courage dans un pays comme le pakistan, ils touchent bien sûr la médecine mais aussi la presse et les politiques comme Monsieur langue de chêne Jean-François Copeaux, bref tant de pa de notre société sans que cela n'emeuve grand monde.
Brigetoun, c'est l'Etat qui devrait financer la formation continue via l'impôt sur ces sociétés pharmaceutiques, bien sur si l'on considère que la medecine a encore un rôle de service public....ce dont on peut de plus en plus douter
Ecrit par : enzo d'aviolo | 30.10.2007
Je partage évidemment cette analyse. Surtout quand notre ami relie maladies mentales et conditions de vie extrêmes, pauvreté, misère... Nous sommes une fois de plus devant un cas où l’absence de prospérité engendre dépressions, crises psychotiques, etc. En l’occurrence les médicaments, les thérapies ne sont qu’un cautère sur une jambe de bois. Ce dont le pays à besoin pour sauver sa population de la misère, et spécialement de la misère mentale, son corollaire, c’est d’une armée d’entrepreneurs qui remettent sur pied le pays. Qu’une famille retrouve la prospérité, puisse enfin survivre, et les situations de stress mental s’allégeront d’autant.
Ecrit par : Olivier Dorlain | 01.11.2007
Mille fois bravo pour votre niveau de conscience, le pouvoir de voir ce qui cloche, de communiquer ses opinions et d'avoir le courage de les faire connaitre...
Je vous soutiens pour changer cette politique de destruction de la société, sournoisement cachée.
Continuez!!! moi aussi je bosse contre ce niveau d'éthique dégradé dont la seule attention bien dissimulée est des intérêts financiers.
Philippe
Ecrit par : Canonne | 01.11.2007
bravo pour votre courage façe aux géants de l'industrie pharmaceutique, et votre sens moral et ethique, je suis ainsi que ma famille et mes amis, de tout coeur avec vous contre les abus des lobbies pharmaceutique et de l'hypocrisie générale de ce milieu.
Continuez comme cela, vous êtes un exemple et aidez par votre geste d'autres à vous suivre !
bien amicalement, richard.
Ecrit par : kohl | 01.11.2007
De tout coeur avec ce courageux medecin pakistanais.
Et comment se fait il que cela surprenne tout le monde?
Dans nos sociétés, les labos pharmaceutiques financent non seulement ces campagnes de pub mais corromprent les prescripteurs, y compris les medecins généralistes, par des cadeaux somptueux: vacances dans les îles et sorties fines..
Pour un psy honnête, combien de corrompus?
Ecrit par : Deirdre | 02.11.2007
Ce qui m'écoeure le plus, c'est que les enfants sont la nouvelle cible des labos. Faut-il rappeler que les enfants turbulents ont failli être suivis par des psychiatres dès l'école maternelle. Plus de 150 000 personnes ont alors signé la pétitition qui s'opposait à ce suivi. L'idée était clairement énoncée: médicaliser ces enfants à l'aide de psychotropes, ce qui aurait bien sûr créé des clients à vie pour l'industrie pharmaceutique.
Ecrit par : gigos Rémy | 03.11.2007
Je vais faire court mais c'est clair : les pharmacies sont les prostituées au service des laboratoires pharmaceutiques qui eux sont leurs macs.
Bravo à ce médecin psychiatre qui reste intègre, et qui de plus, n'est pas une chose évidente, vu que les labos pharmaceutiques dénnoncent et essayent de stopper les thérapies naturelles, en leur reprochant d'être malhonnêtes...
Un film très bien fait et convaincant sur ce sujet : "The constant Gardener"
Ecrit par : Rose-Marie | 08.11.2007
merci aux labos de faire du fric sur la mort des malades.De ne pas autoriser aux pays le splus faibles de fournir des médicaments car Vous les labos , vous ne pensez qu au FRIC Pire que SARKO
Ecrit par : vermont | 13.11.2007
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