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31/05/2017

Richard Ferrand. Tranquille le gland

Richard Ferrand, Stéphane Plaza, Emmanuel Macron, Marisol Touraine, Gabriel Attal, tombé du nid, Jean Christophe Cambadélis, MNEF, LMDE, Solférino on ferme, Catherine Lemorton, un ca peut pas être une moyenne,

 

De l’affaire elle-même, je ne dirai rien que n'aient déjà dit Le Canard, Mediapart, Le Parisien, Libération... Les éléments de langage distribués par la compol de l’Elysée au fur et à mesure que s’enferre Ferrand suffisent à la délimiter: 

« Mais puisqu’on vous dit que c’est légal »,
« La justice n’a constaté aucune anomalie »,
« Si maintenant les journalistes s’érigent en juge… ».

Viendront, à mesure que le naufrage d’une moralisation promise de la vie politique progressera, les chapitres suivants:

« J’ai ma conscience pour moi »,
« J’aime ma femme et mes enfants »,
« Je ne le referai probablement pas aujourd’hui mais vous n’allez pas m’en chier une pendule », puis
« Mais tout le monde a toujours fait comme ça ».

Ce qui est intéressant, à ce stade, outre les cris d’orfraie des fillonnistes d’hier ( qui soudain applaudissent Le Monde et Mediapart) , c’est le concert de perfidies en provenance du camp ex-socialiste.

Jean-Christophe Cambadélis, Kofi Yamgnane, Catherine Lemorton, chacun y est allé de sa petite banderille, maintenant que Ferrand, hier enfant du sérail, a changé d’écurie. Et ce que disent ces gens, qui connaissent bien le sujet, est assez éclairant.

On a quoi, en fait? Un type, directeur de mutuelle, qui fait réaliser une opération immobilière au terme de laquelle, sans coup férir, sa compagne s’enrichit personnellement de quelques centaines de milliers d’euros. Tranquille le gland. En toute légalité, puisque la mutuelle n’a jamais porté plainte, et que de toute façon ( je cite) il n’était pas dans les attributions de celle-ci de se créer un patrimoine immobilier.

La presse semble alors découvrir, pelure d’oignon après pelure d’oignon, les petites affaires de Richard Ferrand, l’incessant mélange des genres public-privé de ce nouveau parangon de vertu.

Lorsque les médecins dénonçaient, sous le quinquennat Hollande, le passage en force de la loi sur les réseaux de soins, qui préfigurait la mutuelle obligatoire pour tous, personne n’écoutait. Ils pointaient que Ferrand, rapporteur de la loi, était dans le même temps député et salarié des Mutuelles de Bretagne, et ça faisait pschiitttt.

Sous la pression, Ferrand avait dû comme ses coreligionnaires ex-mutualistes Fanélie Carrey-Compte et Bruno Le Roux, restreindre les réseaux de soins au dentaire et à l’optique ( abandonnant pour l’instant les réseaux de soins mettant les médecins sous tutelle directe des assurances complémentaires). Il ironisait même en direction des opposants: « Il ne faut pas crier avant d’avoir mal ».

On sait ce qu’il advint de Le Roux, ex de la MNEF. On sait comment finit la LMDE, assez ignominieusement, malgré le soutien appuyé des Touraine, Sapin et autre Hamon, qui jusqu’au bout et en dépit de l’évidence auront tenté de faire perdurer cette gabegie qui laissa des milliers d’impayés aux professionnels de santé, dissuada des milliers d’étudiants de faire rembourser leurs soins.

Mais au détour des vacheries des uns et des autres, on voit le noyau dur du PS se déliter, et les camarades d’hier baver leurs secrets.

C'est Jean-Christophe Cambadélis, comdamné dans l'affaire de la MNEF pour "recel d'abus de confiance", qui en orfèvre conseille à Ferrand de démissionner.

C’est Kofi Yamgnane, ex secrétaire d’Etat sous Mitterrand, qui benoîtement explique comment on devient directeur de mutuelle, quand on est l’obligé du député socialiste local: Ferrand a été son conseiller en communication à partir de 1991, et ne voulait pas revenir sur Paris lorsque Kofi Yamgnane a perdu les législatives en 1993. Qu’à cela ne tienne! « On avait un ami qui était le président des Mutuelles de Bretagne. Il y est rentré et il en est devenu le directeur en 1998. » Elle est pas belle, la vie des tâcherons multicartes du Parti « Socialiste »?

La presse s’est fait l’écho des passerelles multiples entre Solférino et le monde merveilleux et solidayyyyre des mutuelles. De Jean-Marie Le Guen à Laurence Rossignol, tous ces curriculum vitae estampillés MNEF ou LMDE donnent le tournis. Expliquent la tendresse particulière du clan Hollande, de Marisol Touraine, pour ces mutuelles auxquelles elles permettaient en 2012 de repousser encore d’un an la divulgation de leurs frais de gestion, « dont nous connaissons les difficultés qu’elle créait pour vous » ( on croit rêver).

Nous eûmes ensuite droit au tiers-payant, que la ministre utilisa comme marqueur social d’un quinquennat qui le fut bien peu, au profit d’assurances complémentaires qui y voyaient un moyen de contracter directement avec les médecins en mettant fin au monopole de la Sécurité Sociale. Puis les thuriféraires du benêt Hollande acclamèrent l’accord national interentreprises, et son cadeau-surprise, la mutuelle obligatoire pour tous, plus chère et moins avantageuse en terme de remboursement. Aujourd’hui, la messe est dite, chacun sait qu’il s’est fait baiser sous Hollande, mais longtemps, le slogan « Une mutuelle pour tous! » fit fureur. Il est sûr que c’était clair, direct, concis, plus vendeur que « Une mutuelle pour tous, et une SCI pour madame ».

Le Parti « Socialiste » prend l’eau de toutes parts, et tandis que certains tentent désespérément de relier les chaloupes d « En Marche », d’autres font mine de découvrir l’évidence.

C’est Catherine Lemorton, présidente de la commission des affaires sociales à l’Assemblée quand même, qui découvre aujourd’hui, éberluée, que Ferrand était payé par les mutuelles alors qu’il rapportait la loi en leur faveur ( Le fait, ainsi que le montant des émoluments, étaient écrit noirs sur blanc sur sa déclaration de liens d’intérêt à la Haute Autorité, mais Catherine a parfois du mal avec les chiffres, elle qui explique que « Un ça peut pas être une moyenne ». Il faut dire que le PS n’est pas avare de pointures de compétition quand il est question de faire des propositions innovantes en santé). Evidemment, si Catherine Lemorton avait écouté ces nantis de médecins libéraux opposés au tiers payant social et solidaire, ça l’aurait peut-être éclairé. Hélas, elle avait mieux à faire. D’où sa surprise surjouée de la vingt-cinquième heure:

« Richard Ferrand m’avait dit qu’il avait travaillé pour les Mutuelles de Bretagne, mais pour moi c’était du passé. Si j’avais su qu’il était encore chargé de mission [aux Mutuelles], la question, je l’aurais posée clairement. Il était en lien d’intérêts. »

C’est Marisol Touraine, au début de l’année, dénonçant les projets avortés de Fillon de bascule de la prise en charge des soins de ville, de la Sécurité Sociale aux assurances complémentaires, et tweetant:

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En fin de mandature, la ministre découvrait que les mutuelles qu’elle avait défendue avec tant d’acharnement étaient en fait « des assureurs privés ». Ce ne fut pas le moindre de ses retournements de veste, jusqu’à sa candidature de Schrödinger aux législatives, affiliée PS mais refusant de mettre le logo sur ses affiches tout se déclarant membre de la majorité présidentielle malgré s’être vu refuser l’investiture par Macron.

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Au passage, signalons le tour de force de son petit protégé, Gabriel Attal, membre du cabinet de la sinistre ( aux côtés de Benjamin Grivaux) , aujourd’hui relooké jeune premier issu de la société civile dans les clips pour chaînes d'infos macronistes en continu.

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Un petit nettoyage de bio et de compte Twitter plus tard, Gabriel est un oisillon tout juste tombé du nid, une start-up de la Génération Macron . L’équipe Macron aura montré plus de miséricorde envers Gabriel qu’envers son ancienne patronne, comprenne qui pourra.

Au-delà de ces péripéties, ce qui se joue autour de Ferrand, c’est rien moins que la crédibilité du projet Macron. Faire du neuf avec du vieux, créer une offre politique différente en recyclant des hommes du passé, n’est possible qu’au prix d’une vigilance de chaque instant. On ne peut pas décemment promettre au peuple de « moraliser » la vie politique, en traînant avec soi des gens qui ont profité du système « parfaitement légal » de prébendes qu’ils ont eux-mêmes pendant des décennies voté, mis en place et protégé.

Le système mutualiste a été gangréné par le politique, qui s’en est servi pour recaser ses has-been, ses destitués, ses triquards. C’est devenu tellement malsain, tellement évident lors du déplorable quinquennat de l’adversaire de la Finance que certains dirigeants de la Mutualité elle-même s’en étaient émus: « Nous payons au prix fort la trop grande proximité entre la mutualité et le parti socialiste ». Du côté des petites mutuelles indépendantes, la Fédération Diversité et Proximité Mutualiste, dans un communiqué récent, demande, tout comme Anticor, la démission de Richard Ferrand, et accuse:

 

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Il reste à savoir à Emmanuel Macron quel prix il est prêt à payer pour sauver l’homme qui plombe le début de son quinquennat, et une promesse emblématique, celle d’en finir avec l’Ancien Monde des prébendes et des rentes de situation. Si l’homme est aussi fin stratège qu’il le paraît, restera à Richard Ferrand à faire fructifier ailleurs ses incroyables talents dans l’immobilier de bureau.

 

 

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Christian Lehmann est médecin généraliste et romancier.

02/05/2017

Longtemps, les nazis ont eu mauvaise presse

 

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Longtemps, les nazis ont eu mauvaise presse.

Je vous parle d'un temps que les moins de vingt ans ne peuvent pas connaître, comme on dit. Un temps où la mémoire des crimes commis par les fascistes ( de merde ) était une tache indélébile sur le front de l'extrême-droite française. Incapables de consigner à l'oubli les massacres et exactions du Reich et de ses collaborateurs soumis, les héritiers des ligues fascistes, les pétainistes, les antisémites rasaient les murs, échangeant sous le manteau leurs écrits négationnistes.

Vint Jean-Marie Le Pen, qui les décomplexa en partie, en jouant avec les mots. L'homme était bon orateur, cultivé, suffisamment pervers pour tenir un double langage lui permettant comme un clown de tréteaux d'adresser à son public conquis des signes de connivence qui passaient au-dessus de la tête du plus grand nombre. Autour de lui, il agrégea du monde, un premier cercle d'ultracatholiques coinçés et de nazillons païens, de zélateurs du beau langage d’une France Eternelle et de saoûlards bedonnants fiers d’appartenir à la race blanche. Le Pen père les amalgama tous sous sa bannière, faisant taire les dissensions, écrasant les prétendants au trône et les «traîtres», avec une égale férocité.

Cela dura des années. Des années durant lesquelles s'était constitué autour de lui et de ses sbires un cordon de sécurité difficilement franchissable. Ce cordon bordait une fosse, dans laquelle gisaient des millions de morts et une Europe en flammes. Nier cette extermination pour les plus déments, la relativiser pour les plus retors, était un exercice périlleux. D'autant que tout autour, les hommes et les femmes qui avaient vécu cet enfer, qui l'avaient combattu, gardaient dans leur mémoire le nom des disparus, le prix de la liberté.

Cette liberté n'était pas totale, aucune liberté ne l'est. Très vite, le grand rêve des jours heureux avait été perverti. Très vite les "grandes féodalités", les patrons de presse, les barons de l'industrie qui avaient accueilli à bras ouverts le "redressement national" de Pétain et la collaboration avec le nazisme, reprirent le dessus, fustigeant les avancées sociales de l'après-guerre, acquises de haute lutte. Au point que dès les années 80-90, d'aucuns, qui combattaient en vain la main-mise des puissances d'argent, se mirent à trouver audibles les parias lepénistes. Avec le recul, le discours commun apparaît dans son extrême indigence: les uns niaient le génocide juif, faute indélébile, les autres théorisaient qu'un autre génocide était passé sous silence, celui de la classe ouvrière opprimée par les puissants. Fallait-il que ces coeurs soient secs, fallait-il que leur capacité d'outrage soit défaillante, pour ne pouvoir dans le même temps condamner les assassins d'hier et les oppresseurs d'aujourd'hui? Cette alliance rouge-brune eût un temps, fut dénoncée, créa au sein de l'extrême-gauche des déchirures irréparables.

Les années passèrent, les témoins se firent plus rares. Et la mémoire de la Shoah, le combat antiraciste, furent instrumentalisés, pour des raisons politiques. Ces petits calculs n'avaient rien à voir avec le respect dû aux victimes, mais servaient les intérêts géopolitiques du jour.

Longtemps cantonné au rôle de pitbull de la politique, le vieux leader d’extrême-droite confia enfin les rênes à sa fille Marine, charge à celle-ci de «nettoyer» l’image du parti, ce dont elle s’était empressée avec zèle, faisant d’une pierre deux coups.

Avec le soutien tacite de son père et une maîtrise de la communication insoupçonnée, "Marine" avait fait entrer le Front National dans le vingt-et-unième siècle. Les blagues douteuses sur les fours crématoires, le négationnisme bonhomme de son père, avaient été relégués aux poubelles de l’Histoire. Dans "Le Point", Marine Le Pen avait affirmé que la Shoah avait constitué "le summum de la barbarie", un moment atroce de l’histoire de l’humanité, sur lequel elle ne tolérait aucune ambiguïté. Et s’était empressée de cibler son discours sur un bouc-émissaire plus acceptable, l’Immigré.

Un moment déboussolées, ses troupes avaient rapidement entendu le message. L’Immigré, l’Arabe, c’était un ennemi à leur portée, un ennemi qu’ils pouvaient croiser au quotidien, un ennemi sur lequel ils pouvaient à loisir, aiguillonnés par tout ce que le gouvernement comptait de ministres racistes, reporter leurs frustrations, accuser de tous les maux: chômage, inflation, bientôt même la hausse du prix de l’essence.

Les nostalgiques de l’Ordre Ancien, ceux qui pendant des décennies avaient traqué et dénoncé le Juif, moquant les commémorations de la Shoah, discréditant les survivants, mettant en doute la réalité des camps, ceux-là avaient fait leur temps. Ceux qui n’acceptaient pas de mettre en veilleuse leur haine, ceux qui ne comprenaient pas qu’il était devenu nécessaire, beaucoup moins dangereux politiquement, et beaucoup plus porteur, de concentrer leur fiel sur l’Immigré, devaient être exclus.

Le coup de maître de Marine Le Pen fut de pratiquer ces exclusions publiquement, quand souvent son père s’était contenté de mises à l’écart discrètes. A chaque skinhead dévoilé sur Facebook avec le bras tendu dans une arrière-salle de brasserie, elle organisait une conférence de presse, dénonçant devant des journalistes médusés qui ne voyaient pas plus loin que le bout de leur nez l’insupportable déviance que représentait cet affront aux victimes du nazisme, et l’incompatibilité de ce comportement avec les «valeurs» que portait selon elle depuis toujours son parti. Cette purge pratiquée au grand jour, sous l’oeil même de média complaisants, lui permettait de gagner sur tous les tableaux, en rassurant l’électorat de droite modérée par sa prise de distance avec les extrêmistes, et en pratiquant au sein même du Parti, sans la moindre hésitation, le bannissement de tous ceux qui pouvaient la gêner. Flanquée de Florian Philippot en gendre idéal, elle se rendit fréquentable.

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Pendant des années, les média qui aujourd'hui se muent en résistants de la dernière heure lui offrirent des colonnes, des unes, des photographes de talent, des chroniqueurs complaisants, quand ses adversaires les plus virulents, à gauche, étaient pointés du doigt comme de dangereux irresponsables. Les injustices grandissaient, les boucs émissaires étaient tout trouvés: arabes, Roms, pauvres, populations dangereuses, mises à l'écart par ceux-là même qui nous jouent "No Pasaran" aujourd'hui.

Qui a oublié les propos de Manuel Valls sur les Roms, ou sa ville trop peu pourvue en "whites", en "blancos"? Qui a oublié la déchéance de nationalité? Ou ces lois liberticides que firent voter hier les mêmes députés qui aujourd'hui nous disent: "Vous n'imaginez tout de même pas laisser ceci aux mains du Front National?" Ou Elisabeth Badinter repeignant Marine Le Pen en défenseur de la laïcité? Ou Alain Finkielkraut éructant que "l'avenir de la haine raciste est dans le camp des gens qui se sont réjouis de la défaite électorale de Jean-Marie Le Pen en 2002, et non dans le camp des fidèles de Vichy"? Pendant des années, ceux qui dénonçaient l'injustice sociale, le joug de l'austérité, le poids de la finance sur leurs vies, furent traités comme des pestiférés, tandis que petit à petit Marine, qu'on appelait par son prénom, devenait audible, et que son patronus, Florian Philippot, cumulait les ronds de serviette sur les chaînes d'info.

Et nous voilà ce soir. A la veille d'un second tour entre Marine Le Pen, l'héritière de la boutique paternelle, et Emmanuel Macron, ex-banquier qui se rêverait philosophe, adversaire rêvé. Comment en sommes-nous arrivés là? Sûre de tenir sa revanche sur un quinquennat haï, la droite s'est suicidée, se livrant au candidat le plus réactionnaire, le plus austéritaire, le plus malhonnête. C'était un pourri? Peut-être, mais c'était leur pourri. La gauche de gouvernement n'avait cessé de se saborder pendant cinq ans. Le Président avait menti pour se faire élire, dénonçant la Finance à laquelle il avait ensuite ouvert toutes les portes, s'entourant de repris de justice, de corrompus, de lamentables. Dans la dernière ligne droite, elle se déchira: après cinq ans de reniements, elle enchaîna la trahison de son propre candidat.

A gauche un espoir était né, incarné par Jean-Luc Mélenchon, qui avait autour de son nom et de sa personne amalgamé des centaines de milliers d'insoumis. Au moment où cette vague se brisait au soir du premier tour, on vit Mélenchon défait, inaudible. Immédiatement, il fut sommé de se désister, de donner une consigne de vote, dénoncé par ceux-là même qui avaient longtemps ridiculisé son mouvement. Et dans le même temps, de ses propres rangs, naquit un mot d'ordre #SansMoiLe7Mai. Pour nombre des insoumis, il semblait inconcevable de voter pour un candidat estampillé comme candidat des élites et de la finance, dont le programme, la volonté de légiférer par ordonnances, heurtait ceux qui se trouvaient soudain pris au piège, entre le fascisme et l'horreur économique. Mélenchon se tut, lui avait l'âge et le vécu nécessaires pour savoir ce que représentait le Front National, dont il avait combattu les idées pendant des années. Et parmi les insoumis, ce furent des hommes mûrs, Axel Kahn, Gerard Miller, Sam Karmann, qui prirent la parole dans les jours qui suivirent pour dire qu'à l'évidence, et la rage au coeur, ils voteraient pour Emmanuel Macron, quitte à le combattre dès le lendemain. La distinction entre l'adversaire et l'ennemi était claire pour eux. Et on avait l'impression que Mélenchon refusait de faire de même, parce que sa stature d'opposant dépendait de ce non-dit: ayant fait naître un grand espoir, il ne pouvait mettre genou à terre.

Et nous voilà ce soir. J'ai lu, comme vous, des dizaines d'articles, de prises de position, de commentaires. Il y a ceux qui invectivent les abstentionnistes, ceux qui exigent des preuves, ceux qui refusent de se salir les mains en votant, ceux qui soulignent la tolérance des candidats du système pour un FN qui longtemps leur a permis par sa seule présence d'accéder au pouvoir, ceux qui s'en remettent aux autres, les "castors" pour faire barrage, ceux-là même qui ne voulaient pas voter Macron pour ne pas le plébisciter mais s'y résolvent devant la médiocrité de cette campagne d'entre-deux tours. Et puis il y a ceux qui se révèlent, pour qui ne les avait pas bien saisi: les Christine Boutin, les Marie-France Garaud, les Nicolas Dupont-Aignant, les futurs collaborateurs à qui on voudrait hurler #RendsLaCroixDeLorraine, si ce mot avait encore un sens.

Je suis un castor, je ne m'en cache pas. Je n'invective personne. Je n'enjoins personne. J'ai vécu le 23 Avril 2002, je me souviens des manifestations quasi-spontanées jusque dans ma petite ville de région parisienne. Nous étions des milliers. Nous savions qui était Jean-Marie Le Pen, nous savions ce qu'il incarnait. Le Front n'avait pas encore fait profil bas, n'avait pas mis son masque de fausse respectabilité. Pendant des années j'ai écrit des livres où il apparaît, souvent sous le nom d'un parti en quête de respectabilité, "Patrie et Renouveau", en marche vers la conquête du pouvoir. Un de ces livres, "No Pasaran le Jeu", plébiscité par les professeurs de français, d'histoire, les documentalistes, s'est retrouvé au programme des classes de collège, vendu à plus de 350.000 exemplaires. Un autre, "Tant pis pour le Sud", où il était question de la gestion d'une ville passée au FN, et qui m'avait été inspiré par la profanation du cimetière de Carpentras, où déjà Gilbert Collard avait oeuvré pour dédouaner Le Pen père, m'avait valu des menaces de poursuite du cabinet de Bruno Mégret à l'époque. Si vous les avez lu, si vous faites partie de ces 350.000 adolescents qui ont suivi la quête d'Eric, Thierry et Andreas, adeptes de jeux vidéo propulsés dans la mémoire des guerres du XXème siècle, souvenez-nous de la "morale" de cette histoire: Si la vie est un jeu video, elle n'a pas de sauvegarde.

Je voterai Emmanuel Macron. Je voterai pour renvoyer Marine Le Pen devant ses juges, et à ses luttes internes fratricides. Je ne sais pas ce que feront les autres, je ne sais même pas ce que feront certains de mes amis. Je sais juste que chaque vote, chaque bulletin blanc, chaque abstention comptera, que comme les Britanniques, comme les Américains, nous vivrons, tous, avec les choix de chacun.  

 

Christian Lehmann

( médecin et romancier)

 

tableaux de Zdzislaw BEKSINSKI

29/04/2017

Mr P.

Dans les années 80, je débutais comme jeune médecin généraliste.

Parmi mes patients, Mr P. Une caricature: gros, sale, le béret enfoncé sur des cheveux gras. Un manteau noir râpé, des fringues raides de suint, et souvent des pantoufles aux pieds. Gros Dégueulasse, de Reiser, IRL

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Mr P était mal poli, hirsute, puant. Il entrait dans la salle d'attente, levait sa béquille et fusillait la secrétaire et les autres patients, "ra-ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta-ta", et leur effarement le faisait marrer.

Sa mère, une pochtronne de compétition, a fini par réussir à se suicider à la bière qu'elle planquait dans une cache sous la baignoire.

Mr P. 60-65 ans à l'époque je pense, en faisait 10 de plus. il avait été appariteur à la fac à Paris, et j'imaginais ce qu'avait été cette vie.

Un jour, il était arrivé dans le cabinet, précédé par son odeur, et m'avait dit: "Le mieux c'est que je vous montre". Il avait lâché la ceinture miteuse de son bène, découvrant un calcif répugnant, décoloré de diverses taches géographiques jaunes ou verdâtres. Puis tandis que mes yeux commençaient à piquer, il avait baissé son calcif, m'avait exhibé ses génitoires et m'avait dit sur le ton de la confidence: "J'étais en train de me faire une petite gâterie quand du sang est sorti". Il était effrayé, je lui ai expliqué que même si c'était impressionnant, ce n'était pas grave, une hémospermie, un incident de parcours. Il s'était rhabillé, et je ne sais pas comment mais il m'a dit qu'il avait un truc à me raconter, qu'il n'avait jamais dit à personne.

Il m'a dit que pendant la guerre, il était parti de son hameau, un matin, à vélo avec son pote, chercher du pain au village. En route, il avait crevé. Son pote s'était un peu foutu de lui puis avait tracé la route. C'était la guerre, et du pain, t'étais pas sûr d'en avoir si tu lambinais. Mr P avait mis une bonne demi-heure à réparer son pneu, et quand il avait enfin approché du village, il avait vu les flammes, et la fumée dans le ciel. Et senti l'odeur. Il n'a pas ramené de pain ce jour-là.

Le village s'appelait Oradour sur Glane, et en crevant un pneu, il avait manqué d'une demi-heure la division Das Reich.

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03/04/2017

« Du passé faisons table rase » : Mélenchon et la Grosse Dame

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Mélenchon.

 

Mélenchon Jean-Luc.

 

Voilà trois semaines que j’ai terminé le ( attention, spoiler ) très bon livre de Marion Lagardère sur JeanLuk et que j’hésite à en parler. Pour plein de raisons. Dont l’espoir qu’il a contribué à faire naître.

 

Longtemps, je n’ai pas su ce que je pensais du puzzle que me présentait l’homme de la France Insoumise, des fragments apparemment contradictoires de sa personnalité et de son parcours.

 

Un tribun hors-pair, habité parfois d’une vraie émotion, et un type qui peut te lâcher, d’un ton qui ne souffle aucune protestation, que bien évidemment il voyage en avion en première classe, il ne va pas se casser le dos comme du vulgaire bétail.

 

Un esprit littéraire assez fin, un lettré, parfois traversé par le sens du tragique, et un guignol de plateau prêt à faire applaudir Drucker, ce grand professionnel.

 

Et j’en passe.

 

En tant que médecin, j’ai assez vite été confronté au dilemme Mélenchon. Comme je l’ai déjà raconté (ici), il fut l’un des rares hommes politiques à se déplacer lors du combat contre les franchises ( avec la députée Jacqueline Fraysse et le sénateur Guy Fischer ), et pas seulement le temps de choper les caméras du vingt heures avant de s’engouffrer à l’arrière d’une berline ( bonjour, Julien Dray, et au revoir). Mais lors de la calamiteuse campagne vaccinale Bachelot en 2009, son aveuglement vis-à-vis d’une profession ( la médecine de ville, pour faire vite: « si vous allez chez votre médecin vous devrez le payer à l’acte avec tous les débordements habituels auxquels ces gens se livrent sur le dos de la Sécurité Sociale et de la santé publique… ») parée de toutes les tares du libéralisme , l’amena à soutenir à bout de bras les vaccinodromes de Sarkozy et Bachelot, croyant déceler les prémisses d’un retour au temps béni des dispensaires de santé publique, là où il n’était question que d’esbroufe ascientifique, de stratégie de la terreur et d’autoritarisme imbécile. Huit ans plus tard, cette saillie: «Devant les campagnes de santé publique, on fait d’abord la campagne on discute après, pas l’inverse… » reste gravée dans ma mémoire. Pas parce que je serais particulèrement rancunier, mais pas qu’elle concentre ce qui m’a toujours gêné chez JeanLuk. Cette grille de lecture obsolète qui lui permet de planquer ses propres défauts tout en désignant les ennemis du peuple, ceux qui pensent de travers. 

 

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Pendant des années, Marion Lagardère, journaliste, a suivi la campagne de JeanLuk pour France-Inter. Dans ce livre, elle répond à la question qu’on lui pose systématiquement ( et qui l’agace): « Il est comment Mélenchon, en vrai ? ». Un peu de la défiance du candidat a déteint sur elle, semble t-il, tant elle y va à reculons, certaine que chacun ne trouvera dans son livre que ce qu’il voudra bien y voir: les groupies fondront d’aise, les ennemis seront confortés dans leur haine. Mais ce défaitisme n’est pas de mise, parce qu’elle-même ne s’est pas laissé avoir. Son portrait psychologique de Mélenchon est aussi détaillé que complexe.

 

Mélenchon, c’est l’homme qui attend et espère la Révolution. C’est le « pistolero de l’Essonne », ce hiérarque socialiste qui très jeune, à trente-cinq ans, a décroché la queue du Mickey, un poste de sénateur, et a passé des décennies au coeur du pouvoir socialiste, participant à tous les combats, guettant un signe d’approbation de Mitterrand à l’époque, rompu aux basses oeuvres et aux manoeuvres d’appareil bien dégueulasses quand il le fallait. C’est un des reproches qu’on lui fait souvent: Mélenchon fait partie intégrante du système qu’il dénonce.

 

A plusieurs reprises, dans le livre, il balaie cette accusation. Il faudrait le juger sur pièces, sur l’étendue d’une carrière qui aurait une cohérence propre. Il ne renie pas son passé, on voit même dans ses réponses qu’il en est fier, comme on pourrait être fier d’une breloque au veston: c’est pas donné à tout le monde, hein, c’est pas le premier venu qui décroche tout ça aussi jeune. Et aussitôt, sans rien renier de son passé, il embraie sur la suite, sur l’avenir, sur son combat en cours: l’élection présidentielle, la Révolution, la VIème République. Pour cet homme plus tout jeune donc, c’est maintenant, ou jamais. « Eh! J’ai 63 ans alors la révolution, c’est tout de suite. Comprenez-moi, je ne suis pas éternel, il faut que je me magne. »

 

Cet homme est presque sourd, mal à l’aise dans la cohue des foules parce qu’il n’entend pas venir les gens, les coups, qu’il ne verrait pas venir un éventuel assassin ( le rapport de Mélenchon à la foule est un mélange d’ivresse et de paranoïa).

 

Cet homme qui aime la bonne chère met en scène son soudain attrait pour le végétalisme et le quinoa, histoire de s’économiser, de se préserver. Il faut durer, encore un peu. « La vraie angoisse, c’est que je n’ai plus quinze ans devant moi pour faire tout ça. »

 

« L’important c’est de ne jamais flancher, il faut tenir le fil et amener les idées jusqu’au bout, quoi qu’il arrive et, pour ça, c’est simple, il faut savoir être économe de ses forces. Et il ne faut pas mourir, évidemment. »

 

Il y a plein de belles choses chez Mélenchon, son amour de la littérature, de toute la littérature, y compris des mauvais genres, comme la science-fiction. Mais il y aussi cette grille de lecture caricaturale qui le fait détester Star Wars: « Et ensuite ce n’est pas compliqué, ce film est une métaphore, celle des Etats-Unis libérateurs contre le grand méchant Empire soviétique, le dark Vador moche et méchant, une entité monstrueuse sans coeur, cruel et sans visage. Alors, avec tout ça, Star Wars, non merci. »

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Mon pauvre JeanLuk, si tu savais comme t’as tout faux. Philippe Squarzoni, dans Garduno, Zapata, et Dol, magistral roman graphique sur les politiques néolibérales, a mieux que quiconque analysé l’ambivalence du discours culturel dominant aux Etats-Unis, la culture « corporate » traversée par des fulgurances, des héros solitaires, des rebelles. Et il faut être aveugle pour ne pas voir que Star Wars questionne la naissance du fascisme au sein même de la République. Comme le dit Padme Amidala au moment où le Sénat vote les pleins pouvoirs à Palpatine: « C’est ainsi que meurt la liberté, sous les applaudissements »

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C’est un autre point d’achoppement avec JeanLuk, ça, cette grille de lecture plaquée sur la politique internationale. A ce stade, ce n’est plus simplement de l’anti-américanisme ( et Dieu sait la responsabilité de la « Land of the Free and Home of the Brave » dans les massacres des siècles passés et présent), c’est un bréviaire pour tomber du côté des despotes les plus pourris, du moment qu’ils ne sont pas pro-US, qu’ils font mine d’incarner la résistance à l’impérialisme américain, quitte à maintenir leur peuple, ou celui d’à côté, sous leur botte. ( A ce stade les JeanLukbots se mettent habituellement en route, et lui-même leur a maintes fois donné l’argumentaire. Relevez l’une des nombreuses prises de position ambigües de Mélenchon envers des dirigeants « anti-impérialistes » peu suspects de droitdelhommisme, et il montera dans les tours, et ses soutiens avec, en vous expliquant que vous n’avez RIEN compris, qu’il n’a jamais dit ce que vous avez entendu, que d’ailleurs pas plus tard qu’avant-hier sur son blog, en douze feuillets serrés, il a dit le contraire. Et ce sera vrai, tant JeanLuk est fort, lorsqu’il s’agit d’ensevelir sous des pages de philippiques rudement bien argumentées ses moments moins glorieux. Quand il ne peut justifier, JeanLuk, il enterre.

 

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Ca fait partie de la caricature dans laquelle il s’est par moments lui-même enfermé. Le type qui raille devant un public ouvrier « les belles personnes », alors que sur le tapis rouge entre Luchini et Audrey Pulvar, il est comme un gosse à Disneyland. Le type qui rit aux blagues de Drucker ou de Ruquier, mais qui peut agonir d’injures un pigiste ou un photographe, devant un parterre médusé, parce qu’il aura eu un coup de sang. Marion Lagardère raconte un épisode consternant lors d’un déplacement à Bobigny après les attentats perpétrés par Mohamed Merah. Sur le parvis devant la préfecture, à Saint-Denis, son service d’ordre est dépassé. Scènes de cohue. Monté ensuite à bord du bus des journalistes, Mélenchon s’en prend à un photographe, au hasard: « Je ne vous fais pas confiance, vous les photographes, vous bousculez les enfants! » Le type, innocent, réplique: « Pourquoi mettez-vous tous les photographes dans le même sac? Nous on ne dit pas: vous les politiques, vous êtes tous des pourris ». Mélenchon cherche à faire virer le type par ses propres collègues… les journalistes refusent. Mélenchon fait arrêter le bus, se barre: « Allez, au revoir, restez tous avec vos certitudes corporatistes! » Interrogé plus tard par Marion Lagardère « Mais ce jour-là, vous vous êtes trompé de personne », après avoir tenté de réécrire l’histoire, JeanLuk conclut: « Oui, ca arrive. Dégât collatéral. Des fois, les Américains bombardent à côté et ça tombe sur leurs alliés ». Voilà. Le type qui trouve génial de passer chez Mireille Dumas est aussi capable de passer ses nerfs sur un clampin inconnu, d’en faire son bouc-émissaire, et de noyer le poisson ensuite en revenant sur les démons de l’impérialisme US. De la part d’un des abrutis incultes qui nous gouvernent, cela n’aurait rien d’étonnant. De la part d’un « grand esprit du socialisme révolutionnaire », ça l’est plus. On imagine pas Orwell passer sa rage sur un « anonyme » au hasard.

 

On a l’impression que le Jean Luc Mélenchon que cerne par touches successives Marion Lagardère écrit chaque jour sa notice Wikipedia. J’aime beaucoup cette boutade qui dit que l’Opéra n’est pas fini « tant que la Grosse Dame n’a pas chanté ». Mélenchon le sait. Il sait que dans sa carrière politique, il est très tard, et que la Grosse Dame est sortie de la loge et attend dans la coulisse. Il pourrait être celui qui aura passé le témoin, il pourrait être ce sexagénaire encore fringant, roué, cultivé, passionné, qui aura passé la flamme de la Révolution à une jeunesse militante qu’il envoûte, et qui l’anime. C’est son espoir: gagner, ou probablement, s’il ne gagne pas ( je n’exclue rien, qui dans le bordel actuel peut exclure quelque chose, et certainement pas qu'au mouvement du vide dans le creux proposé par Macron, la jeunesse préfère JeanLuk), recréer une gauche révolutionnaire vivante à côté des ruines du Parti « Socialiste ». Car perdre, perdre vraiment, ce serait redevenir, passé la campagne grisante qu’il mène avec son hologramme, un homme du passé, un homme du passif, lui qui, écrivant quotidiennement, voudrait rester dans les mémoires comme « un grand esprit du socialisme révolutionnaire ».

 

Jean Luc Mélenchon, il est comment, en vrai? Dans le livre de Marion Lagardère, on le découvre touchant et imbuvable, cultivé et borné, suffisant et hanté. C’est l’histoire d’un homme qui aurait pu continuer à profiter tranquillement du système, comme beaucoup, mais crie son épuisement à un cheminot qui l’alpague: « J’use ma vie à vous défendre! ». C’est l’histoire d’un ex-apparatchik qui veut convaincre n’avoir jamais lâché « le fil conducteur révolutionnaire », et voudrait se le prouver à lui-même.

 

« Il est comment Mélenchon, en vrai ? », de Marion Lagardère, chez Grasset

12/02/2017

Un mois de lectures, dans le désordre...

Un mois de lectures, ça donne, dans le désordre…

Charlie Hebdo, le jour d’après, de Marie Bordet et Laurent Telo, chez Fayard

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Deux journalistes racontent une histoire interdite, l’histoire de Charlie Hebdo après les attentats. Un hebdomadaire au bord du gouffre financier, soudain transformé en icône de la liberté d’expression, et autour duquel s’agitent un gouvernement socialiste en mal d’image, des communicants spécialistes de la gestion de crise plus habitués à protéger des politiques corrompus que des dessinateurs bordéliques, des avocats d’affaires, des « militants » de la laïcité. Ceux qui ont lu « Mohicans » de Denis Robert connaissent déjà les dessous de la prise en main du journal par Philippe Val puis par ses successeurs, les mauvaise manières faites à Cavanna et à Siné, les rancoeurs cachées derrière l’image d’une joyeuse bande de potes toujours prêts à faire des conneries ensemble. Après les assassinats, refaire un journal tient de la gageure. Mais quand ce journal au bord de la faillite devient riche à millions, c’est une malédiction. Les deux auteurs sont plus mesurés dans leur jugement que ne l’est Denis Robert. Il n’empêche. Ce qui se dit de la comédie humaine est glaçant.

 

L’histoire secrète de Twin Peaks, de Mark Frost, chez Michel Lafon

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Dans l’attente de la nouvelle saison de Twin Peaks, le scénariste Mark Frost réalise cet objet geek bizarre, compilation hétéroclite de documents censés nous rappeler l’intrigue passée, et élargir sur de nouveaux mystères: terres sacrées indiennes profanées, esprit de la forêt, objets volants non identifiés, rien ne manque à la panoplie de David Lynch. C’est à la fois totalement barré, intriguant, et parfaitement dispensable.

 

L’illusion nationale, de Valérie Igounet et Vincent Jarousseau, chez les Arènes

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Valérie Igounet ne s’était pas fait que des amis en publiant en 2000 « Histoire du négationnisme en France », une formidable somme qui aujourd’hui encore lui vaut la haine des révisionnistes. Ici, elle publie un roman-photo vrai. Avec Vincent Jarousseau, elle a arpenté les rues de Beaucaire, de Hénin-Beaumont, d’Hayange, pendant deux ans. Deux ans d’enquête dans les villes tenues par un FN bleu-marinisé, par un FN dédiabolisé. Elle enregistre les conversations, et c’est tout un peuple de gens abandonnés, désabusés, trahis, qui s’exprime, et retranscrit les « réinformations » dont le FN l’a abreuvé: « Pour un bon nombre de ses électeurs », conclut-elle, « le FN symbolise un espoir, une autre vie, plus sûre… sans immigrés. Le parti d’extrême-droite leur vend un rêve: leur rendre une fierté qu’on leur aurait retirée. Il leur fait espérer une meilleure justice sociale, du travail pour tous, une ville sans migrants, comme si quelques fleurs, quelques coups de balai et une police municipale renforcée était une réponse à leur maux et leurs désillusions ». Les auteurs ne se moquent pas, ils retranscrivent les propos des exclus, des sans-grade, des oubliés de la mondialisation capitaliste, leurs divergences aussi. Jean-Marie, le père, c’est à la fois l’ancien qu’il faut respecter mais aussi un type qui disait des trucs infréquentables. La fille, par contre, c’est autre chose. On fait des selfies avec, elle rassure.
Il y a dans « L’illusion nationale » quelque chose de l’attention donnée par un François Ruffin aux oubliés de la classe politique actuelle, mais le constat est beaucoup plus sombre que celui de l’auteur de "Merci Patron"

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Santé, le trésor menacé, d’Antoine Vial, chez l’Atalante

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Antoine Vial a longtemps travaillé et milité pour un système de santé plus juste. Proche de La Revue Prescrire, membre de collectifs prônant une meilleure régulation du marché du médicament, ancien producteur de magazines santé sur France-Culture, il livre ici un constat, et des propositions. Père d’un jeune homme handicapé dans un accident de voiture, il dépeint particulièrement bien la double peine qui touche ceux qui vivent avec un handicap, et leurs aidants. Ce chapitre, comme le chapitre sur la fin de vie, est de nature à ébranler toute personne douée d’un minimum d’empathie, et jusqu’au médecin blanchi sous le harnais que je suis. Je ne suis pas d’accord avec tous les constats, franchement en désaccord avec certaines facilités: Le gentil médecin ne reçoit pas les labos (yes) et se préoccupe de sa cessation d’activité au point de s’investir dans la création d’une maison de santé (est-ce de son ressort?), le mauvais médecin mange dans la gamelle des labos ( yes) et se moque bien de ce qu’après lui, le déluge. ( non, juste non) Et le couplet éculé sur les prétendues zones surdotées en médecins, et les devoirs des étudiants en médecine dont les études sont payées par la communauté, est indigent. ( Pitié, trouvez quelques chose de plus crédible. Les étudiants en médecine font tourner les services hospitaliers pendant des années dans des conditions merdiques, pour de salaires indécents)
Mais un livre qui étrille en les nommant Guy Vallancien , Roselyne Bachelot ou Agnès Buzyn ne peut être intrinsèquement mauvais… Le premier, défenseur des franchises sur les soins et de Big Pharma, lobbyiste sans relâche contre les « aboyeurs… » du Formindep et d’ailleurs, la seconde pour son refus d’étudier la question de l’assistance sexuelle eux handicapés, la dernière, oncologue, nouvelle présidente de la Haute Autorité de Santé, pour ses déclarations alambiquées sur la nécessité pour les experts de travailler en lien avec les firmes, malgré les attaques des « vociférants ».
Vial plaide pour la mise en place d’un site internet d’information sur la santé réellement indépendant de toute puissance extérieure, y compris celle du ministère de la santé.
Il plaide avec vigueur et une foi communicative pour les living labs, où tous, soignants, patients, techniciens, s’unissent autour de projets participatifs clairement définis. ( Vial donne des exemples, que ceux qui se mettent en Position Latérale de Sécurité dès qu’ils entendent ces mots valises cent fois ressassés par des télévangélistes comme Ségolène Royal, Emmanuel Macron ou Luc Ferry se rassurent). Son site: www.participation-sante.fr
La démarche d’Antoine Vial est intéressante, son livre en apprendra beaucoup à ceux qui ne connaissent pas le monde de la santé mais sont conscients qu’un système solidaire bascule insensiblement dans l’incohérence hyper-administrée et la tyrannie des lobbys. Il n’est, paraît-il, pas nécessaire d’espérer pour entreprendre. Du moins l’ai-je cru moi aussi, un temps. Je recommande ce livre, parfois irritant, intelligent, sensible, beaucoup plus utile que les compilations de souvenirs et d’anecdotes grandiloquentes d’urgentistes médiatiques.

 

Polarama, de David Gordon, chez Babel Noir

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Un serial killer reconnu coupable du meurtre de quatre femmes qu’il a dépecées et arrangées en « tableaux artistiques » accepte se se confier à un nègre de romans vampiriques de supermarché. Ce pourrait être, comme l’annonce la quatrième de couverture, « un polar satirique, une enquête littéraire », c’est juste un polar mal écrit, qui tombe des mains, un pavé indigeste de 400 pages écrit par un protagoniste infantile, une réserve d’urgence de papier toilette en cas d’apocalypse zombie.

 

Vie de ma voisine, de Geneviève Brisac, chez Grasset

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Geneviève Brisac a été mon éditrice. Elle a écrit beaucoup de livres, que je n’ai pas tous lus. J’ai acheté celui-ci par curiosité et j’ai fini ma lecture les yeux embués, essuyant mes lunettes à plusieurs reprises pour aller jusqu’au bout. Geneviève Brisac déménage, arrive dans un nouvel appartement, est abordée, maladroitement, par une voisine âgée, Jenny, qui peu à peu lui révèlera sa vie, sa vie d’avant le Vel d’Hiv, et sa vie d’après. On croit avoir tout lu sur ces sujets, comme Geneviève Brisac l’écrit très bien, d’ailleurs: « Oui, on connaît, ne nous cassez pas la tête à radoter toujours sur la même chose. On sait tout ça, on sait tout sur vous. Les Juifs. Les Polonais. Les Athées ».

Geneviève Brisac a pas mal radoté sur ces sujets. Moi aussi. D’autres encore. D’où vient que nous radotons toujours? D’où vient que des noms, disparus, nous les psalmodions encore, afin que tout à fait ils ne disparaissent pas encore? Vie de ma voisine évoque Charlotte Delbo, Rosa Luxemburg assassinée et jetée à la rivière, Maurice Rajsfus, le frère de « la voisine », que j’ai un peu connu et qui maudissait tous les flics délateurs, tous les Français complices des rafles, quand sa soeur, Jenny, veut toujours et encore croire, aujourd’hui, que les hommes ne sont pas tous sourds, tous aveugles. Il y a aussi « ceux qui comprennent », le soldat allemand qui a un geste d’humanité, les gens qui aident, qui cachent, qui protègent. Et pas seulement les concierges qui pillent les appartements vides, les flics délateurs qui vivent bien et intègrent ensuite le Parti Communiste pour se faire une vertu, les membres éloignés de la famille qui viennent voler les grands draps blancs du lit des parents raflés, puisque de toute façon ils n’en auront plus besoin. Mention spéciale, parmi « ceux qui comprennent », à ce cheminot inconnu qui sur le côté d’une voie de chemin de fer a ramassé un petit bout de papier chiffonné sur lequel le père de Jenny et Maurice avait griffonné au crayon les derniers mots adressés à ses enfants, et jetés comme une bouteille à la mer.

Je me posais beaucoup de questions sur les livres et la littérature, ces derniers temps. Je vois certains de mes livres disparaître des rayons, ne pas être réédités, moi qui ai eu la chance de voir tous mes livres disponibles pendant plus de vingt-cinq ans. Je vois mes éditeurs, mes éditrices, évincés pour faire place à de nouvelles exigences de rentabilité immédiate, par des élèves d’école de commerce nourris aux préceptes du marketing et de la culture de masse. Je vois, il me semble voir, Farenheit 451 se jouer au ralenti devant nous. Pourtant des gens écrivent des livres et gardent vivante la mémoire de ceux qui ne sont plus. Quand j’écrivais de la fiction, il me semblait que c’était le but ultime de toute littérature, et en fait, lisant « Vie de ma voisine », je réalise que ça n’a pas changé.

« Call me Ishmael… »

 

 
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