Avertir le modérateur

04/07/2019

Le sens des responsabilités ( Lettre ouverte à Edouard Philippe, Premier ministre)

doxey.jpg

 

 

Monsieur le Premier ministre

 

je vous écris cette lettre, que vous lirez peut-être, si vous avez le temps. Je vous écris parce que vous êtes un homme d’action, un homme qui ose, et vous l’avez maintes fois prouvé.

En ralliant Emmanuel Macron, vous avez osé dire adieu à l’ancien monde, et adhérer au projet disruptif du présidentiable: plus rien ne serait comme avant. Vous alliez balayer les anciennes féodalités, tout remettre à plat, redémarrer le système.

edphi.jpg

Je vous écris en tant que médecin, car récemment, sur les questions de santé publique, vous avez à nouveau fait preuve d’audace. Car il en fallait, de l’audace, pour monter à la tribune de l’Assemblée alors que les personnels des services d’urgence, avant même la canicule et les pénuries de l’été, mettaient genou à terre, et rappeler ces soignants épuisés, désespérés, dont certains en grève depuis des mois « au sens des responsabilités ». Il fallait oser.

 

Avec plus d’une centaine de mes collègues, médecins, pharmaciens, nous avons justement fait preuve de ce sens des responsabilités, il y a maintenant seize mois, en interpellant l’Ordre des Médecins, et par ricochet le gouvernement, au sujet de l’article 39 du code de déontologie et du code de Santé Publique, et puisque selon le premier article de la Loi Santé: « L’Etat est responsable de la politique de santé en France ». Cet article 39, je vous le rappelle, stipule: « Les médecins ne peuvent proposer aux malades ou à leur entourage comme salutaire ou sans danger un remède ou un procédé illusoire ou insuffisamment éprouvé. Toute pratique de charlatanisme est interdite »

 

Nous pointions l’exception française que demeure le remboursement dans notre pays d’une pratique ésotérique dont les fondements scientifiques empiriques posés il y a deux cent cinquante ans, (à une époque où on ne connaissait pas même encore l’existence des microbes et où on imaginait que souffler dans le cul d’un noyé avec une trompette pouvait le réanimer), n’ont jamais été remis en cause par la puissance publique alors même qu’ils contreviennent aux données de la science, aux règles basiques de la physique et de la chimie. Remboursée par la lubie de Georgina Dufoix sous François Mitterrand, l’homéopathie trônait, indéboulonnable, en France, alors que les académies des sciences européennes considéraient cette pratique obsolète, que le National Health Service britannique cessait de le rembourser, que les universités espagnoles supprimaient leurs formations à l’homéopathie en reconnaissant avoir envoyé de jeunes étudiants dans le mur avec une pratique scientifiquement infondée, que l’Australie recommandait aux médecins de cesser ces prescriptions.

 

minis

 

Vous nous avez lu, monsieur le Ministre. J’en veux pour preuve que sous quarante-huit heures, vos services ont publié, le 20 Mars 2018, sur le site service-public.fr, le site officiel de l’administration française, un texte édifiant « Quelles différences entre la médecine conventionnelle et les pratiques de soins non conventionnelles ? » signé de la Direction de l’information légale et administrative ( Premier ministre)  dont je cite la conclusion: « Le ministère rappelle également que les PSNC ne s’appuient pas sur des études scientifiques ou cliniques montrant leurs modalités d’action, leurs effets, leur efficacité ou encore leur non dangerosité »

 

Interpellé par nos soins, l’Ordre des Médecins s’est tourné vers l’Académie de Médecine et le Ministère de la Santé, qui a lui-même sollicité la Haute Autorité de Santé. Tout cela a pris du temps, mais les verdicts sont tombés, l’un après l’autre, défavorables a la poursuite du remboursement d’une pratique bien ancrée dans le public uniquement du fait du lobbying de ses promoteurs, mais sans fondement scientifique. Pendant ces seize mois, les signataires de l’appel initial ont récolté pour tout salaire de leur démarche de santé publique des accusations complotistes délirantes, portées par les adeptes de l’homéopathie dont les représentants n’hésitaient pas à mentir sur leurs propres liens d’intérêt avec les laboratoires lors de leurs interventions médiatiques, alors que, comme vous le savez « les membres des professions médicales qui ont des liens avec des entreprises ou des établissements produisant ou exploitant des produits de santé… sont tenus de faire connaître ces liens au public lorsqu’ils s’expriment… dans la presse écrite ou audiovisuelle » A plusieurs reprises, après avoir annoncé mon absence de liens d’intérêt, j’ai été confronté dans les médias ( France Culture, RTL) à des homéopathes contradicteurs qui mentaient sciemment sur leurs propres liens d’intérêt, ce qu’une simple consultation du site transparence-sante.gouv permet de vérifier. Dans le même temps, les laboratoires pharmaceutiques vendant des produits homéopathiques ont distribué des dizaines de millions d’euros à des officines, à des agences de communication, allant même jusqu’à payer des influenceuses sur Instagram ( oui, c’est à ça qu’on les reconnaît, monsieur le Premier ministre), pour soutenir l’homéopathie. A coups de com cher payée, nous avons vu fleurir les fake pétitions ( censées avoir obtenu 1.100.000 signataires à ce jour alors qu’une vidéo assez pitoyable produite par #MonHoméoMonChoix permet de supposer qu’un grand nombre des cartons de pétition présentés…. est vide.)

TGCQ.JPG

Compte tenu de l’absence de démonstration d’efficacité des produits homéopathiques, de la médiocrité des études fournies par ses représentants, la Haute Auorité de Santé a sans grande surprise donné un avis défavorable au maintien de la prise en charge par l’assurance maladie. Il s’agit là d’une décision de l’agence qui représente la plus haute autorité scientifique dans ce pays, une décision longuement mûrie, que la ministre de la Santé, Agnes Buzyn, s’est engagée à plusieurs reprises à suivre.

 

manif boiron.JPG

 



Dès que cette décision a été connue, le lobbying des laboratoires a atteint des sommets. Grandes manifestations annoncées à Paris et à Lyon! A Paris, une soixantaine de personnes sur l’esplanade des Invalides… A Lyon, quelques centaines… d’employés des laboratoires Boiron, ayant fait le voyage en autocar. On peut rêver plus massif soutien de l’opinion quand on se targue d’avoir récolté 1.100.000 signatures! Sur Twitter, la députée LREM Blandine Brocard lançait elle aussi un sondage, indiquant son opposition au remboursement et demandant l’avis des internautes. Le verdict, 20.958 votes réels plus tard, était sans appel: 88% des sondés étaient opposés au maintien du remboursement de l’homéopathie…

 

Sur les réseaux sociaux, le vieux monde se fait entendre. Des sommités scientifiques viennent soutenir le laboratoire Boiron. Ainsi Laurent Wauquiez tweete: « Après l’avis de @HAS_sante, je redis mon inquiétude : c’est toute une filière d’excellence qui est menacée, ce sont de nombreux patients attachés à l’#homeopathie qu’on prive de choisir. » Curieuse défense de l’argent public de la part de celui qui s’était illustré, on s’en souvient, pour considérer que : « Si jamais, quand vous tombez malade, cela n'a aucun impact sur votre indemnité et votre salaire, ce n'est pas très responsabilisant. » Faut-il comprendre qu’un malade doit être pénalisé, mais que les choix personnels d’un consommateur de produit sans effet médical reconnu doivent être pris en charge par la collectivité?

 

boiron bertrand.JPG

 

Xavier Bertrand, ex ministre de la Santé, excusez du peu, prend lui aussi fait et cause pour l’homéopathie. Sur la photographie où il apparaît entouré des employés d’une des usines Boiron de sa circonscription, son sourire crispé dit assez le malaise du politique roué écartelé entre électoralisme et conscience de se ridiculiser durablement: on ne peut pas avoir porté, avec raison, des textes prônant la nécessité d’indépendance des médecins vis à vis des firmes pharmaceutiques et se livrer à ce type de soumission publique au lobbying en imaginant que cela passe sans encombre. En observant le visage de votre ancien collègue sur cette photo, derrière une bannière #MonHomeoMonChoix qui ressemblait à ces gros chèques en carton qu’on distribue dans les jeux télévisés, je me suis  souvenu avoir vu de plus francs sourires chez des otages du Hezbollah.

 

délégation-homéopathie-G-Collomb-770x433.jpg

 


Cerise sur le gâteux, Gérard Collomb, dont le fief compte aussi ses usines Boiron, se fait le fervent défenseur d’une pratique délégitimée par la Haute Autorité de Santé, et, même sourire crispé aux lèvres, se fait photographier entouré d’affidés Boiron, au nom du maintien de l’emploi. Mais depuis quand le budget de la Santé doit-il composer avec les manoeuvres pré-électorales?

 

De l’autre côté du spectre politique, c’est Michèle Rivasi, EELV, entre deux saillies complotistes antivaxx, qui nous accuse d’oeuvrer pour les laboratoires pharmaceutiques, et s’asseyant sur la méthode scientifique, explique que nous voulons « éradiquer une pensée médicale alternative ». Si vous lui donnez raison, qui empêchera demain les scientologues de faire du lobbying pour exiger le remboursement de la dianétique en mettant en avant quinze adeptes barrés et une pétition #MonEngrammeMonChoix ?

blaireau_6.png

 

 

Seize mois après notre interpellation, la Haute Autorité de Santé a rendu son verdict. Nous ne sommes pas dupes. Nous savons très bien les pressions qui s’exercent sur vous, et sur l’Elysée, à ce sujet. Après la crise des Gilets Jaunes, vous craignez de voir se lever un nouveau front de protestation, et c’est dans ce but que les agences de com des laboratoires alignent les fakenews pour faire croire à un engouement généralisé qui n’existe pas. Chaque année, le nombre de médecins homéopathes diminue, du fait du peu d’attrait de jeunes médecins formés à la lecture critique d’articles et peu enclins à des pratiques paternalistes sous couvert d’ésotérisme.

Nous mesurons aussi assez bien les tractations qui s’opèrent, les pressions pour gagner du temps en période pré-électorale, les manoeuvres pour garder ou gagner telle ou telle ville.

Nous avons bien entendu Sibeth Ndiaye, porte-parole du gouvernement, qui assume « mentir pour protéger le Président »  déclarer qu"une balance doit être réalisée entre l’apport scientifique… et des questions évidemment économiques", preuve que le lobbying de la famille Boiron avance ses pions, pour qui la science doit pouvoir s’effacer devant les petits arrangements entre amis.


Mais vous êtes Edouard Philippe, l’homme qui ose. Vous avez , avec le Président, coupé les amarres avec l’ancien monde. Vous avez promis de révolutionner la politique. de balayer les anciennes féodalités.

Heureusement, à vos côtés, certaines voix se font entendre, comme celle de votre ministre du Budget, Gérald Darmanin, qui demandent que soient suivies les recommandations de la HAS. Et nous vous incitons à prendre conscience de la gravité de la décision que vous allez prendre collectivement...

Bafouer l’avis de la Haute Autorité de Santé, bafouer les prises de positions claires de l’Académie de Médecine, de l’Académie de Pharmacie, céder à des pressions clientélistes, c’est faillir. C’est enterrer l’illusion du progressisme, c’est rendre caduque toute notion de régulation des dépenses de santé en France. N’allez pas demander à des médecins de rationaliser leurs prescriptions, si le gouvernement n’est pas capable de prendre en compte l’état de la science…

 

Manifestation-durgentistes-Paris-9-2019_0_729_486.jpg

 

Chaque jour, 350.000 euros sont volatilisés pour rembourser du sucre à 5000 euros le kilo: 170 millions d’euros par an quand vous avez peiné à dégager 70 millions pour la crise des urgences. Alors que les urgences agonisent, que des personnes âgées souffrent sur des brancards, que des soignants épuisés tiennent à bout de bras le système dans des services non climatisés, ces tergiversations sont criminelles. A plusieurs reprises Agnes Buzyn a affirmé qu’elle se tiendrait à l’avis de la Haute Autorité de Santé. Aujourd’hui, elle hésite, explique qu’il faut donner du temps, que l’actualité c’est la canicule. Mais la canicule, justement, cet évènement climatique amené à se reproduire cet été avec les conséquences qu’on imagine sur les urgences et les hôpitaux en tension dont certains services devront fermer car les personnels, comme les soignants de ville, ont droit à des congés… cette canicule, cette crise des urgences, vous somment d’agir, et d’agir vite.

 

Ou alors cela signifierait que nous n’avons pas quitté les rives de l’ancien monde, que les manoeuvres d’appareil politique prônent sur la réflexion scientifique et la santé publique. Que ceux qui à la tête de l’Etat demandent aux soignants toujours plus d’effort… ne sont pas capables de faire face à leurs responsabilités.

 

Et ça, monsieur le Premier ministre, je ne peux me résoudre à y croire. Pas vous. Pas Emmanuel Macron. Vous n’oseriez pas.

 

Christian Lehmann

médecin généraliste et romancier, signataire de l’appel #NoFakemed

(aucun lien d’intérêt avec les firmes pharmaceutiques)

30/06/2019

"No Pasaran Le Jeu": la trilogie de Christian Lehmann est disponible en édition de poche à l'Ecole des Loisirs

CouvNPEndgame.jpg

Lorsque j’ai mis la touche finale au manuscrit de « No Pasaran le Jeu », hier… c’est à dire il y a près d’un quart de siècle, je ne pouvais imaginer que ce roman, mon premier roman « jeunesse » rencontrerait un succès aussi retentissant. 400.000 exemplaires vendus en France, des traductions dans le monde entier, mais surtout toute une génération qui, à travers les pérégrinations d’Eric, Thierry, Andreas dans « Le Jeu Ultime », ce programme informatique pervers et dangereux, découvrait le thème essentiel de la responsabilité morale individuelle, à travers un parcours aux allures de montagnes russes dans la fresque sanglante de l’histoire du XXème siècle.

Libraires, professeurs de français ou d’histoire, bibliothécaires, documentalistes, furent les passeurs qui amenèrent l’Education Nationale à inscrire « No Pasaran le Jeu » dans ses recommandations. C’est ainsi que pendant des années j’ai été invité à rencontrer très régulièrement mes lecteurs dans les collèges et lycées. Leurs questions, leurs interrogations, sont d’autant plus passionnantes qu’à travers une culture commune, celle du jeu vidéo, nous abordons des sujets pour moi essentiels: l’humain, la fraternité, le mal ultime que représentent le racisme et la haine de l’autre.

Lorsqu’en 2003 la Guerre d’Irak nous fut présentée sur les écrans comme un jeu vidéo, avec ses frappes chirurgicales, ses civils pulvérisés à distance, s’est imposé à moi, contre toute attente, le besoin de revenir à mes personnages, que mes lecteurs, de rencontre en rencontre, avaient maintenu en vie, quand souvent, le roman terminé, les personnages s’effacent pour laisser place à d’autres. « No Pasaran le retour » vit le jour en 2005, et la suite et fin de la trilogie paraît aujourd’hui en poche: « No Pasaran endgame » clôt ce cycle romanesque en une plongée en parallèle dans la France vert-de-gris de 1943 où des policiers traquent des enfants et où des miliciens prêtent main forte aux nazis, et la France contemporaine, dans laquelle leurs héritiers aimeraient d’un passé encombrant faire table rase.

L’histoire ( dont à l’époque je n’aurais jamais pu imaginer le dénouement) est terminée. La boucle est bouclée. Je croyais écrire un roman adolescent sur les jeux vidéo, et je me suis retrouvé à questionner la banalisation de la violence, l’indifférence à la souffrance de l’étranger, la dédiabolisation des pires théories raciales, la montée des intégrismes.

Je parle à mes lecteurs, jeunes et moins jeunes, depuis toutes ces années, de notre commune humanité, imaginant que le message de fraternité contenu en filigrane dans cette intrigue romanesque complexe et foisonnante porterait ses fruits.

Nous sommes en 2019, les faussaires sont partout, et la haine est à son comble. Le programme d’Histoire de Terminale propose de traiter en seulement douze heures la montée des totalitarismes et la Seconde Guerre Mondiale. Des escrocs se réclament de la Résistance et se filment mimant des quenelles au-dessus de mémorials de déportés, des éditorialistes médiatiques martèlent que la France de Vichy sauvait des Juifs… Comme dans la trilogie No Pasaran, l’histoire est toujours à refaire, les combats sont toujours à mener. Le pire est toujours possible, et il nous appartient de tout faire pour l’éviter.

Christian Lehmann, Juillet 2019.

05/05/2019

Lettre d'un Castor au Président Macron ( 4 Mai 2018 )

macron.jpg

 

Cher Emmanuel Macron, Monsieur le président de la République,

Un an déjà. Quelques jours avant le débat du second tour, j’avais publié un long article, Longtemps les nazis ont eu mauvaise presse , dans lequel je retraçais la longue marche de Marine Le Pen pour dédiaboliser son parti et le faire paraître comme une alternative crédible à la stagnation politique. C’était quelques heures avant l’effarant spectacle qu’elle donna face à vous, Citizen Macron, révélant une faiblesse intellectuelle et une inconséquence rare dont elle prend difficilement encore la mesure, tandis que son camp réalisait en direct que tout était perdu. À la fin de ce long article, j’avais clairement exprimé mon choix, chose que je fais rarement, n’estimant pas avoir la moindre légitimité pour dicter une conduite.

Mais, sans dénigrer des choix différents du mien, il me semblait nécessaire de barrer la route au Front National, de lui donner le score le plus bas possible, et trop confortable de laisser d’autres se salir les mains à ma place, même si je n’avais dans le porteur du projet start-up nation que vous êtes aucune confiance : « Je voterai Emmanuel Macron. Je voterai pour renvoyer Marine Le Pen devant ses juges, et à ses luttes internes fratricides. Je ne sais pas ce que feront les autres, je ne sais même pas ce que feront certains de mes amis. Je sais juste que chaque vote, chaque bulletin blanc, chaque abstention comptera, que comme les Britanniques, comme les Américains, nous vivrons, tous, avec les choix de chacun. »

Un an après, cette phrase résonne: « Nous vivrons, tous, avec les choix de chacun ». Le Front National est écarté du pouvoir, la carrière politique de Marine Le Pen est un disaster-movie très convainquant. Soit. Et vous êtes au pouvoir, seul : vous, votre projet, votre intelligence, et votre hubris. Je suis médecin, écrivain, bientôt senior, confortablement installé dans la société, même si de tout temps j’ai pu de par mon métier juger à quel point tout cela est précaire. Votre transformation en marche forcée de la société française, je ne la subis pas avec autant de violence que beaucoup de ceux que je côtoie, ces gens qui pour vous « ne sont rien », et freinent la locomotive de la civilisation européenne que vous appelez de vos vœux.

J’ai tenté un temps de vous apprécier. J’ai tenté d’oublier le piètre orateur que vous êtes en public, la litanie de poncifs effrayants que vous êtes capable d’aligner devant des publics qui s’en satisfont ( Rassurez-moi… « Pensez printemps, mes amis », vous vous étouffiez bien de rire à l’intérieur, j’espère ?), votre parcours de poulain d’Attali placé à la banque pour séduire et gonfler un carnet d’adresses chez les puissants. J’ai focalisé sur certaines prises de parole, votre long entretien à Mediapart avant l’élection, où soudain, entouré d’intellectuels, vous abandonniez le vocabulaire et la stratégie de démarcheur de chaussettes en nylon utilisés dans vos meetings pour partager une vision du monde, que l’on pouvait ne pas apprécier mais qui avait sa cohérence. Mais tout cela est vite devenu insupportable, en même temps que de nombreux média tressaient vos louanges, vous confinant peu à peu dans ce qu’il y a de pire en vous, la mégalomanie et l’orgueil démesurés d’un nouveau Jupiter.

Un an plus tard, et vous êtes arrivés au bout de la logique d’En Marche !, ce fameux « en même temps ». Réciter des discours humanistes vibrants, et « en même temps », traiter ceux qui aident les migrants comme des délinquants. Prôner le dialogue social à tous les étages, et « en même temps », passer en force avec une armée de godillots pas toujours capables de comprendre les textes qu’ils signent, ou la société qu’ils bousculent au nom de la sacro-sainte réforme. Se gargariser d’avoir rénové la politique, et « en même temps », s’entourer de bras cassés, de faisans rescapés du naufrage socialiste, de transfuges retourneurs de veste. Marteler l’impérieuse nécessité de maîtriser la dette publique, et « en même temps », largement rembourser de leur aide logistique et financière ceux qui vous ont fait roi en rayant d’un trait de plume les impôts des plus fortunés. Qui, à part vos affidés et vos débiteurs, croit encore à la farce du ruissellement, qui voudrait qu’en allégeant la charge des plus riches, vous allez soudain éveiller leur conscience sociale, et faire naître en eux l’ardente volonté d’une redistribution humaniste?

Je vous ai vu recevoir Donald Trump à l’Elysée. C’était étrange, et perturbant. J’ai même, un moment, eu mal pour vous. Quand votre femme a dû subir les compliments masculinistes totalement déplacés d’un type au cul gras duquel flottent de nombreuses plaintes de violence sexuelle et de harcèlement.

Sur les Champs-Elysées, Trump, tout droit sorti d’un cauchemar de Stephen King, admirait la puissance militaire qui se déployait devant lui, et vous admirait. En le regardant, je me suis dit qu’à l’évidence, vous étiez l’homme qu’il rêvait d’être: jeune, beau, puissant, marié à une jolie femme, avenant, respecté, adulé. Les commentateurs louaient votre savoir-faire, votre capacité à séduire, après les banquiers et les milliardaires, le président des USA. Je me souvenais de votre phrase au sujet de votre passé de banquier d’affaires: « On est comme une sorte de prostituée, le job c’est de séduire ».

Mais aujourd’hui, un an après votre élection, en vous voyant à nouveau étalant à Washington votre idylle avec l’un des plus dangereux et pitoyables démagogues de notre temps, j’ai vu ce que je n’avais pas voulu voir l’an dernier. Vous êtes le rêve mouillé de Trump, certes, mais il est aussi votre modèle. On se gausse en Europe de ce rustre inculte dont la durée d’attention ne dépasse pas les 140 caractères d’un tweet, on pointe du doigt la valse de ses collaborateurs, portés au pinacle un jour puis vilipendés le lendemain.

Mais regardez-vous. Regardez ce que vous êtes en passe de devenir. Seul, persuadé d’avoir toujours raison, incapable de saisir que ce qui se dresse devant vous, cette « coagulation des mécontentements », ce n’est pas seulement, comme le disent les éditorialistes affidés, la France de la « grogne », mais un peuple qui refuse d’adhérer à un projet de marchandisation libérale, de destruction des communs, qui a déjà montré sa nocivité partout où il a été mis en place, sous Reagan, sous Thatcher, Blair et Cameron. Vous avez des ennemis, partout. Des amis, nulle part. Vous décidez seul. On rit de l’entourage de Trump, disais-je, mais avez vous regardé le vôtre? Leur habitus, leurs manières, leur ignorance, leurs éléments de langage et leur violence verbale? Prenez Castaner, Ferrand, Bonnell, De Rugy, Attal, O’Petit, Collomb. Relookez-les à l’américaine, mettez-les dans l’avion et Trump les embauche demain. Ils tiendront bien un trimestre…

Vous ne me lirez pas. On vous fera une recension, ou pas. Je m’en moque. Je voulais juste vous dire que vous avancez sur du sable. Il fallait arrêter Marine Le Pen. C’est fait. Et « en même temps », l’extrême-droite vote à deux mains vos lois contre l’immigration, les milices identitaires vont bronzer sur les cimes pour montrer leur courage face à des gens qui migrent pour survivre, et repartent sous escorte de gendarmerie. Vous savez très bien que la France pourrait faire plus, et mieux, pour ces gens. Mais vous savez aussi que votre « fermeté » est un gage de sécurité vis-à-vis de ce que l’on nomme pudiquement la droite de la droite.

Malmener les migrants, avec l’aide d’un gâteux qui se prend pour Mitterrand et se fringue comme Bousquet, c’est envoyer un signal. Ils ne sont plus tout à fait des humains, mais une variable d’ajustement. Il y a plein de raisons à ce choix. Vous avez un projet pour l’Europe, vous avez un projet pour le monde, vous n’avez pas de temps à perdre, il vous faut fermer des fronts internes de contestation, vite, et tous « en même temps ». Ils vous faut réformer, vite, quitte à sabrer ce qui fait encore socle commun. Tout se passe comme si l’Argent avait réalisé qu’il n’était plus besoin de s’encombrer de politiques par nature rétifs et contradictoires, pour placer directement au pouvoir l’un des leurs entouré d’une nuée de technocrates imbus d’eux-mêmes, dans le but avoué de « Make Our Populace Flexible Again », au plus vite.

Trump, donc, qui rêve de construire un mur, « admire l’autorité que vous avez démontré pour régler cette question ( de l’immigration « incontrôlée » ) d’une manière très honnête et pas toujours populaire ». C’est bien, ne changez rien, vous avez attrapé un Pokémon rare, avec lequel vous allez créer « un nouvel ordre mondial du XXIe siècle, pour le bien de nos concitoyens ».

 

Christian Lehmann

Ce texte est paru il y a un an, le 4 Mai 2018 sur A.O.C. media, de Sylvain Bourmeau. www.aoc.media   C'était avant l'affaire Benalla, c'était avant la matraque pour toute réponse à la détresse d'une partie de la population de "ceux qui ne sont rien". ( Il est possible de lire des articles gratuitement en renseignant simplement son adresse mail, ou de s'abonner à AOC Media) 

21/04/2019

La connivence de plateau ( J'étais une Grande Gueule )

 

En dix ans, radios et télévisions ont élargi le champ de ce spectacle aussi insolite qu’insensé: remplir le vide avec du néant.

 

howler-e1445647338843.jpg

 

En 2005, et pendant trois ans, je me suis retrouvé parmi les Grandes Gueules de RMC. Entouré d’hommes et de femmes que je n’aurais jamais côtoyé dans ma vie quotidienne, et que les animateurs de la chaîne avaient rassemblé pour commenter l’actualité, ou l’idée qu’une radio populiste se fait de l’actualité. Lobbyistes vinicoles, spécialistes autoproclamés de la Sécurité biberonnés au sarkozysme, syndicalistes à trois bandes, se relayaient au micro, trois par trois, avec pour seule mission d’avoir un avis sur tout, et surtout un avis.

 

Chaque matin, les sujets du jour étaient arrêtés, après une rapide lecture de la presse, essentiellement Le Parisien. Lors d’un briefing de départ, les règles du jeu nous avaient été expliquées: on n’était pas dans un salon, mais au comptoir du bar des amis. Il n’était pas nécessaire de laisser un chroniqueur terminer une prise de parole, une démonstration. Il était recommandé de lui couper la parole, à l’unique condition de faire un bon mot ou de le ridiculiser. Une vacherie bien sentie aurait toujours plus de poids qu’un appel à la raison. Chacun se pliait à ce jeu du cirque pour des raisons différentes: certains y voyaient le moyen de maintenir une visibilité en berne, d’autres se rêvaient des carrières politiques, d’autres enfin jouissaient de cette présence médiatique.

Après avoir refusé une première sollicitation, j’avais accepté la seconde lors de la mise en place de la réforme du médecin traitant, ce coup de passe-passe piloté par deux anciens assureurs d’AXA, Frédéric Von Roekeghem ( placé à la direction de la Caisse Nationale d’Assurance-Maladie par Jacques Chirac), et Xavier Bertrand ( qui tirait les ficelles derrière un Philippe Douste-Blazy flanqué en tête de gondole pour donner l’impression que cette déconstruction méthodique de la Sécu, débutant par la mise à mort de la médecine générale, résultait d’une réflexion en Santé). Face au rouleau-compresseur que constituaient les équipes de communication du Ministère et de la Sécu new-look, le tout relayé par les économistes du think-tank « indépendant » de l’Institut Montaigne ( financé par le patron d’AXA, Claude Bébéar), j’avais accepté afin de pouvoir, de temps en temps, porter le fer sur des sujets touchant à la médecine et à la protection sociale.

Rapidement, je me suis retrouvé catalogué comme gauchiste de service, étant le seul des quinze chroniqueurs réguliers à voter NON au référendum, dont le résultat laissa tout ce beau monde interloqué. Soyons clair: mes camarades m’aimaient bien, même si nombre d’entre eux se désolaient de mon positionnement. « Mais enfin, un type intelligent comme toi, comment fais-tu pour être de gauche? », et autres amabilités du même genre, dont un jour cette saillie de Sophie de Menthon « Oh tu nous fatigues à la fin. Tes pauvres, on te les laisse. » Je suis resté accroché à mon siège, trop longtemps, plus de trois ans, avant de prendre la décision de partir, peu après avoir croisé dans l’ascenseur de la station l’un des dirigeants, qui me tint ce discours surréaliste:
« Ah Christian je vous ai entendu. Vous avez été bon, très bon… Très percutant, surtout dans le deuxième heure… ( sourire….. silence……) Ceci dit, je me demandais…. Comment dire…. J’aime beaucoup votre personnage, qui est très bien identifié: le médecin de gauche, valeureux, humaniste…. c’est très très bien, un bon segment. Mais je me demandais… avez-vous pensé, de temps en temps, à prendre une position contradictoire, qu’on n’attendrait à priori pas de vous? Cela permettrait d’étoffer votre personnage, de rajouter une dimension, d’éviter de vous retrouver cantonné dans un rôle trop stéréotypé »
Tout ceci fut débité d’une voix onctueuse, ponctuée de sourires complices, et je pense que du fond du gouffre j’ai moi-même souri, balbutié quelque platitude du genre: « Je vais y penser… »
De retour dans ma voiture, dans le parking, je suis resté immobile quelques minutes. Je me suis souvenu d’un incident mineur, survenu quelques semaines auparavant. Un des chroniqueurs, bien estampillé à droite, avait tenu des propos plus que limite sur les bénéficiaires de minima sociaux, ou les mères célibataires, enfin, l’une des différentes catégories sur lesquelles ces gens adorent s’essuyer les pieds. Et au moment de la coupure publicitaire, il s’était tourné vers moi, m’avait saisi le poignet et murmuré avec un sourire complice: « Ne m’en veux pas, Christian, je n’en pense pas un mot mais c’est pour animer la conversation »
Quelques semaines plus tard, de retour de la station, je me suis arrêté sur le bas-côté de la route et j’ai craqué. J’ai appelé les petites mains qui géraient l’émission et fait part de ma décision de ne plus revenir. Il y a eu cet après-midi là une conférence téléphonique un peu tendue, où j’ai expliqué que continuer ne m’était plus possible, et où je me suis vu reprocher d’avoir perdu la fraîcheur de mes débuts, de m’être enfermé dans un antisarkozysme primaire qui avait nui à mon personnage. Du jour au lendemain, j’ai disparu de la grille, et mes camarades de plateau, y compris ceux qui pendant trois ans avaient déjeuné avec moi, m’avaient fait part de leurs hésitations sur la ligne politique à suivre pour obtenir un poste ( avant l’élection présidentielle de 2007), m’avaient conseillé sur les placements boursiers indispensables qu’il me fallait absolument souscrire ( avant le crash boursier de 2008), ont perdu mon 06. Ce qui a plutôt été un soulagement, je l’avoue. Car au-delà du caractère populiste de l’émission, l’une des choses qui m’a le plus marqué alors, et dont je garde aujourd’hui un souvenir trouble, c’est ce que j’appelerais « la connivence de plateau ».

En dix ans, radios et télévisions ont élargi le champ de ce spectacle aussi insolite qu’insensé: remplir le vide avec du néant. Les chaînes d’info en continu déversent en permanence les commentaires avisés de spécialistes autoproclamés de tout et n’importe quoi. Les rares invités bénéficiant d’une compétence reconnue dans tel ou tel domaine se retrouvent mis à mal par des mollusques de plateau accrochés à leur siège, déroulant avec une louable agilité verbale le spectre de leur connerie. Sur le déremboursement de l’homéopathie, par exemple, on aura droit aux platitudes insanes d’un avocat médiatique, ou aux gloussements d’une ex-Ministre qui expliquera soigner son teckel à coups de granules. Sur la procréation médicalement assistée, le communautarisme, les prénoms à consonance pas bien catholique «  parce qu’à prononcer vos noms sont difficiles », le ban et l’arrière-ban de la droite réactionnaire feront le buzz, enchaîneront platitudes et propos de café du commerce, sous le regard sentencieux ou amusé d’un animateur qui compte les points. Il n’est pas question de réfléchir, d’éclairer, mais de marteler avec le plus de conviction possible des propos de télévangéliste aviné.

Et il ne me surprend pas, dans ce marasme, de voir ces têtes de gondole interchangeables s’épauler les uns les autres. Que serait Eric Zemmour, ce matamore masculiniste au sex-appeal digne d’un accident de poussette sur un passage à niveau, sans Ruquier et Naulleau? Sans Ruquier qui, une fois les dommages faits et le révisionniste installé dans les média, se fendit d’une molle contrition et aimerait aujourd’hui « qu’on ne l’emmerde plus avec ça »? Sans Naulleau, brillant critique littéraire autrefois, abonné à un duo avec Zemmour qui légitime celui-ci et drape la connivence de plateau du manteau d’une supposée contradiction: cinq minutes pour les raflés, cinq minutes pour Pétain en bouclier protecteur des Juifs.


Dans cette grande tambouille du n’importe quoi où il importe surtout de passer à l’antenne et d’enchaîner les polémiques stériles, les invités récurrents redoublent de prévention les uns pour les autres. Habitués à se retrouver aux mêmes places sur les mêmes plateaux, Jean-Luc Mélenchon défendait Eric Zemmour, « brillant intellectuel ». Philippe Bilger fait de même: « On peut dénier beaucoup de choses à Eric Zemmour mais pas l’intelligence ni le courage de ses convictions. Et il a eu du mérite dans l’émission de l’excellent Thierry Ardisson face à un aréopage inégal » Ne parlons pas du naufrage intellectuel d’une Rachel Garrido rémunérée par Bolloré pour faire le buzz sur le plateau du dit Ardisson, toujours ravi quand une polémique abjecte explose comme un furoncle dans son émission…Se croisant dans les mêmes loges de maquillage, des invités qu’on nous vend comme opposés par les idées ou le parcours en viennent à se congratuler de leurs prestations, quel qu’en soit le contenu, en fonction de l’audimat ou du buzz.

Je me souviens être passé sur le plateau d’Yves Calvi à C dans l’air en 2011 pour y affronter enfin, après des années de dérobade, mon meilleur ennemi, Frederic Van Roekeghem. J’avais en poche des documents internes de la Caisse d’Assurance Maladie qui démontraient comment les chiffres des arrêts de travail « injustifiés » étaient truqués à des fins politiques depuis des années. Durant quarante cinq longues minutes, dans la loge de la maquilleuse puis dans une petite pièce attenante où on nous proposait un café, j’ai eu soin de ne jamais lui adresser la parole ou un regard. J’affrontais un ennemi sur le plan politique et social, je n’étais pas dans un salon. Au moment de passer en plateau, une assistante nous a amené derrière le rideau, nous a indiqué nos positions à la grande table en verre. Littéralement collés l’un contre l’autre dans ce petit réduit, j’ai adressé un « Bonjour » à peine audible à mon adversaire. Le directeur de la CNAM, ancien directeur d’audit chez AXA, proconsul en tête du démembrement du concept même de Sécu solidaire, a poussé un soupir fébrile « Ah… quand même… » Et au lieu d’une séance d’autocongratulation, nous avons eu un débat sur le fond.

George-Orwell.jpg


Talentueux essayiste politique, George Orwell expliquait refuser de rencontrer les personnes avec lesquelles il avait un différent sévère, afin de ne pas retenir ensuite sa plume dans ses tribunes. Il serait temps de se souvenir de son exemple, et de refuser l’indigence de ces matchs de catch truqués, le dispositif spectaculaire permanent de la connivence de plateau.

Christian Lehmann

 

 

Ce texte est paru le 12 Octobre 2018 sur A.O.C. media, de Sylvain Bourmeau. www.aoc.media puis republié le 26 Décembre 2018. J'ai rétabli mon titre original "La connivence de plateau". ( Il est possible de lire des articles gratuitement en renseignant simplement son adresse mail, ou de s'abonner à AOC Media)

06/10/2018

Obligation vaccinale: un pari orwellien

La ministre de la Santé Agnès Buzyn a donné jeudi 25 janvier 2018 un délai de trois mois aux parents pour réaliser les 11 vaccins désormais obligatoires de leur enfant. Une obligation visant à pallier le manque de confiance dans ce geste indispensable mais qui risque de produire l’effet inverse.

14181741.jpg

 En décembre 2017, je reçois dans mon cabinet médical ce père de famille, que je connais de longue date, et qui, m’amenant sa fille pour une angine, me déclare : « De toute façon, moi, les onze vaccins obligatoires pour elle, c’est niet. Je refuse. » Je ne rappelle pas que l’obligation ne s’adresse qu’aux enfants à naître après le 1er janvier 2018. J’ouvre le carnet de santé, et je compte…

Diphtérie coqueluche tétanos polio haemophilus rougeole oreillons rubéole tuberculose hépatite B pneumocoque méningocoque… votre fille a douze vaccins.

Il me regarde, fronçant les sourcils, puis :

Ah bon ? Mais alors pourquoi on fait tout ce foin ?

Excellente question

«  Pour chaque problème complexe, expliquait l’humoriste américain H. L. Mencken, il existe une solution simple, évidente, et fausse ». L’obligation vaccinale est la dernière en date de ces « solutions » technocratiques déconnectées du réel, et un petit retour sur les conditions de sa mise en œuvre est nécessaire.

En janvier 2016, Marisol Touraine lançait l’idée d’une concertation nationale citoyenne sur les vaccins, dont l’objectif affiché était de « rétablir la confiance des Français dans la vaccination ». Jurys citoyens et auditions se succèdent, sous la houlette du professeur Alain Fischer. En décembre 2016, celui-ci convoque une conférence de presse, et annonce que des vaccins hier encore recommandés mais non obligatoires deviendront gratuits ET obligatoires, de manière temporaire : « Dans le contexte actuel de perte de confiance et de baisse de la couverture vaccinale, note le comité, il apparaît nécessaire de réaffirmer le bien-fondé de la vaccination. » Le ministère de la Santé s’empare de ces conclusions, peaufine une loi, subordonnant l’admission en crèche ou à l’école à la réalisation des onze vaccins. De manière temporaire, rappelons-le, avant que, la confiance ayant été rétablie, cette mesure disparaisse d’elle-même.

Après Marisol Touraine, Agnès Buzyn, médecin, nouvelle ministre de la Santé, s’appuiera à chaque interview sur cette concertation, sans jamais s’arrêter sur de fâcheux détails : le jury citoyen ne s’est pas prononcé pour ou contre l’obligation, et le jury de professionnels a pris position… en faveur de sa levée, y compris pour les trois vaccins déjà obligatoires antérieurement ! Au final, le professeur Fischer et son comité d’experts ont tranché, à l’encontre des conclusions des jurys citoyen et professionnel, en fonction de leurs intimes convictions. À compter du 1er janvier 2018, onze vaccins sont donc obligatoires chez tous les nouveau-nés.

Pour comprendre comment nous sommes arrivés là, nouveau flash back.

Printemps 2009. Alerte à la grippe « porcine » H1N1 en Amérique centrale. Des systèmes de santé apparemment débordés, et des cas graves de détresse respiratoire touchant parfois, au-delà des cibles usuelles de la grippe, des patients jeunes en bonne santé, dont certains décèdent. L’OMS sonne le branle-bas de combat, les laboratoires pharmaceutiques rivalisent pour élaborer au plus vite un vaccin. Le système de santé français se prépare à affronter une crise sanitaire d’ampleur, d’autant que certains experts en cour, au doigt mouillé, extrapolant de manière ascientifique par rapport à de petites cohortes, prédisent des centaines de milliers de morts. Mais dès l’automne 2009, les premiers articles décryptant l’épidémie dans l’hémisphère Sud relativisent la mortalité du virus. Et les laboratoires britanniques, cherchant des volontaires sains pour des essais de vaccins… se rendent compte qu’une partie non négligeable de la population est déjà porteuse d’anticorps, ayant contracté le virus sans s’en rendre compte pendant l’été. Mais la machine est lancée, les contrats signés : impossible de revenir en arrière. Roselyne Bachelot mène la charge, emportant tout sur son passage pour justifier les choix financiers et industriels de son ministère, dont le plus emblématique et le plus ridicule est la commande de millions de vaccins par flacon de dix doses. Les Français sont sommés de se rendre dans des vaccinodromes pour se faire injecter à la hâte des vaccins fabriqués en masse, en dépit des risques évidents de contamination, leurs médecins généralistes étant considérés « incapables de respecter la chaîne du froid » par leur ministre de tutelle. La survie du pays est en jeu, et le consensus politique est total. Tous ensemble contre la pandémie mortelle. Les médecins qui, sur internet, tentent de pointer les données rassurantes publiées à l’étranger, l’impraticabilité du dispositif, sont soupçonnés de chercher à discréditer le gouvernement pour pouvoir gagner de l’argent en vaccinant à leur cabinet. Après François Chérèque de la CFDT, c’est Jean-Luc Mélenchon qui vient soutenir Roselyne Bachelot et Nicolas Sarkozy sur France Inter : « Eh bien parce que si vous allez dans le centre vous faire vacciner c’est gratuit si vous allez chez votre médecin vous devrez le payer à l’acte avec tous les débordements habituels auxquels ces gens se livrent sur le dos de la Sécurité sociale et de la santé publique… Il y a une décision qui peut être prise par le pouvoir politique qui est de dire et ben ça vous êtes tous à la corvée, vous êtes tous réquisitionnés et vous serez payés tant par vaccin, ça ça prend cinq minutes à décider. » Avant de conclure avec cette forte pensée : « Devant les campagnes de santé publique, on fait d’abord la campagne on discute après, pas l’inverse… »

Au final, le virus H1N1 passera sur le territoire, avec son cortège de rhinopharyngites fébriles, de rhumes, d’états grippaux plus sévères, et quelques cas graves touchant parfois des sujets jeunes, comme l’avaient laissé prévoir les premiers articles étrangers. Le dispositif « grippe aviaire » mis en place se révélera totalement disproportionné, inadapté à la réalité d’une épidémie dont la mortalité n’aura pas été supérieure à celle de la grippe saisonnière. Et les Français, de plus en plus sceptiques au fur et à mesure que la ministre s’égosille à la télévision pour annoncer l’Apocalypse en jouant sur les peurs, tandis que la Direction générale de la santé, habituée à faire là où le pouvoir politique lui dit de faire, exhorte au final les médecins à écouler le stock de l’antiviral Tamiflu en en prescrivant aux patients se présentant avec une simple rhinite malgré l’absence de preuve de son efficacité, se réveillent après l’épidémie avec plus de questions que de réponses sur les liens entre le pouvoir politique et les firmes commercialisant les vaccins. Dans les années qui suivront, le fiasco total de la gestion Bachelot entraînera une chute sensible du taux de vaccination contre la grippe saisonnière, et une défiance plus généralisée envers la gestion politique des questions de santé. Une commission d’enquête verra même le jour à l’Assemblée nationale, et pondra au final un document accablant de plusieurs centaines de pages, totalement édulcoré par un rapporteur aux ordres qui conclura que cet épisode a… utilement servi de préparation et permettra au pays de mieux anticiper une prochaine crise.

Défiance. Mais envers des politiques opaques et incompétentes.

À cette défiance réactionnelle à l’incurie de la gestion ministérielle de l’épidémie H1N1 vont se superposer, les années suivantes, une succession de ruptures de stock des vaccins les plus usuels, obligeant les parents cherchant à faire vacciner leurs enfants à des semaines, voire parfois des mois, d’attente et à de fréquentes visites chez des pharmaciens qui finissent par refuser de prendre commande tant leurs approvisionnements sont aléatoires. Cette situation, de plus en plus fréquente dans le domaine du médicament, causera à l’évidence un frein énorme à la vaccination des nourrissons et des jeunes enfants, sans que le gouvernement intervienne de manière efficace auprès des firmes pharmaceutiques, et dans un relatif silence médiatique. Plus gênant pour le gouvernement, des parents saisissent le Conseil d’État car les seuls vaccins obligatoires jusqu’ici, DTPolio, ne sont pas disponibles depuis des mois. Dans l’incapacité de faire pression sur les laboratoires pour assurer leur fabrication et leur commercialisation effective, Marisol Touraine, puis Agnès Buzyn, vont donc choisir une « solution » radicale : rendre l’ensemble des vaccins obligatoires, pour masquer la défaillance de l’État.

On voit ici que la « défiance envers la vaccination » mise en avant par Marisol Touraine puis Agnès Buzyn, et répétée à l’envi dans les éléments de langage des communicants, des agences, et de nombreux médias, est surtout une défiance à l’encontre de politiques gouvernementales opaques, ou clairement incompétentes. Et si on se penche sur le pourcentage de couverture vaccinale en 2015, on obtient des taux oscillant entre 85 et 95 %… Pas mal pour une population prétendument défiante envers « la » vaccination, confrontée à des pénuries répétées de vaccins usuels !

Ce qui se joue dans cette affaire, bien au-delà de la santé publique, c’est la fragilisation d’un pouvoir politique, lorsque l’expertise scientifique sur laquelle il prétend s’appuyer est sujette à caution, et que son indépendance vis-à-vis des firmes pharmaceutiques ne peut être établie de manière transparente. Le changement de paradigme né d’internet et des réseaux sociaux prend de cours une génération de décideurs habitués à l’absence de contradiction. On l’a vu lorsque des hommes politiques comme Pierre Moscovici, Jérôme Cahuzac, François Hollande, François Fillon, Gérard Collomb, Richard Ferrand, et bien d’autres, se sont pris les pieds dans leurs tweets et déclarations de principe vite décortiqués et mis à nu par une agora d’anonymes qui portent la plume, ou le clavier, dans la plaie. On le voit aussi en médecine quand les experts masquent leurs liens d’intérêt en espérant que cela passera inaperçu. Et l’une des grandes fautes d’Agnès Buzyn aura été de ne pas comprendre cette évolution, de ne pas saisir que rien ne sera plus comme avant, que l’émergence des réseaux sociaux, et les diverses affaires touchant le monde du médicament, ne permettent plus l’amateurisme ou l’opacité. En 2013, alors présidente de l’Institut national du cancer, elle déclarait : « L’industrie pharmaceutique joue son rôle, et je n’ai jamais crié avec les loups sur cette industrie. Il faut expliquer que vouloir des experts sans aucun lien avec l’industrie pharmaceutique pose la question de la compétence des experts. » Comme le traduira la journaliste Pascale Pascariello dans Mediapart quand, en mars 2016, Agnès Buzyn sera nommée présidente de la Haute autorité de santé : « Agnès Buzyn regrette de ne pouvoir prendre des chercheurs qui ont, avec l’industrie pharmaceutique, des liens d’intérêt pourtant susceptibles d’influencer leurs expertises. » Dans le même journal, fin 2017, le professeur Fischer déclarera lors d’un débat vidéo n’avoir aucun lien avec les firmes, passant sous silence un prix de 100 000 euros versé en 2013 par Sanofi-Pasteur. L’Agence de presse médicale, dans la foulée, pointera les liens d’intérêt de trois des seize experts de la concertation citoyenne… et les liens non déclarés de deux autres experts, soit au total… six experts sur seize, dont le rapporteur…

« De l’obligation naîtra la confiance. » Comment lire cette injonction sans songer à George Orwell, et au double-speak de Big Brother : « La guerre, c’est la paix. La liberté, c’est l’esclavage. L’ignorance, c’est la force. L’obligation, c’est la confiance. » Médecin, je suis bien placé pour savoir que la confiance, le respect, se méritent, se gagnent au quotidien. Comment une ministre en charge de la santé, et des agences, qui sans relâche pointent la nécessité pour le médecin de quitter les postures paternalistes du passé pour considérer le patient comme un égal, peuvent-elles se fourvoyer à ce point dans une attitude aussi paternaliste que contre-productive pour la santé publique ? L’obligation vaccinale ne réduira en rien la défiance des patients. Bien au contraire, et au-delà même des vaccins, qu’il aurait fallu examiner au cas par cas et de manière totalement indépendante, cette obligation vaccinale creusera encore le fossé entre le public et la science, ouvrant une voie royale aux complotistes les plus délirants. Comme s’il était plus important pour nos décideurs de masquer les erreurs du passé que de construire une politique de santé publique débarrassée des liens d’intérêt des puissants.

 

Christian Lehmann,

médecin généraliste et écrivain

 

Post-scriptum: 

A la fin de l'année 2017, Sylvain Bourmeau, qui fut mon éditeur et est mon ami, m'a proposé d'écrire dans un nouveau média en ligne,  AOC media

AOC est un quotidien d’auteurs. Conçu par des journalistes, il est écrit par des chercheurs, des écrivains, des intellectuels, des artistes et… des journalistes.

AOC entend prendre de la hauteur. Tenter de remettre un peu de verticalité dans un espace public désormais destructuré et horizontalisé en publiant des textes qui visent autant que possible à (re)faire autorité et à structurer le débat.

AOC est l’acronyme d’Analyse Opinion Critique.

AOC publie, du lundi au vendredi, trois articles par jour : une Analyse, une Opinion et une Critique.

AOC publie le samedi un grand entretien d’idées ou de parcours biographique selon les cas.

AOC publie le dimanche un texte littéraire inédit.

A ma grande fierté, le texte que vous venez de lire a été publié dans le tout premier numéro d'AOC. J'y ai publié d'autres textes depuis, et lu les contributions d'auteurs riches et divers. Je vous conseille de vous abonner, tout en sachant qu'il est possible, en suivant le lien sous un article d' , de créer un compte lecteur qui vous permettra de lire gratuitement 3 articles par mois...  

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu