Avertir le modérateur

07/06/2015

Economistes sous influence: les conflits d'intérêt nuisent gravement à la politique de santé

 

dormont.jpg

 

Depuis des mois, Marisol Touraine répète en boucle que le tiers-payant généralisé est une simple mesure de justice sociale qui règlera les problèmes d’accès aux soins en France. 

Mais une des économistes les plus en vue au Parti Socialiste, ancienne membre de l’équipe de campagne de Martine Aubry, conseillère du Premier ministre Manuel Valls et membre d’un impressionnant réseau de think-tanks, vend la mèche sur France-Culture quelques jours à peine après le passage du projet de loi Santé à l’Assemblée Nationale. 

Sans cacher sa jubilation, Brigitte Dormont, de la Chaire Santé Paris-Dauphine, révèle que le tiers-payant signe « la mort annoncée de la médecine libérale », et que « c’est une bonne chose ». Enfonçant le clou, elle confirme ce que dénoncent sans relâche depuis plus de deux ans une majorité de professionnels hostiles à cette Loi : les médecins, payés directement par l’assureur, en deviendront dépendants, devront suivre ses consignes. « L’organisme en charge du paiement », annonce t-elle fièrement, aura « les moyens financiers de faire pression sur les médecins ».

Si ce désastre réjouit Brigitte Dormont, c’est que la ligne directrice de ses travaux, depuis des années, consiste à dénigrer les médecins. Dans une étude intitulée « Est-il profitable d’être médecin généraliste », elle utilise des équations mathématiques qu’elle manipule au gré de ses besoins pour nier que le différentiel de revenu entre médecins et cadres tient à l’amplitude des horaires de travail. Dans une autre étude particulièrement caricaturale, « Médecins généralistes à faibles revenus : une préférence pour le loisir ? », une de ses collègues explique benoîtement que si certaines femmes-médecins ont de faibles revenus, c’est qu’elles consacrent trop de temps aux loisirs et pas assez à leur pratique médicale. La preuve ? Nombre d’entre elles ont obtenu tardivement leur thèse, ce qui « pourrait révéler un manque de motivation du futur médecin qui se traduirait… par une plus grande difficulté à attirer sa clientèle ». Lorsqu’on sait la difficulté pour une jeune interne de mener conjointement cursus hospitalier et grossesse, la piètre prise en charge des congés-maternité des femmes médecins de ville, ou le fait que la profession de généraliste fait partie des grossesses considérées comme à risque, on reste ébahi de l’incohérence des conclusions hâtives d’économistes hors-sol totalement déconnectés de la réalité de la pratique quotidienne, et pour qui médecin comme patient ne représentent que des variables économiques. 

Biais méthodologiques manifestes, bidouillage des données économiques, jugements à l’emporte-pièce, refus de confronter leurs théories farfelues à la réalité sociologique, « certains économistes théoriques peuvent parfois être assez déconnectés de la réalité », comme l’énonce un chercheur à l’Ecole d’économie de Toulouse récemment dans Les Echos.

Mais au-delà de ces partis pris, c’est tout le fonctionnement de la Chaire Santé Paris-Dauphine qui est en cause. En l’absence des régulations mises en place par les meilleures universités anglo-saxonnes ( Berkeley, Stanford, London School of Economics), pour gérer les liens d’intérêt, des puissances financières : banques, assureurs, peuvent étendre leur influence au sein de l’Université Française et la transformer en simple faire-valoir, caution qu’ils utilisent à des fins de lobbying afin d’influencer la décision politique. 

Le rôle de Brigitte Dormont, économiste contemptrice des médecins libéraux qu’elle rêve voir demain « dépendants de leurs financeurs » avec qui par le plus grand des hasards elle met en place de lucratifs partenariats public-privé au sein de l’Université, pose question : Les conflits d’intérêt nuisent gravement à la politique de santé.

 

Pour ceux qui veulent pousser la réflexion plus avant, deux textes longs:

Mort planifiée de la médecine libérale: A qui profite le crime?

et

Les conflits d'intérêt nuisent à la politique de santé

ainsi qu'une vidéo amusante, et pédagogique:

Brigitte Dormont, ou l'économétrie pour les nuls

Les conflits d'intérêts nuisent gravement à la politique de santé.

 

 

"Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées" Winston Churchill.

 

"There are three types of lies : lies, damned lies, and statistics ». Mark Twain

 

 

Le secteur de la santé voit depuis quelques années s'affronter les appétits féroces de grands groupes, pharmaceutiques et assurantiels. De nombreux projets, qu'ils concernent des médicaments innovants, de nouvelles maladies, de nouvelles "guidelines" sont promulgués par des experts pas toujours neutres, à l'aide d'études qui peuvent être biaisées.

 

Les années passant, le phénomène semble s'aggraver, et les médecins généralistes se sentant quelque peu cernés ont développé, en partie grâce aux réseaux sociaux, leur liberté de ton et de jugement, ont créé des structures de résistance (Formindep, La Revue Prescrire, les blogs, entre autres) et sont régulièrement montés au créneau pour dénoncer certaines absurdités ministérielles,administratives ou médicales (vaccinodromes de Roselyne Bachelot pendant la grippe H1N1, dépistage du cancer de la prostate par test sanguin, business de l’alzheimerologie, recommandations vaccinales douteuses à géométrie variable…).

 

Ils constatent avec stupeur l'absence d'investissement dans les soins primaires de santé, pourtant défini par l’OMS comme étant une priorité seule à même de faire évoluer positivement un système de soin, que ce soit sur le plan de l'accès ou de la qualitédu soin.

 

Il faut en effet faire le constat qu'en 2013, le coût d’administration de la Sécurité Sociale était quasiment deux fois supérieur à celui de la médecine générale, dont pourtant, on n'arrête pas de regretter la disparition, nocturne et diurne.(1)

 

Depenses_sante_2013_camembert-VF.png

 

Cette absence d'investissement fait exploser des dépenses indues, et contreproductives, en particulier les transports sanitaires et la consommation de soins banals aux urgences ; elle constitue une économie factice qui d'année en année nous coûte collectivement très cher, tout en dégradant la qualitédu soin.

 

De tout cela nous ne trouvons guère trace dans les publications officielles ou universitaires, et les experts en santé qui légitiment voire organisent la politique de santé ne semblent pas s'intéresser à ces sujets fondamentaux : quelle architecture pour notre système de soin? Qui doit faire quoi ? Où doit aller l'investissement ?

 

A l'occasion de l’étude de la Loi Santé de Marisol Touraine, nous avons découvert la façon dont fonctionne une partie significative du monde de l’expertise en politique de santéainsi que la fabrique du consensus pré-législatif.

 

Beaucoup de structures, think tanks, associations, sont subventionnés plus ou moins discrètement par des organismes qui ont un intérêt financier direct dans la façon dont seront orientées les études. Le monde de la santé étant exposé de longue date aux conflits d'intérêts, nous sommes quelque peu habitués à décrypter les études et leurs biais, et à pister ces liens d'intérêts.

 

Quelques jours après l'adoption du projet de Loi Santé par l'Assemblée Nationale, nous avons remarqué l'éditorial à charge de Jean-Michel Laxalt, dirigeant de l'Institut Montparnasse (2), institut créé et financé par la MGEN sans que ses adhérents en connaissent le coût.

 

Dans cet éditorial férocement à charge Jean-Michel Laxalt s'égare quelque peu, associant les médecins libéraux aux lobbys pro-alcool ou pro-tabac, allant jusqu'à les accuser d'avoir retardé de dix ans la mise en place de l'Assurance Maladie alors que celle ci fut installée en 1928 sous l'impulsion de Rayond Poincaré (5 avril 1928 et 30 avril 1930 : Lois créant au bénéfice des salariés de l’industrie et du commerce le premier système complet et obligatoire d’assurances sociales, couverture des risques maladie, maternité, invalidité, vieillesse, décès).

 

Cet adversaire déclaré de la médecine libérale a été vice-président de la MutualitéFrançaise et a dirigé la MGEN et ses centres de santé, et nous ne pouvons que difficilement souscrire à la politique qui y a été menée, qu'il souhaiterait sans doute voir répliquer au niveau national… Eric Chenut, responsable de ces centres de santé, a fait deux aveux en 2012 : le tarif des actes à 23 euros est trop faible pour assurer la survie des centres de santé ; et la gestion du tiers payant coûte très cher : "Pas de porte de sortie possible du côté d’une hausse de cotisations qui serait insupportable pour les assurés, ni du côté de la Sécurité sociale qui fait la sourde oreille aux demandes de réévaluation du tarif de la consultation de base (23€), des charges financières importantes pour gérer le tiers payant dans les établissements : il ne reste qu’à introduire de nouveaux modes d’organisation » Pour gagner davantage et rentabiliser l’activité, est-il suggéré chiffres àl’appui aux praticiens, il faut voir plus de patients par heure (quatre) et recourir à des actes techniques bien plus importants que ceux facturés aujourd’hui par les centres de la MGEN (3). Est-ce à dire qu’il faudrait organiser une surconsommation d'actes inutiles ?

 

Jean-Michel Laxalt a par ailleurs dirigé l'UNOCAM, instance de représentation de l’ensemble des familles de complémentaires, qu'elles soient mutualistes ou capitalistiques, sans oublier les institutions de prévention. Les points d'accord y semblent bien plus nombreux que les sujets d'opposition : tous les avis y ont été rendus à l’unanimité(4) après une durée de fonctionnement de deux années, mettant à mal l’antienne si souvent répétée qu’il existerait un « esprit mutualiste »encore aujourd’hui fondamentalement différent de la logique assurantielle.

 

Le point fondamental jamais évoqué est que la dérive philosophique des mutuelles est due à la mise en place de politiques de segmentation de l'offre totalement contraires aux principes de la Sécurité Sociale : ainsi disparaît la solidarité intergénérationnelle et le principe même de la mutualisation du risque. La raison en est fort simple : les assureurs de la FFSA concurrencent les mutuelles avec des contrats low-cost en direction des jeunes, sans mutualisation du risque (avec donc des prix qui s'envolent pour les personnes âgées mais des prix attractifs pour les jeunes) ; ainsi les mutuelles historiques ont subi une érosion dans l’acquisition de jeunes cotisants, avec à terme le risque de n'avoir que des clients à risque ou âgés; leur réponse a été de segmenter et de finalement désolidariser en appliquant les mêmes principes que leurs adversaires : on passe d'une mutualisation solidaire du risque à un projet bien plus individualiste. (5)

 

Sans surprise on retrouve donc d'autres lieux de convergence d'intérêts communs entre les assureurs privés et la Mutualité. 

 

Le site de l'Institut Montparnasse nous apprend qu'un programme de recherche a été mis en place par cet institut, avec la MGEN et l'ISTYA (mutualistes), il s’agit d’un "programme d’études soumis aux partenaires universitaires. Sont privilégiés des angles d’étude délaissés voire totalement ignorés par les recherches et publications auxquelles se réfère le débat public." (6)

 

Il est ici indiqué que le programme de recherche est élaboré par les assureurs, et ensuite soumis à des laboratoires de recherche. Et que ces recherches privilégient des approches et des thèmes choisis par les assureurs.

 

Deux structures imbriquées qui acceptent de travailler dans ces conditions ont retenu notre attention pour différentes raisons que nous allons détailler : la Fondation du risque de l'Institut Louis Bachelier et la Chaire Santé Paris Dauphine.

 

La Fondation du risque (7), a été créée par un banquier, André Lévy Lang, et regroupe assureurs privés et ex-mutualistes autour d'une structure de recherche ; le conseil de surveillance intègre aussi bien Axa (Allianz), que Groupama ou SCOR (dont le dirigeant actuel est Denis Kessler, ex dirigeant du MEDEF, d'AXA et de la FFSA ; Guillaume Sarkozy y représente Malakoff Médéric). 

 

La seconde structure qui a attiré notre intérêt, c’est la chaire santé Paris Dauphine. Créée par l’économiste Claude Le Pen en 2007 avec un partenariat d'Axa (Allianz) assurant un financement de 300.000 € pendant 5 ans, elle fait partie de cette Fondation du risque. L’économiste Brigitte Dormont a succédé à Claude Le Pen en 2009, avec initialement ce financement Axa, puis en 2012 un financement MGEN, probablement du même niveau (8).

 

Les objectifs de cette chaire sont la recherche mais aussi "améliorer la qualité du débat public sur les questions d'efficience et de régulation".

 

Les deux partenaires actuels, l'Institut Montparnasse et la MGEN ne font qu'un en réalité, puisque le deuxième finance le premier (sans que l'on sache précisément à quelle hauteur).

 

Les interactions sont décrites comme fortes, puisque dans les quatre items décrivant l'activité de cette chaire nous trouvons "interaction avec la MGEN sur des questions de régulation du secteur" (9), et que nous avons vu précédemment que l'institut Montparnasse soumet les thèmes d'études qu'il a préalablement défini à cette Chaire Santé, avec un angle différent (et à sa convenance) de ce qui a pu se pratiquer dans le passé.

 

Qui est Madame Brigitte Dormont la directrice de cette Chaire ? 

 

Elle est actuellement titulaire de la Chaire Santé Dauphine (Institut Louis Bachelier), directrice du Laboratoire d'économie et de gestion des organisations de santé (LEGOS) et codirectrice du programme Économie publique et redistribution au CEPREMAP. Elle est aussi membre du Haut-Conseil pour l’avenir de l’assurance-maladie (depuis 2011), du comité d’experts de l’Institut des données de santé (depuis 2011) et de la Commission des comptes de la santé (depuis 2001). Elle a été nommée en 2012 au conseil d'analyse économique, instance qui conseille directement le Premier ministre ; elle intervient dans nombre de commissions dont «Evaluation des stratégies de Santé», puis «Evaluation économique et santépublique », Haute Autorité de Santé(2004-2009).

 

 

Elle est par ailleurs membre de deux think-tanks proches du PS (Terra Nova, Fondation Jean Jaurès) et membre de l'équipe de campagne de Martine Aubry en 2011 (10)

 

La déclaration d'intérêts de Brigitte Dormont au Conseil d'Analyse Economique indique, malgré ce que nous venons d'observer, une absence totale de liens d'intérêts, qu'ils soient politiques ou financiers. (11)

 

didormont2.pdf

 

Cette déclaration ne semble pas suivre les normes légales définies par l' Article R1451-2 du code de santé publique, cette déclaration devant inclure "Les travaux scientifiques et études pour des organismes publics ou privés".

 

Récemment interrogée sur France Culture, l'économiste de la santé Brigitte Dormont s'est exprimée sur la loi de santé et sur la mise en place du tiers payant généralisé. 

Le tiers payant généralisé,"c'est la mort annoncée de la médecine libérale et c'est une bonne chose parce que la médecine libérale est incompatible avec un système d'assurance maladie comme le nôtre", explique-t-elle avant d'ajouter quelques minutes plus tard, "le tiers payant généralisé rend les médecins dépendants du financeur""Si l'Assurance maladie veut faire pression sur les médecins, elle a les moyens financiers de faire pression sur les médecins", conclut-elle. Ainsi, "les médecins recevront leurs rémunérations de la sécurité sociale ou de l'organisme qui sera en charge du paiement", leur niveau de vie et leur rémunération "dépendra du financeur".

 

Nous reconnaissons là des prises de position profitables aux assureurs, qu'ils soient publics ou privés, et le discours méprisant de Jean-Michel Laxalt.

 

Le déni de réalité est extraordinaire : Brigitte Dormont indique que la médecine libérale serait incompatible avec notre système actuel, alors que la quasi-totalité de la médecine ambulatoire, médecine de ville, est pratiquée par des libéraux qui constituent précisément l’essentiel de la première ligne de soins. Sur 102.140 omnipraticiens recensés par l’INSEE en 2014, 69.226 exercent en libéral (ou avec une activité salariée annexe) (12). On peut parfaitement appeler de ses vœux un système totalement public, celui-ci n’existe pas actuellement, et l’Université gagnerait grandement en crédibilité en acceptant, même à son grand regret, cette réalité.

 

Constatons toutefois que ce passage sous silence d’environ la moitié du système de santéfrançais n’est pas spécifique de la chaire santé Paris Dauphine : le Ministère de la Santé lui-même publie une liste des 200 métiers de la santé et oublie…les médecins et les chirurgiens (mais a inclu les chefs administratifs de pôles et les indispensables…conseillers en communication!) (13)

 

Comment Brigitte Dormont a-t-elle pu faire cette déclaration et nier la simple réalité de notre système de santé tel qu'il existe ? Qu’est ce qui peut expliquer un tel scotome intellectuel, lui faisant perdre de vue la moitié de notre système de santé? 

 

Cette explication tient probablement dans les liens d'intérêts décrits précédemment, les prises de position de Mme Dormont épousant curieusement les intérêts et discours des partenaires de la Chaire Santé.

 

Nous avons recherché des mécanismes de protection vis a vis des conflits d'intérêts et des liens d'intérêt, mais n'avons trouvé aucun document, aucune publication à ce sujet. La responsable des partenariats entreprises de Paris Dauphine jointe téléphoniquement n'a semble-t-il pas entendu parler de ces problématiques, et l'interrogation par mail du vice président de Paris Dauphine chargé des relations aux entreprises est restée sans réponse.

 

Les documents de Paris Dauphine proposant des partenariats aux entreprises n'évoquent jamais la problématique des liens d'intérêts.

 

La littérature sur ce sujet et les précautions prises par les plus grandes universités en économie au monde éclairent ces dysfonctionnements d'une lumière cruelle : Stanford (14), Berkeley (15), LSE (London School of Economics) (16), pour ne citer que le peloton de tête, se sont toutes dotées depuis plus de dix ans de mécanismes d'analyse et de protection, les COI policies (Conflict Of Interest policies) ; celles ci encadrent strictement les interactions université-entreprises, et définissent un cadre éthique de recherche et de partage des résultats.

 

Un auteur particulièrement prolifique sur ce sujet, David B. Resnik (NIEHS) définit les problèmes éthiques que posent ces collaborations université-entreprises : (17)

 

"Ethical issues or problems may arise, however, because researchers or institutions may have a financial conflict of interest (COI) that biases judgment or decisions-making and undermines adherence to professional, ethical, or legal standards.COIs can compromise the integrity of research and erode the public trust in science". (Resnik 2007)

 

Traduction:" Des questions ou des problèmes éthiques peuvent se poser quand les chercheurs ou les institutions développent un conflit d’intérêt financier qui entraîne un biais de jugement ou de prise de décision et fragilise l’adhésion aux standards professionnels, éthiques et légaux. Les conflits d’intérêts peuvent compromettre l’intégrité de la recherche et la confiance publique envers la science" (Resnik 2007)

 

"There is a growing body of evidence that financial interests influence research outcomes (Lexchin et al 2003, Krimsky 2003, Sismondo 2008)"

 

Traduction: "Il existe une littérature scientifique de plus en plus prolifique attestant que les intérêts financiers influencent les résultats des recherches" (Lexchin et al 2003, Krimsky 2003, Sismondo 2008)

 

" How Financial Interests Can Impact Research 

- Problem selection 

- Research design 

- Data collection 

- Data analysis 

- Data interpretation 

- Publication and data sharing "

 

" Comment les Intérêts Financiers peuvent-ils impacter la Recherche ?

  • Sélection des sujets traités
  • Design des recherches
  • Mode de collection des données
  • Analyse des données "
  • Interprétation des données
  • Publication et partage des données "

 

(NDA: Nous retrouvons ici l'angle de vue cher à l 'Institut Montparnasse : "problem selection", la sélection d’angles de recherche favorables aux thèses du financeur…)

 

"Managing Academic-Industry Collaborations 

Institutions should establish fair and effective policies and procedures for reporting research misconduct (e.g. data fabrication or falsification or plagiarism) as well as other violations of university policies or legal rules (such as violations of rules for research with human or animal subjects). 

The policies should encourage reporting and protect whistleblowers as well as those who are accused of wrongdoing. 

The institution should establish an office to oversee research integrity/ethics. The office should provide consultation and advice to faculty, students, staff, and administrators concerning ethical issues. A research integrity office can help ensure that ethical issues are dealt with on campus and that significant problems do not "fall through the cracks."

 

Traduction:

"Gestion des Collaborations Académie-Industrie

Les institutions devraient établir des politiques et des procédures justes et efficaces pour relever les falsifications de recherche (c’est à dire la fabrication de données ou le plagiat) ainsi que d’autres violations de politiques universitaires ou de règles légales (telles que les violations de règles sur la recherche humaine ou animale). 

Ces politiques devraient encourager les lanceurs d’alerte et les protéger aussi bien que ceux qui sont accusés de malversations.

Les institutions devraient établir un bureau de contrôle de l’intégrité et de l’éthique des recherches. Ce bureau devrait proposer consultations et conseils aux membres de la faculté, aux étudiants, aux employés, aux administrateurs, concernant les questions d’éthique. Un bureau de contrôle de l’intégrité de la recherche est le moyen d’assurer que les questions éthiques sont gérées au sein de l’Université et que ces problèmes importants « ne passent pas entre les mailles du filet »".

 

L'absence de politique de gestion des conflits d'intérêts semble être la règle à Paris Dauphine. A sa décharge, l'antériorité des liens entreprises-universités dans le monde anglo-saxon explique sans doute l'absence actuelle de prise en compte de ces problématiques cruciales que nous connaissons bien en médecine : le "Sunshine Act" à la française fait obligation aux laboratoires pharmaceutiques de déclarer tout don à un médecin de plus de dix euros (en oubliant toutefois les contrats de recherche, couramment de plusieurs de dizaines de milliers d’euros, de quelques centaines d’"experts" des agences publiques et des laboratoires privés, souvent les mêmes) et ces dons sont publiés en ligne et consultables par le public. 

 

La question soulevée ici est, comme l'indique Resnik, celle du risque d'érosion de la confiance du public dans la recherche universitaire, et plus grave, l'influence des politiques publiques par des groupes de pression dont les objectifs sont avant tout financiers et occultes.

 

Le financement public en tant que laboratoire d’excellence LABEX Institut Bachelier, dont dépend la chaire santé de Paris Dauphine, à hauteur de 8,5 millions d’euros, ainsi que les déductions fiscales dont bénéficient banques et assureurs mais aussi donateurs privés (allègement de l’ISF…) donnent pourtant toute légitimité à l’Etat pour définir les programmes de recherche qui influenceront la prise de décision publique. Nous aurions de nombreux thèmes a proposer dans ce cadre : efficience sociale et financière du régime Alsace Moselle, comparaison européenne du financement des soins de premiers recours ambulatoires, coût de la production de soin par le système ambulatoire libéral…Mais gageons que ces sujets pourtant fort intéressants pour la défense de notre système de santé ne sont pas à l'ordre du jour des recherches de la Chaire Santé Dauphine.

 

 

capturechaire.PNG

 

 

Capture d'écran de la page partenaires d'une des chaires de l'institut Louis Bachelier (Transitions démographiques, transitions économiques) : "nos travaux de recherche visent à faire des propositions de politiques publiques afin de réconcilier les générations". (18)

 

 

Medi fact Checkers:

 

Christian Lehmann, médecin généraliste, écrivain, initiateur de la pétition contre les franchises

Marco Gabutti, reviewer

Jacques Marlein, médecin généraliste retraité(FMF)

Yvon Le Flohic, médecin généraliste, élu MGF aux élections URPS (UFML)

Charles Cousina, médecin généraliste (UFML)

 

Aucun économiste indépendant n’a été blessé pendant la réalisation de cet article. Les auteurs ne présentent aucun conflit d’intérêt avec des compagnies mutualistes ou assurantielles ou des partis politiques. Ils s’engagent à ne pas comptabiliser le temps de réalisation de cet article et de la vidéo attenante dans le décompte de leur temps de travail.

 

N'oubliez pas de visionner la vidéo amusante et pédagogique: Brigitte Dormont ou l'économétrie pour les nuls

 

 

1. http://www.drees.sante.gouv.fr/IMG/pdf/comptes_sante_2013_edition_2014.pdf  

 

Les frais de gestion apparaissent p 243 : 

sécu 7,449 milliards 

état, collectivités, CMU-C : 0,887 

total public : 8,336 soit 4,22 % de leurs 197,502 milliards 

mutuelles : 3,257 milliards 

assureurs : 2,315 milliards 

instituts prévoyance : 0,799 

total de : 6,371 soit 19,9 % de leurs 32 milliards totaux .... (23,96 % pour les assureurs ....) 

 

pour comparaison la médecine générale avec ses 8,6 milliards fait 3,47 % du total dépenses 

Autrement dit, les frais de gestion de la Sécu sont de 126 euros par habitant, les frais de gestion des complémentaires de 96 euros pour un total frais de gestion de 222 euros par habitant… et la dépense annuelle de soins par un généraliste par habitant est de 130 euros 

(pour 66 millions d'habitants) 

 

2. http://www.institut-montparnasse.fr/la-sante-ne-fait-pas-la-loi/

 

3. la MGEN pousse ses médecins a devenir rentables http://rue89.nouvelobs.com/2012/06/30/la-mgen-pousse-ses-medecins-devenir-rentables-233332

 

4. https://www.ffsa.fr/webffsa/risques.nsf/html/Risques_070_0004.htm

 

5. http://www.cnt-f.org/sante-social.rp/mgen.pdf

 

6. http://www.institut-montparnasse.fr/institutpour-une-securite-sociale-durable/etudes/

 

7. https://www.ffsa.fr/webffsa/risques.nsf/html/Risques_69_0017.htm

 

8. http://www.fondation.dauphine.fr/fileadmin/mediatheque/docs_pdf/

 

9. diapositive 7 http://slideplayer.fr/slide/3513928/

 

10. http://www.elisabeth-guigou.fr/martine-aubry-annonce-son-equipe-de-campagne/

 

11. http://www.cae-eco.fr/IMG/pdf/didormont2.pdf

 

12. http://www.insee.fr/fr/themes/tableau.asp?reg_id=0&ref_id=NATTEF06102

 

13. http://www.sante.gouv.fr/metiers.html

 

14. https://doresearch.stanford.edu/research-scholarship/conflicts-interest/coi-policies

 

15. http://researchcoi.berkeley.edu/

 

16. http://www.lse.ac.uk/supportingLSE/PoliciesAndProcedures.aspx

 

17. http://www.tudelft.nl/fileadmin/UD/MenC/Support/Internet/TU_Website/TU_Delft_portal/Over_TU_Delft/Strategie/Integriteit/Resnik_Ethical_Problems_Concerning_Academic-Industry_Collaborations.pdf

 

 

18. http://www.tdte.fr/search.aspx?mode=partners&rezp=1000

Mort planifiée de la médecine libérale: A qui profite le crime?

Mort planifiée de la médecine libérale: A qui profite le crime ?

 

14 Avril 2015. Au bout d’un long parcours semé d’embûches et de contestations, la Loi Santé de Marisol Touraine est adoptée en première lecture par l’Assemblée Nationale. La ministre pavoise, la presse salue cette « victoire », les opposants continuent à marteler leur refus de plusieurs dispositions de cette Loi dont l’emblématique Tiers-Payant Généralisé, qui a concentré une bonne partie (mais pas la totalité) des critiques. 

 

 

Le tiers-payant: mesure de justice sociale…ou mise en coupe réglée des médecins par les assureurs?

 

 

Du côté du service de communication de la Ministre, les choses sont simples : le tiers-payant généralisé est une avancée sociale, qui permettra aux Français d’accéder plus facilement aux soins. Seuls s’y opposaient des médecins passéistes, attachés à un paiement àl ’acte suranné. 

 

En face, les opposants pointent inlassablement les mensonges du ministère : 

 

1- Sur le plan social, le tiers-payant, déjà largement appliqué par les médecins, ne modifiera en rien les possibilités d’accès aux soins en dentisterie et en optique, deux domaines abandonnés par l’Assurance-Maladie qui concentrent l’immense majorité des renoncements aux soins. 

 

2- Sur le plan technique, du fait des difficultés de recouvrement des honoraires auprès des 600 complémentaires françaises, le tiers-payant a un coût, calculé dans de nombreuses études à plus de 4 euros par acte. Ce coût plombe lourdement les comptes des centres de santé qui pratiquent le tiers-payant intégral (sur la part Sécurité Sociale comme sur la part complémentaire) et les hôpitaux. Sont pointés du doigt les systèmes informatiques obsolètes, voire la mauvaise volonté de nombreuses complémentaires plus promptes à augmenter chaque année leurs cotisations qu’à rembourser les soins. La catastrophique Mutuelle des Etudiants, vivier et vache-à-lait du Parti Socialiste depuis les temps pas si anciens où elle s’appelait la MNEF, en est un pitoyable exemple.

 

3- Sur le plan éthique, enfin, les opposants répètent que le tiers-payant donnera aux complémentaires un levier de pression sur les professionnels de santé, selon l’adage qui veut que celui qui paie commande.

 

Au-delà des satisfecit, des pleines pages déroulant des portraits d’une ministre forcément courageuse, forcément féministe, tenant avec ferveur la barre sociale contre tous les obscurantismes, peu d’écho est donné aux dénonciations des perdants du moment. 

 

C’est le cas des associations de patients non stipendiées par le ministère, qui pointent que Marisol Touraine et François Hollande, farouchement opposés aux franchises sur les soins du temps où ils étaient dans l’opposition, les ont maintenues et ont conditionné l’application du tiers-payant àl’autorisation donnée par le patient de prélever directement ces mêmes franchises sur son compte bancaire. Cette disposition va interdire de tiers-payant social les patients démunis avec qui le médecin pratiquait jusque-là une dispense d’avance de frais, et, pour qui connait vraiment « la France d’en bas », génèrera probablement une flopée d’interdictions bancaires…

 

C’est aussi le cas des professionnels de santé qui pointent qu’au final, les Agences Régionales de Santé définiront le panier de soins. Le paiement par l’assureur sera conditionné étroitement au respect par le soignant du cahier des charges prédéfini, dont le but sera naturellement l’économie, ou l’efficience, selon le terme préféré des énarques, ce qui conduira mécaniquement à privilégier les soins les moins coûteux. A moins que le patient ne choisisse une sur-complémentaire, dont les assureurs dessinent déjà les contours…et les tarifs.

 

 

Dans ce contexte tendu, France-Culture invite le 19 Avril dans l’émission « L’économie en questions » quatre économistes pour discuter de ce projet de loi santé, parmi lesquels Brigitte Dormont, économiste, professeur à l'Université Paris Dauphine, spécialiste de questions de santé, dont les prises de positions font référence au Parti Socialiste. Et là, dans l’ambiance feutrée des studios de la radio qui vient de mettre un terme à une longue grève, elle se lâche, comme aucun membre de l’entourage de la Ministre n’a osé le faire jusqu’ici.

 

Au sujet du tiers-payant, Brigitte Dormont dit :

 

"C'est la mort annoncée de la médecine libérale et c'est une bonne chose parce que la médecine libérale est incompatible avec un système d'assurance maladie comme le nôtre »(39’14’’) 

"L’intérêt principal est que les circuits financiers ont changé » (40’17’’) "Le tiers payant généralisé rend les médecins dépendants du financeur » (40’38’’) "Si l'Assurance maladie veut faire pression sur les médecins , elle a les moyens financiers de faire pression sur les médecins » (40’53’’) "Les médecins recevront leurs rémunérations de la Sécurité sociale ou de l'organisme qui sera en charge du paiement » (41’05’’) "Les médecins vont dépendre pour leur niveau de vie, pour leur rémunération, du financeur » (41’15’’)

En l’espace de trois minutes, une économiste de la santé proche du Parti Socialiste, conseillère du Premier Ministre, membre d’un impressionnant réseau de comités et de think-tanks, annonce sans ambages que le tiers-payant, loin d’être une simple mesure administrative de justice sociale, obéit à une volonté planifiée d’attenter à l’indépendance des médecins, de donner aux assureurs le moyen de faire pression sur eux, et d’organiser « la mort annoncée de la médecine libérale ». 

Cette mise à mort est d’ailleurs « une bonne chose » nous annonce l’économiste, au motif que « la médecine libérale est incompatible avec un système d’assurance maladie comme le nôtre ».

La jubilation avec laquelle Brigitte Dormont fête ainsi la mort de la médecine libérale pose question, et nous a amené à nous intéresser à ses publications comme à son réseau d’influence.

 

Le médecin généraliste, cette machine à faire du fric… pourtant en voie de disparition

 

Dans de nombreuses publications, Brigitte Dormont ne masque pas le mépris dans lequel elle tient les médecins. Le portrait qu’elle dessine en creux du corps médical a le mérite de la simplicité : on devient médecin par intérêt. Par pur intérêt financier. Et une fois médecin, on s’arrange pour maximiser les profits, engranger le plus d’argent possible, en induisant une demande chez des patients captifs (c’est le syndrôme du docteur Knock) et en écourtant les consultations pour faire du chiffre. Toute motivation altruiste est écartée, le médecin est ramené à une simple machine économique vouée à faire du fric. 

A noter que ce concept de la demande induite, battu en brèche par de nombreux articles, est à l’origine de la pénurie médicale actuelle. De puissants économistes de la santé, dont Brigitte Dormont, ont considéré depuis des décennies les médecins comme des agents pathogènes, dont la libération au sein de la collectivité entraînait immanquablement un flot de dépenses induites : restreindre le nombre de médecins en exercice afin de restreindre les soins et donc les maladies, a été le fil d’or de la politique de santé suivie ces trente dernières années, avec le succès que l’ont voit actuellement : une population de médecins vieillissante, une désertification accélérée qui touche jusqu’au coeur des grandes villes. 

Emblématique de cette conception d’une médecine de ville uniquement vouée à « faire du chiffre », le titre d’un des travaux de Brigitte Dormont : « Est-il profitable d’être médecin généraliste ? » L’économiste y professe de comparer les revenus et le niveau de vie des cadres supérieurs et des médecins, au moyen d’une équation économétrique dont elle a le secret.

 

Dormont_Carriere_Medecin.jpg

Mais dans le calcul de la valeur théorique de la carrière d’un médecin, elle se retrouve dans l’incapacité de quantifier un terme de son équation : GammaT, le « différentiel d’utilité » qui pourrait représenter les avantages et les inconvénients du métier de généraliste libéral (aussi bien le prestige local de la fonction, l’absence relative de hiérarchie, que les horaires à rallonge, les gardes de nuit, le stress de la responsabilité, l’absence de congés payés, l’absence de couverture sociale en cas de maladie… une multitude de facteurs qui intéresseraient un sociologue ou un simple humaniste cherchant à comprendre pourquoi le taux de suicide chez les médecins est trois fois supérieur à celui du reste de la population, et pourquoi la France devient un désert médical, nombre de jeunes diplômés optant pour des carrières administratives…) Qu’à cela ne tienne. Rien ne résiste au zèle simplificateur de Brigitte Dormont. Toute sa théorie est basée sur UNE équation dont l’une des données lui est inaccessible….

 

Dormont_Carriere_Cadre.jpg

 

 

Pas de problème! Elle élimine cette donnée. Ayant éliminé ce qui gêne, elle peut continuer tranquillement à prouver, tel un Lyssenko du 21ème siècle, son postulat de départ.

Eliminer ce qui gêne, discréditer ce qui ne va pas dans son sens… une attitude très curieuse pour un scientifique, mais à Paris Dauphine, apparemment, cela ne choque pas. Comme ne choque pas non plus la conclusion de l’article, où, forcée malgré tout de faire référence quelques secondes au réel, Brigitte Dormont doit aborder la question des horaires de travail des médecins. Problème gênant : le différentiel de revenu entre cadre et médecin, de l’ordre de 20%, semble peu ou prou correspondre au différentiel de temps de travail hebdomadaire des deux métiers : 41h43 pour les cadres (en 2004) et 52h46 pour les généralistes. Mais il en faut beaucoup plus pour freiner l’ardeur réformatrice de Brigitte Dormont : « On sait par exemple que les médecins libéraux intègrent dans leur durée du travail le temps passé à la lecture d’articles médicaux pour actualiser leurs connaissances (2h30), les consultations gratuites, etc. Les cadres interrogés dans l’enquête emploi ont-ils la même conception des activités qui doivent être inclues dans le périmètre de leur temps de travail ? » Le silence qui suit une assertion fallacieuse de Brigitte Dormont, c’est encore du Brigitte Dormont. Décortiquons cet enchaînement de sophismes : l’actualisation des connaissances des médecins (probablement un des éléments de ce différentiel d’utilité que Brigitte Dormont a choisi d’éliminer) ne devrait pas être comptabilisée dans le temps de travail, pas plus, on croit rêver, que les consultations gratuites… dans la mesure où seul ce qui est lucratif compte… L’idée qu’un médecin puisse choisir de réaliser des actes gratuits pour certains patients la heurte au point qu’il lui faut même nier l’existence de ce travail non rémunérateur dans son étude. On atteint au sublime lorsqu’elle se demande fielleusement si les cadres comptabilisent dans leur temps de travail… leurs consultations gratuites. Outre l’image du médecin qu’elle dresse, parasite social capable de mentir jusque sur l’amplitude de son temps de travail, ou de comptabiliser dans celui-ci des actes… purement altruistes, son absolue méconnaissance du vécu de la médecine générale au contact d’une population réelle laisse pantois.

Tout aussi gênant que ce parti-pris est l’absence de référence à des données factuelles qui ne correspondent pas avec le postulat que Brigitte Dormont s’échine à conforter, à savoir que la carrière de médecin généraliste serait plus « profitable » que celle d’un cadre supérieur, théorème qui pose un problème de taille, à savoir pourquoi les jeunes dès la sortie du lycée ne se ruent pas en masse dans la filière médicale pour accéder à la profitable prébende généraliste… Dans la vraie vie, loin des équations de Brigitte Dormont, seuls 9% des jeunes diplômés en médecine s’installent en libéral…

En 2007, la DREES (Direction de la Recherche, des Etudes, de l’Evaluation et des Statistiques) avait publié un article de référence sur le sujet, au titre beaucoup plus neutre : « Comparaison des revenus des médecins libéraux à ceux des autres professions libérales et des cadres » Brigitte Dormont n’en tient aucun compte, n’y fait aucune référence, probablement parce que les conclusions de cette étude sont radicalement opposées aux siennes : 

« Si les revenus d’activité libérale des médecins sont régulièrement évalués, ce n’est pas le cas de leurs revenus salariés…. Cette étude apporte pour la première fois des éléments de comparaison des revenus complets d’activité et du niveau de vie des médecins à ceux d’autres professions. Entre 35 et 64 ans , les revenus et le niveau de vie des médecins libéraux sont proches de ceux des autres professions libérales. Et s’ils gagnent en moyenne près de deux fois plus que les cadres, ils en sont relativement proches en niveau de vie. »

Cette dernière notion peut sembler surprenante, mais les auteurs l’explicitent à partir de données sociologiques, sans s’en tenir à la seule comptabilité : entre autres éléments jouent les charges de famille (installés plus tardivement, 70% des médecins ont des enfants à charge contre 59% des cadres), et surtout l’amplitude horaire de travail des médecins amène plus souvent le conjoint ou la conjointe à ne pas travailler, diminuant les revenus d’activité du couple et le niveau de vie.

Cette étude, basée sur les enquêtes Revenus Fiscaux de l’INSEE, pourrait prêter à discussion. Brigitte Dormont pourrait la contester, voire même la tailler en pièces. Non, elle préfère l’ignorer, comme elle ignore le GammaT « inobservé » qui disparaît donc de son équation. Cette manière de faire permet sans difficulté de ne jamais être pris en défaut : il suffit d’ignorer toute donnée scientifique contraire à ses propres présupposés.

Cette étude fallacieuse permet à Brigitte Dormont d’être invitée à de nombreux colloques, dans lesquels, comme lors des Journées de l’Economie en 2012, elle peut asséner que : « les revenus des médecins progressent plus rapidement que ceux du reste de la population ». En réalité, si l’on compare les données de la CARMF (Caisse Autonome de Retraite des Médecins Français) et ceux de l’INSEE, on constate que le revenu (Bénéfice Non Commercial moyen) des médecins évolue deux fois moins vite que le salaire moyen (public-privé) sur la période 2003-2011… Mais, comme l’assène Brigitte Dormont, le revenu moyen des médecins est très supérieur à celui de la moyenne de la population… et « La responsabilité sociale des médecins est forte… mais c’est aussi le cas du cheminot qui va contrôler les signaux d’aiguillage des trains » (La Croix, 2013) 

 

Les femmes-médecins, ces branleuses peu motivées qui travaillent trop peu

 

Un rapide survol des publications de Brigitte Dormont et de ses collègues révèle donc une tournure d’esprit très particulière, un regard méprisant porté sur les médecins de ville, uniquement considérés comme des parasites du corps social gavés d’argent public. Dans un autre article des Cahiers de la Chaire Santé, « Low-income self-employed GPs, a preference for leisure ? » (« Médecins généralistes à faibles revenus : une préférence pour le loisir ? »), Anne-Laure Samson, la co-signataire de l’article sur les revenus des médecins, s’intéresse aux médecins à faible activité, des médecins dont le revenu ne dépasse pas… 1.5 SMIC. Ce nouveau chef-d’œuvre de l’économétrie pour les nuls vaut d’être copieusement cité, tant sa méthodologie est symptomatique des biais de l’équipe de la Chaire Santé Paris-Dauphine, mais aussi de leur propension à établir des conclusions fallacieuses quand bien même ils avouent eux-mêmes manquer d’éléments cruciaux pour légitimer les dites conclusions. Point de départ de l’étude, l’existence d’une « importante minorité » (5 à 7%) de médecins généralistes aux faibles revenus, mettant à priori à mal la théorie de base selon laquelle ce métier « profitable » est essentiellement un moyen de faire tourner la planche à billets. Etudiant les revenus des médecins sur une dizaine d’années, l’économétricienne découvre que ces médecins, essentiellement des femmes, semblent se contenter d’un faible revenu car, même en période d’augmentation de la demande de consultations (épidémie de grippe ou de gastro-entérite), le nombre de consultations et le revenu de ces médecins ne varie pas. En période de moindre consommation de soins, ce revenu, par contre, diminue. La conclusion qu’en tire Anne-Laure Samson après de savants calculs : si ces femmes se satisfont d’un faible revenu, c’est très probablement en raison de… leur préférence pour le loisir. Et dans ce cadre, dans un contexte de désertification médicale en cours et de « problèmes de planification à long terme de l’offre de soins… on voit ici les potentiels effets pervers des revalorisations tarifaires ». Autrement dit : maintenir les tarifs de consultation au plus bas de l’échelle européenne permet bon gré mal gré de contraindre les médecins à augmenter leur charge de travail pour obtenir un revenu décent. Les augmenter pourrait les amener à lever le pied… 

Discutant ses conclusions, l’auteure pointera quand même n’avoir aucun élément sur la situation de famille de ces femmes-médecins à faible revenu, ni « aucune indication sur le temps de travail des médecins »… ce qui ne l’empêche pas de diagnostiquer une forte propension au loisir !

L’idée de descendre de sa tour d’ivoire, de se confronter au réel en interviewant des femmes-médecins, ne semble pas l’avoir effleurée. Et alors que la sociologie ne cesse de pointer la double-peine qui touche les femmes dans notre société, leur implication dans les tâches ménagères confinant à une « deuxième journée » de travail, il est possible de trouver des économistes concluant que si une femme se « satisfait » d’un faible revenu, c’est le signe d’une propension immodérée au loisir, pourquoi ne pas l’avouer, à la fainéantise. On notera aussi ce morceau de bravoure : Le pourcentage de médecins à faible revenu « passe de 5 à 7,7% quand le médecin a obtenu sa thèse après l’âge de trente ans, ie probablement après plusieurs redoublements lors de sa scolarité. La difficulté à accomplir ses études dans le terme moyen pourrait révéler un manque de motivation du futur médecin, que se traduirait, dans l’exercice de la médecine, par une plus grande difficulté à attirer sa clientèle, et, par conséquent, des revenus plus faibles ». Nous rappelerons brièvement ici la difficulté pour une jeune interne de mener sa carrière hospitalière en même temps qu’une grossesse, la difficulté pour les femmes médecins libérales de poser un congé-maternité, et le fait que la profession de médecin généraliste fait partie des grossesses considérées à risque, du fait du faible niveau de protection sociale des femmesmédecins. 

Au-delà du caractère particulièrement pitoyable des conclusions de l’économétricienne, comme le note Guillaume de Calignon dans un récent article des Echos : 

La question est plus vaste: c'est celle de la place de l'économie au sein des sciences sociales. « L'économie a peu àpeu quittéle grand continent des sciences humaines », dit AndréOrléan. Dans les années 1960, la modélisation mathématique a fait une percée àla suite des travaux d'Arrow et de Debreu, qui ont développéla théorie de l'équilibre général, donnant ainsi àl'économie une crédibilitéproche des sciences dites « dures ». « Certains économistes théoriques peuvent parfois être assez déconnectés de la réalité», avoue Augustin Landier, chercheur àl'Ecole d'économie de Toulouse. »

On ne saurait mieux dire…

 

A ce stade, la question se pose : cette médecine libérale honnie, dont la fervente économiste de la Chaire Santé de Paris-Dauphine souhaite la mort, par quoi pourra-t-elle être remplacée demain ? Brigitte Dormont a LA solution : des médecins travaillant en centre de santé sous la direction des organismes d’assurance-maladie, obligatoire ou complémentaire. D’où son plaidoyer en faveur du tiers-payant généralisé : en tenant les cordons de la bourse, en pouvant décider de la rémunération et du revenu des médecins, les assureurs pourront influer sur le choix des soins dispensés aux malades. Plus de risque de demande induite, justement, puisque les assureurs auront tout intérêt à engranger les cotisations…. tout en restreignant au maximum les dépenses. Ce « meilleur des mondes » de la déprescription, les Américains en ont longtemps fait les frais, comme le révèle « Sicko », le film de Michael Moore, qui voit témoigner de nombreux médecins d’assurances dont le seul travail, très bien rémunéré… est d’éplucher les dossiers des assurés pour… leur refuser des prises en charge de soins, toute dépense de santé autorisée par ces assureurs correspondant à une ligne comptable « Medical Losses », autrement dit « Pertes Médicales »!

Dans une récente publication (Avril 2014) qui a fait quelque bruit, Brigitte Dormont et deux collègues du Conseil d’Analyse Economique ont proposé plusieurs pistes pour l’évolution du système de santé actuel. Rappelons que le CAE est placé auprès du Premier Ministre (rien que ça) pour orienter les politiques économiques de la France… On retrouve dans ce texte « Refonder l’Assurance-Maladie », une analyse du système d’assurance mixte français : Sécurité Sociale et asureurs complémentaires. Les auteurs pointent la complexité et les défauts de coordination du système (à noter qu’il s’agit des mêmes arguments réfutés par ces mêmes économistes lorsqu’ils sont brandis par les opposants au tiers-payant généralisé…). Ils proposent plusieurs solutions : prise en charge à 100% des frais hospitaliers et franchises sur les soins de ville, contractualisation des médecins avec les assureurs, fin du système d’assurance mixte.

Etrangement, cette publication passée relativement inaperçue reprend les analyses des opposants à la Loi Santé, dont La Loi Santé de Marisol Touraine: une étape dans la longue marche des complémentaires, qui détaille comment le gouvernement, sans le dire, et sous couvert de justice sociale, organise le lent désengagement de la Sécurité Sociale solidaire dans le champ des soins de ville au profit des assureurs complémentaires, sous le slogan triomphal « Une mutuelle pour tous ». Dans ce cadre les propositions de Dormont et de ses collègues ne constituent qu’une modalité tactique d’atteinte de l’objectif stratégique originel : réserver les cotisations Sécu pour l’hôpital seul en refilant aux complémentaires privées la gestion des soins de ville.

Une incise ici pour affirmer que depuis au moins 2004 l’orientation constante et déterminée de l’Etat dans sa politique de santé (je dis de l’Etat pour mieux souligner qu’à quelques variantes près la même politique a été et est appliquée par les gouvernements de droite comme de gauche), a été suivie par tous les partis « de gouvernement », obéissant à un impératif auquel ils ne peuvent plus se dérober : contribuer à la diminution de la dette publique de la France (à laquelle concourt notablement la Sécurité Sociale) et dont Bruxelles a maintenant le pouvoir de sanctionner lourdement la non-résorption. En un mot, les dépenses de santé des Français, et leur prise en charge par une protection sociale encore solidaire… diminuent la compétitivité du pays et freinent sa croissance…

 

Taper sur la médecine de ville, maillon faible… une spécificité française

 

Mais la résorption de ces dépenses se heurte aussi une difficulté particulière à la France : le poids spécifiquement élevé de l’hospitalisation dans notre système de santé ; si les comptes officiels de l’Assurance Maladie (ONDAM) situent autour de 50 % du budget chacune des parts respectives de l’Hôpital et de la médecine de ville, cela n’est permis que par leur double distorsion, beaucoup des prescriptions hospitalières (médicaments, transports, arrêts de travail) étant « externalisées » - et comptabilisées – en ville, et l’assiette des calculs étant faussée par l’attribution exclusive à l’Hôpital des très considérables fonds « MIGAC » financés par l’Assurance-Maladie mais comptabilisés hors ONDAM, et par l’absence de publications fiables depuis 2010, date où un nouvel identifiant individuel, le RPPS, était censé permettre d’attribuer de manière plus précise à chaque professionnel de santé les dépenses de santé qu’il aurait prescrites. Il faut ajouter que la croissance de la part hospitalière a toujours été supérieure à celle de la ville et persiste ces dernières années alors que les dépenses de ville diminuent.

Il ne s’agit absolument pas ici de fustiger l’hôpital ou ceux qui y travaillent dans des conditions difficiles sous le poids et le contrôle d’une administration pléthorique et d’un management coupé de la réalité du métier, mais de pointer le poids financier considérable que représente…. l’absence totale d’investissement sur les soins de premier recours, comme en témoigne ce diagramme détaillant les postes de dépenses de santé en 2013 (à partir des Comptes Nationaux de la Santé : http ://www.drees.sante.gouv.fr/IMG/pdf/comptes_sante_2013_edition_2014.pdf).

 

 

Depenses_sante_2013_camembert-VF.png

 

L’hospitalisation recouvre près de 50% des dépenses… quand les honoraires des acteurs de premier recours… ne dépassent pas 10% : (généralistes, infirmiers…) Un tel déséquilibre, un tel désinvestissement à long terme, a entre autre pour conséquence la désertification médicale, le recours inapproprié aux urgences des hôpitaux, en l’absence de première ligne correctement identifiée et dotée des moyens de fonctionner. 

Brigitte Dormont ne cesse de fustiger les médecins de ville, leurs horaires à rallonge et leur carrière profitable… Lors d’un autre colloque à La Baule en 2013, parlant au nom du Conseil d’Analyse Economique du Premier ministre, elle assène que « les urgences hospitalières, actuellement on le sait, c’est un problème, sont engorgées à cause du défaut de la médecine de ville sur la performance des soins ». Dans la réalité, si l’on fait fi de cette syntaxe approximative, l’engorgement des urgences hospitalières est avant tout lié à l’absence de régulation des demandes de soins urgentes, à une tarification à l’activité inflationniste octroyant aux hôpitaux une somme de 170 euros pour tout patient enregistré aux urgences (en supplément de la tarification du coût des soins), et à l’absence de financement pérenne des dispositifs de permanence (et non performance) des soins en ville, de nombreuses maisons de garde s’étant vues retirer leurs maigres financements. Brigitte Dormont concentre donc sans grand courage sa hargne et son dénigrement sur le maillon faible du système, avec un zèle que ne peut expliquer le seul mépris, et dont nous étudierons le contexte dans la dernière partie de cet article.

Autrement dit, le problème financier et organisationnel ne se trouve pas en ville mais à l’hôpital…Et c’est un très gros problème. Car l’hôpital est le coeur d’un formidable consortium d’acteurs influents. Citons en vrac :

L’industrie bio-médicale : à l’hôpital les équipements lourds et très lourds, salles d’opération, appareils d’imagerie, de réanimation, d’endoscopie, de laboratoire, de rééducation, l’informatique médicale lourde, le mobilier médical, l’habillement et le linge professionnels, etc …

L’industrie pharmaceutique dont le gros des bénéfices provient désormais de médicaments parfois extrêmement onéreux lancés et utilisés à l’Hôpital quasiment gratuitement, puis vendus à prix d’or aux pharmacies

L’industrie des services : nettoyage, restauration, buanderie, etc…

Les ambulanciers.

Les grosses entreprises du bâtiment.

Les syndicats de salariés dont la fonction publique hospitalière est un des bastions, et qui s’ils ont perdu l’essentiel de leurs anciens pouvoirs dans les Caisses d’Assurance-Maladie y sont toujours présents et y disposent de quelques prébendes et influences en rapport.

Les élus locaux avec les relais politiques proportionnels à la taille des établissements.

Les médecins hospitaliers, et notamment leur frange hospitalo-universitaire disposant d’une aura médiatique spécifique.

Bref, dans un environnement économique « social-libéral », et bien plus « libéral » au sens économique, que social, plus possible de laisser filer le déficit pour cause de bâton bruxellois, mais pas possible non plus pour les gouvernements de « s’attaquer » réellement à la cause de la moitié des dépenses, sans réorganiser le système. Or toute innovation vantée par le politique, comme par exemple la chirurgie ambulatoire, ou la réduction des durées de séjour, est vue uniquement sous l’angle d’une réduction budgétaire, et non d’une redistribution : les patients sont éjectés de plus en plus vite, en fonction d’une tarification à l’activité qui dissuade les services de garder trop longtemps des patients âgés, fragiles, grands consommateurs du temps des soignants, ou les femmes après l’accouchement.

Les Politiques français ont décidément un bien dur métier qui justifie sans doute les très coûteux privilèges qu’ils s’octroient. En tout cas ils sont en l’occurrence restés à la hauteur de leur réputation : trop dangereux politiquement de s’attaquer aux dépenses d’hospitalisation qui sont le cœur du problème ? Eh bien il suffit de s’attaquer aux soins de ville, aux 3,5% des médecins généralistes, aux infirmiers, aux dentistes et spécialistes : les médecins de ville sont dispersés et individualistes, la plupart le nez dans le guidon à longueur d’année, peu organisés et peu au fait de la gestion socio-politique…C’est le maillon faible !

S’attaquer à la première ligne de soins de ville, c’est mieux que rien et on doit pouvoir rogner de quoi calmer Bruxelles une dizaine d’années, ça laissera toujours le temps de voir la suite plus tard.

L’acteur sur lequel il était possible d’agir était trouvé, mais comment effacer les dépenses affectées à ce secteur, la médecine de ville, du montant de la dette ?

 

Dépendance aux financeurs ? Les profitables partenariats public-privé d’universitaires peu regardants

 

Les dépenses de la Sécurité Sociale comptent pour le déficit parce que c’est de l’Argent Public. La solution radicale pour les sortir de ce compte, c’est de transformer cet Argent Public en dépenses privées, c’est-à-dire transférer leur couverture de l’Assureur Public qu’est la Sécurité Sociale aux assureurs privés que sont les « complémentaires », compagnies d’assurances, mutuelles et autres instituts de prévoyance.

Si ces assureurs privés ont très tôt été partie prenante d’un processus dont l’enjeu colossal ne pouvait guère les laisser indifférents, ils ont en vrais businessmen longuement et durement négocié avec les gouvernements successifs pour que leurs conditions y soient incorporées :

  • Disparition progressive mais rapide du « secteur II »des médecins ayant encore une libertéde fixation de leurs honoraires (en ville) .
  • Possibilitéde constituer leurs propres réseaux de médecins agréés.
  • Disposer (comme la Sécu) de moyens de pression administratifs et financiers sur l’ensemble des médecins.
  • Accéder aux données de santédes patientèles, véritable mine d’or pour un assureur, permettant d’individualiser les contrats proposés selon le profil du patient.

C’est ce qu’a entrepris l’Etat en un peu plus de dix ans, au fil des tractations, des louvoiements, des faux blocages et des vraies glissades, petit à petit, réforme par réforme, décret après décret et loi après loi (et pour les médecins convention par convention et avenant par avenant aussi), la récente loi de Santé devant apparemment en figurer une sorte de point d’orgue.

Il ne devrait plus rester au fil du temps et des opportunités qu’à faire glisser les uns après les autres les remboursements des actes et prestations pratiqués en ville de la Sécurité Sociale aux complémentaires obligatoires.

Qui seront les grands perdants de ce petit glissement progressif du plaisir ? Certains médecins encore attachés à leur indépendance de prescription et d’action au sein d’un colloque singulier… (mais l’exemple américain montre qu’il est tout-à-fait possible pour un médecin de maximiser sa rentabilité en obéissant au nouveau donneur d’ordre qu’est l’assureur, fût-ce au détriment du patient…). Certains médecins, donc, mais surtout l’immense majorité des patients, soumis à la double peine : leurs cotisations Sécu ne baisseront pas et serviront à financer l’hôpital (tandis que l’Etat continuera à empiler les exonérations de charge en faveur des grandes entreprises et des financiers), et leurs cotisations de « mutuelle obligatoire » augmenteront d’année en année pour couvrir des dépenses de ville encadrées au plus juste en fonction de leur contrat d’assurance. Seuls les plus riches, contractant une « surcomplémentaire », pourront espérer une couverture maladie comparable à la situation actuelle, à l’exception du prix, bien entendu.

Cet avenir radieux qui se dessine, c’est celui que dénoncent et combattent en ordre dispersé les médecins depuis de nombreuses années, certains dès 2004 et la nomination à la tête de l’Assurance-Maladie d’un ancien directeur d’AXA aujourd’hui reparti dans le privé, d’autres depuis 2007 au moment des franchises sur les soins de Nicolas Sarkozy, quand son frère Guillaume, prenant la direction de Malakoff-Mederic, se félicitait de pouvoir relever « les défis des réformes à venir qui transformeront profondément l'intervention des acteurs complémentaires, notamment dans le domaine de la santé, pour jouer un rôle de premier plan dans l'amélioration des services de protection sociale.» D’autres enfin, plus nombreux, depuis l’arrivée au pouvoir de l’ennemi de la Finance, dont la Ministre de la Santé n’a cessé de dénigrer et de fustiger les médecins de ville pointés du doigt comme feignants, passéistes, insensibles à la détresse sociale et à la nécessaire évolution du système de santé sous la férule autoritaire des agences sanitaires, ces lieux de recasage à l’échelle industrielle de tout ce que le système politique français compte de sbires à remercier.

Cette modification profonde du système de santé français, on le voit, s’est faite par étapes, subrepticement, les véritables enjeux étant souvent masqués sous des prétextes de justice sociale : tiers-payant généralisé, mutuelle pour tous, etc… Elle n’a pu voir le jour que grâce à l’accompagnement discret de zélés thuriféraires des puissances en présence, certains défendant les laboratoires pharmaceutiques qui les arrosaient copieusement, d’autres prenant plus ou moins ouvertement parti pour les assureurs privés.

Curieux hasard, l’immense majorité des travaux de Brigitte Dormont conforte les positions prônées par les assureurs, lesquels se retrouvent parmi les généreux donateurs des nombreux think-tanks, instituts de recherche et fondations qu’elle illumine de sa science, et sans apparemment que l’Université Paris-Dauphine s’inquiète un tant soit peu des conflits d’intérêt que peuvent receler ces montages étonnants. Ainsi Brigitte Dormont, cette contemptrice des médecins libéraux qu’elle espère bientôt « dépendants de leur financeur », n’hésite pas, avec la bénédiction de Paris-Dauphine, à mettre en place de lucratifs partenariats public-privé entre l’université et les assureurs.

Medi Fact Checkers

 

Christian Lehmann, médecin généraliste, écrivain, initiateur de la pétition contre les franchises

Marco Gabutti, reviewer

Jacques Marlein, médecin généraliste retraité (FMF)

Yvon Le Flohic, médecin généraliste, élu MGF aux élections URPS (UFML)

Charles Cousina, médecin généraliste (UFML)

 

Aucun économiste indépendant n’a été blessé pendant la réalisation de cet article. Les auteurs ne présentent aucun conflit d’intérêt avec des compagnies mutualistes ou assurantielles ou des partis politiques. Ils s’engagent àne pas comptabiliser le temps de réalisation de cet article et de la vidéo attenante dans le décompte de leur temps de travail.

N'oubliez pas de visionner la vidéo amusante et pédagogique: Brigitte Dormont ou l'économétrie pour les nuls

08/04/2015

"L'esprit du 11 Janvier, je dois le prolonger": François Hollande

jesuissurveille.jpeg

03/04/2015

La Loi Santé de Marisol Touraine, une étape dans la longue marche des complémentaires

La Loi Santé de Marisol Touraine ne tombe pas du ciel. Elle est le fruit d’un long processus de mise à mort d’un système de santé solidaire.

 


La longue marche des complémentaires

 

« Il faut une génération pour changer un système de santé » avait prédit Henri de Castries, PDG d’AXA®, président du groupe Bilderberg et ami de trente ans de Manuel Valls.

 

Valls-Castries.jpg

"Nous avons besoin de la finance": Manuel Valls à Henri de Castries


A la fin de la seconde guerre mondiale, le Conseil National de la Résistance a créé un système de protection sociale solidaire, et nationalisé les grandes sociétés d’assurances privées, au motif que la souffrance ne devait pas être source de profit pour « les grandes féodalités ».

 

Cette Sécurité Sociale a rapidement agacé le patronat de l’époque.

Dès 1948, la Chambre de Commerce de Paris s’en indignait: « La Sécurité sociale est devenue pour l’économie une charge considérable. Les salariés ont profité de traitements dont ils n’avaient peut-être pas un besoin certain, la moindre maladie a été le prétexte de repos. L’absentéisme s’est développé. »

 

En 2000, Claude Bébéar, alors PDG d’AXA®, crée l'Institut Montaigne, un think-tank d'économistes "indépendants"... financé par des banquiers et des assureurs  (Areva®, Axa®, Allianz®, BNP Paribas®, Bolloré®, Bouygues®, Dassault®, Pfizer® ), qui dans les média est chargé de distiller le venin : le système de santé, déficitaire, doit être réformé de toute urgence. La preuve : le « trou de la Sécu », conséquence de l’irresponsabilité des malades et de la malhonnêteté des médecins. Jamais aucun de ces experts ne pointe qu’en 25 ans, 10% de la richesse nationale est passée des salariés aux dividendes financiers des actionnaires, entraînant une baisse cumulative des cotisations. La protection sociale des Français est donc constamment pointée comme coûteuse, irresponsable, un frein à la compétitivité et aux profits.

 

En 2004, Jacques Chirac, ami intime de Claude Bébéar, nomme à la tête de l’Assurance-Maladie Frederic Van Roekeghem, un ancien directeur du groupe AXA®.

 

Proconsul nommé par l’Elysée, l’assureur Van Roekeghem peut enfin passer outre les avis des centrales syndicales et des syndicats médicaux, qui toutefois ne dénoncent pas la manipulation, trop heureux de garder leurs postes et leurs jetons de présence.

 

Dans le même temps, les assureurs entrent au Conseil de la Sécurité Sociale au sein de l’UNOCAM. Nommant et virant les directeurs de caisses locales comme il l’entend, Van Roekeghem s’entoure de sbires qui transforment la Sécu en intégrant les pires techniques de management : utilisation d’un langage commercial orwellien « C’est en changeant tous un peu qu’on peut tout changer », non-remplacement des agents retraités, transfert non rémunéré de la saisie informatique des feuilles de soins aux soignants, primes d’intéressement des médecins conseils, manipulation programmée des chiffres d’arrêts de travail « injustifiés », pouvoir disciplinaire discrétionnaire des directeurs de caisses sur les soignants, harcèlement des médecins. A force d'endoctrinement et de primes, les médecins-contrôleurs de la Caisse intégrent ce paradigme: utiliser les pires méthodes de management du privé "sauverait la Sécu".

 

Début 2005, un petit arrangement entre amis permet à Xavier Bertrand, accessoirement ancien assureur chez AXA® lui aussi, de signer une convention avec les syndicats médicaux les plus proches du pouvoir en détruisant le système du médecin référent. Ouvrant la voie à la pénalisation des assurés, aux franchises sur les soins, le système du médecin traitant consiste en un magnifique tour de passe-passe, surchargeant les généralistes de travail administratif sans leur octroyer les moyens de payer un secrétariat, désespérant leur relève et hâtant leur disparition sur l’ensemble du territoire.

18euros.jpg

 Quand un ex-assureur rencontre un autre ex-assureur, par le plus grand des hasards...


Dans le même temps, à l’hôpital, se met en place la tarification à l’activité. Les directeurs d’hôpitaux, eux aussi nommés par le pouvoir politique, inculquent au personnel soignant la culture du résultat. Rapidement, les vieux, les sans-grade, les malades atteints de pathologies complexes et nécessitant, outre des explorations médicales, du « temps soignant », sont refoulés de l’hôpital, pour des raisons d’équilibre budgétaire.

 

En 2006, à sa prise de fonction, Guillaume Sarkozy  déclare être « fier de prendre la direction de Médéric®, un acteur historique majeur de la protection sociale. Mon ambition est que Médéric® relève les défis des réformes à venir qui transformeront profondément l'intervention des acteurs complémentaires, notamment dans le domaine de la santé, pour jouer un rôle de premier plan dans l'amélioration des services de protection sociale

 

guillaumesarkozy.jpg

Liberté, égalité, fraternité, opportunités

 

Stigmatisation des patients, dénigrement des soignants

 

En 2007, son frère Nicolas Sarkozy arrive au pouvoir et, au prétexte de la réduction des déficits,  se lance dans la « responsabilisation » des patients en instaurant des franchises sur les soins. Philippe Seguin, président de la Cour des Comptes, propose une alternative: plutôt que de ponctionner 800 millions d’euros par an dans la poche des cancéreux et des diabétiques, la simple taxation des stock-options ramènerait 4 milliards par an dans les caisses de l’Etat. La proposition est évidemment passée à la trappe.

La même année, Denis Kessler, ex-directeur général d’AXA® et ex-vice-président du MEDEF le félicite de ses réformes : « Il y a une profonde unité à ce programme ambitieux. La liste des réformes ? C’est simple Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance ! »

Dans ce climat de désespérance générale des soignants, de colère des malades, le pouvoir s’attache les services d’associations de patients « représentatives » comme le CISS® en les finançant à 75%. Pour s’assurer la fidélité de leurs représentants, on leur fait miroiter un avenir radieux, où grâce à l’éducation thérapeutique, on pourra enfin se passer de médecins.

 

Confrontés en 2009 à une campagne vaccinale contre la grippe aussi calamiteuse sur le plan scientifique que financier, ces « représentants » se taisent courageusement, concentrant leur tir sur les médecins de ville, accusés de vouloir vacciner leurs patients par appât du gain. Ils évitent ainsi à Roselyne Bachelot-Narquin et à Nicolas Sarkozy d’avouer clairement qu’il ne leur est pas venu un instant à l’idée de baser un plan pandémique sur une espèce dont ils organisent la disparition.

 

En faisant une fois de plus preuve de leur indépendance d’esprit vis-à-vis des pouvoirs et des pseudo-experts, les médecins de ville renforcent la conviction des politiques : il n’y a rien à attendre d’un corps de métier aussi disparate, individualiste, rétif à toute directive administrative infondée : le magistère de la santé doit être retiré au corps médical. Béats d’admiration devant les vaccinodromes Bachelot, certains idiots utiles comme Jean-Luc Mélenchon et François Chérèque accompagnent la manœuvre, incapables de saisir que ce n’est pas aux pieds du peuple, mais aux pieds des assureurs que le politique compte déposer ce magistère.

mélenchon 2.jpg


" Devant les campagnes de santé publique, on fait d’abord la campagne on discute après, pas l’inverse..."

En 2009, Frédéric Van Roekeghem innove en proposant aux généralistes une rémunération à la performance. Certains des items scientifiques en sont très discutables, voire contraires à l’intérêt des patients, le calcul de la rémunération en est opaque. Le but est de déterminer, au sein des soignants, les plus compliants. Ceux qui passent sous les fourches caudines de la CNAM pour quelques deniers pourront demain, pour une somme modique, être agréés par les réseaux des assureurs privés.

 

En 2010, de déremboursement en franchise, la « Sécu » ne rembourse bientôt plus que 50% des soins ambulatoires, en maintenant la pression sur les professionnels de santé les moins bien rémunérés, infirmiers, généralistes et spécialistes de secteur 1, pour les pousser à la disparition. Sous couvert d’améliorer la gestion, se créent alors des Agences Régionales de Santé, sous la houlette de Nicolas Sarkozy. Une flopée de pontes « de gauche » habitués des hauts salaires, dont Claude Evin, qui a vigoureusement soutenu la réforme des hôpitaux, s’y précipite pour accepter des postes, cautionnant la manœuvre. Au menu: restrictions financières, coupes claires et autoritarisme d'une administration pléthorique jamais satisfaite.

 

En 2010 toujours, la légalisation de la « télémédecine » fait les unes de la presse. Experts du ministère et charlatans 3.0 exaltent conjointement une industrialisation du soin qui réaliserait le rêve d’une médecine sans médecin, gérée à distance depuis un centre d’appel vers des objets connectés.

 

De retour aux affaires, Xavier Bertrand relance le chantier du Dossier Médical Personnel, vantant aux Français les mérites d’un outil qui, in fine, permettra aux assureurs, une fois les généralistes éliminés,  de disposer des données médicales personnelles des patients pour mieux affiner leurs offres tarifaires, calculer leur marge, et proposer aux patients… des surcomplémentaires.

 

Alzheimer, c’est maintenant

 

En 2012, c’est l’alternance. « La changement, c’est maintenant ». Après avoir vitupéré contre les franchises pendant cinq ans, les socialistes sont brutalement frappés d’Alzheimer. Eux qui dans l’opposition avaient vilipendé la gestion comptable à la hussarde de Van Roekeghem et le retrait de l’hypertension artérielle sévère de la liste des affections prises en charge en longue durée, le confortent dans sa position. Pas à un reniement près, l’inénarrable député Catherine Lemorton explique que l’ancien assureur privé est… un immense serviteur de l’Etat.

Mutualite-Caniard-Touraine-Congres.jpg

Marisol Touraine, bouleversée par le drame de la phobie administrative

 

Au Congrès de la Mutualité cette année-là, Marisol Touraine vient plier le genou devant le véritable Ministre de la Santé, Etienne Caniard. Elle lui accorde le report de publication des frais de gestion des complémentaires, "dont nous connaissons les difficultés qu'elles créaient pour vous". Le pauvre homme est probablement comme le député Thévenoud l’une des premières victimes de la phobie administrative, et Marisol Touraine ne veut pas l’accabler en le contraignant à révéler aux cotisants quel pourcentage de leur argent est réellement consacré au remboursement des soins, et quel pourcentage va au marketing, aux publicités calamiteuses de Chevalier et Laspalès, ou au sponsoring de rallyes automobiles. Sous les vivats des dirigeants de complémentaires, François Hollande annonce la mise en place de l’Accord National Inter-régimes (ANI). « Une mutuelle pour tous », lance fièrement l’ennemi de la finance. L’Association Diversité et Proximité Mutualiste ( ADPM) regroupant de petites mutuelles, dénonce sans être entendue les manoeuvres en cours de financiarisation du secteur au profit des grands groupes. Et très peu comprennent que cette prétendue avancée signe un recul supplémentaire de la solidarité: dans un pays où la Sécurité Sociale rembourserait chacun correctement, personne ne devrait se voir contraint de cotiser à une complémentaire…

 

caniard hollande.jpg

"Une mutuelle pour tous"

Dans le même temps, tandis que Cahuzac et Morelle donnent des leçons de morale à la Terre entière, en flagrant conflit d’intérêt, des députés socialistes ex-administrateurs de mutuelles douteuses, de la MNEF à la LMDE, passent en force à l’Assemblée Nationale la loi sur les réseaux de soins, histoire de renforcer le pouvoir des assureurs sur les professionnels de santé.

BRUNO LE ROUX.jpg

 Bruno Le Roux, le lobbyisme pour les nuls

Dans le même temps, les laboratoires de biologie médicale font l’expérience de la main-mise des ARS sur leur survie. Accablés par la loi Bachelot de démarches-qualité et d’évaluations onéreuses, ne pouvant faire face à l’avalanche de textes et de contraintes administratives, nombre de biologistes sont contraints de vendre leur laboratoire à de grands groupes. Comme par hasard, le dossier est géré au gouvernement sous la houlette de Jérôme Cahuzac, alors ministre délégué au budget, et par certains de ses proches.

 

touraine cahuzac.jpg

"Etre de gauche, c'est concilier réforme économique et progrès social"


Diminuer le « coût » de la protection sociale et servir la finance

 

Et nous voici en 2015. Accélérant le mouvement, le gouvernement de reniement de François Hollande cherche à déréglementer le secteur de la santé, et à livrer les professionnels aux financiers et aux assureurs, appâtés par l’odeur du gain, tout en cherchant désespérément une mesure emblématique de gauche pour servir de caution sociale de sa politique antisociale: ce sera le tiers-payant généralisé.

 

Dans le même temps, au prétexte de la loi sur l’accessibilité aux personnes handicapées, le gouvernement met en péril la survie de nombre de cabinets médicaux isolés. Les moyens diffèrent, mais la technique est identique à celle qui a été utilisée avec succès pour les laboratoires de biologie médicale. Empiler les contraintes ingérables au tarif actuel de la consultation, forcer au regroupement dans des structures qui demain seront bradées aux complémentaires et aux financiers. Quand 50.000 médecins refusent telle ou telle directive imbécile, il est plus simple pour les ARS d’ordonner aux directeurs de 3000 maisons de santé de suivre les protocoles décidés en haut lieu.

 

Dans ce contexte, le tiers-payant généralisé qu’agite Marisol Touraine comme preuve de son engagement socialiste est un leurre. Et cela lui évite de parler de la véritable menace sur l’accès aux soins des français: la totale déconnexion entre le tarif de remboursement et la valeur économique de l’acte, qui dissuade les jeunes de s’installer en ville et accélère la désertification médicale.

 

Avec le TPG, il ne s’agit pas de diminuer le coût final pour les malades, mais de rendre l’assureur maître d’œuvre de la procédure médicale, selon l’adage qui veut que celui qui paie décide, surtout s’il a tout moyen de faire pression sur le professionnel. Lorsqu’elle répète en boucle dans les média que le tiers-payant généralisé ne coûtera rien à l’Etat, Marisol Touraine n’a pas tort, dans la mesure où la Sécurité Sociale est totalement incapable de gérer informatiquement 600 mutuelles complémentaires. Frédéric Van Roekeghem, qui a quitté son poste de fossoyeur après dix ans de bons et loyaux services pour retourner pantoufler dans le privé, a tellement dégraissé la Sécu que ses services ne sont même plus capables de comptabiliser correctement le nombre de patients ayant choisi tel ou tel médecin traitant. Comment son successeur, Nicolas Revel pourrait-il gérer correctement le règlement des soins aux professionnels ? De son côté, Etienne Caniard fait le tour des médias, annonçant comme un camelot de téléachat qu’il a dans ses cartons une solution informatique simple et fiable pour assurer le paiement aux professionnels, alors qu’encore aujourd’hui la majorité des complémentaires est incapable d’assurer correctement le règlement de la part mutualiste aux assurés bénéficiant du tiers-payant. Mais Marisol Touraine s’en moque. Ce qui lui importe, c’est l’effet d’annonce. C’est de marteler une fois de plus, comme Cahuzac Morelle et Thévenoud avant elle, qu’elle est de gauche, et donc du côté des petits, des démunis, des pauvres et des sans grade, avant de monter en voiture pour aller dîner au Siècle.

 

Comble du cynisme, ces disciples autoproclamés de Jaurès n’hésitent pas à proposer de conditionner le tiers-payant que nombre de professionnels de santé appliquent aujourd’hui spontanément à leurs patients en difficulté… à l’autorisation directe de prélèvement de ces franchises (autrefois dénoncées par les socialistes comme injustes et inefficaces) sur le compte bancaire des cancéreux et des diabétiques.

 

Ultime retournement de veste d’un gouvernement aux abois et signe de l’amateurisme qui a accompagné tout au long le projet de Loi Santé, Marisol Touraine lâche dans la dernière ligne  sous la pression insistante des médecins les mutuassureurs en chargeant la seule Assurance-Maladie de gérer le tiers-payant, provoquant la colère dépitée d’Etienne Caniard. Le président de la Mutualité, qui n'a pas ménagé ses efforts de lobbyiste, voit s’éloigner avec ce flux unique l’accès direct des assureurs aux données des patients. Même son de cloche chez Cegedim, éditeur de logiciels pour l’industrie pharmaceutique dont le PDG… mis en examen dans l’affaire de la MNEF, fustige un dispositif « techniquement et juridiquement » intenable… qui protège encore un temps les données des patients… jusqu’au prochain décret ou amendement passé en douce.

 

terrasse.jpg

"La Sécurité sociale de 1946 n’était sûrement pas ce que certains prétendent"

Car derrière ce recul momentané, la menace est toujours présente, et de plus en plus clairement exprimée par les parlementaires « socialistes ». Olivier Véran, rapporteur de la Loi Santé, plaide en termes sibyllins pour une « redéfinition du panier de soins », tandis que Pascal Terrasse, député PS de l’Ardèche et spécialiste des affaires sociales, se prononce de manière plus franche pour le transfert de la médecine de ville, « les petits soins » aux assureurs, quand la Sécurité Sociale se concentrerait sur les pathologies lourdes : « Oui, il faut aller vers ce transfert, et y aller à fond… » Quand aux données de santé, que convoitent les assureurs… «  il faut avancer sur l’open data, je le demande au gouvernement ». Pour que les choses soient parfaitement limpides, il assume de manière décomplexée, comme Denis Kessler à droite, l’abandon du pacte fondateur du Conseil National de la Résistance: « Le monde avance, le monde change. Et la Sécurité sociale de 1946 n’était sûrement pas ce que certains prétendent ».

 

Ce qui se joue ici, c’est une certaine façon d’exercer la médecine. C’est la destruction d’une médecine de l’individu, au profit d’une industrie de santé adossée aux appétits des actionnaires. Il y a deux ans, l’énoncer clairement aurait soulevé l’incompréhension. Mais après deux ans de règne de François Hollande, de reniement en reniement, il est évident que l’homme qui se proclamait ennemi de la finance est en fait son meilleur ami, et que pour passer sous les fourches caudines de la Commission Européenne, il est prêt à brader la santé et le système de protection social français en les livrant aux assureurs et aux financiers pour bien montrer sa capacité de « réformes » antisociales. Financiarisation du secteur santé, perte d’indépendance des professionnels… Hollande, Valls, Macron, Touraine, Moscovici, Cahuzac… Si la finance n’a pas de visage, elle a un gouvernement.

 

7773948095_manuel-valls-et-pierre-gattaz-le-27-aout-2014.jpg

 A force de servir les 1%, on se retrouve à 1 %



Christian Lehmann est médecin généraliste et écrivain, initiateur en 2007 du combat contre la franchise sur les soins.

 
Toute l'info avec 20minutes.fr, l'actualité en temps réel Toute l'info avec 20minutes.fr : l'actualité en temps réel | tout le sport : analyses, résultats et matchs en direct
high-tech | arts & stars : toute l'actu people | l'actu en images | La une des lecteurs : votre blog fait l'actu